‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 29 sur 70 · CARACTÈRE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE

. . . Elle est de celles que de loin on traite assez mal, mais qu'on n'aborde pas de près impunément. Elle impose par un ton de simplicité noble et de dignité discrète; elle plaît par le tour parfait et piquant qu'elle sait donner à la justesse. Il y a des moments même où l'on dirait qu'elle charme; mais, dès qu'on la quitte, ce cliarme ne tient pas, et l'on reprend de la prévention contre sa personne. Je ne sais si je rends bien l'impression des autres ; mais c'est là exactement la mienne toutes les fois que je me suis approché plus ou moins de Madame de Maintenon... En ses années de jeunesse, le trait principal de son caractère me paraît avoir été celui-ci: elle était de ces femmes qui, dès qu'elles ont le pied quelque part, ont à l'instant l'art et le génie de se faire bien venir, de se rendre utiles, essentielles, indispensables, en même temps qu'agréables en toutes choses. Une fois accueillie, elle ne l'était pas à demi ; par la parole comme par l'action, elle

devenaitl'âme, la ressource, l'agrément du lieu Active, obligeante,

insinuante sans bassesse, entrant avec une extrême sensibilité dans les peines et les embarras de ses amis et leur venant en aide, non point par amitié pare, non point par sensibilité véritable, ni par principe de tendresse et de dévouement, mais parce que, tenant plus que tout à leur jugement et à leur appréciation, elle entrait nécessairement dans tous les moyens de s'y avancer et de s'y placer au plus haat degré... L'intérêt matériel et positif fut toujours se-

XXXII APPENDICE A L'iNTRODUCTION.

coudaire à ses yeux, malgré sa position de gêne, et elle le subordonnait à cet autre intérêt moral fondé sur l'estime qu'on faisait d'elle. C'est une personne unique. Sa grande coquetterie est là ; c'est une coquetterie d'esprit ; en avançant, ce fut une ambition et une carrière... Tout occupée des autres sans les aimer, elle tiendra bon avec sourire et bonne grâce à son esclavage de toutes les heures : « J'ai été vingtsix ans, dit- elle, sans dire un mot qui marquât le moindre chagrin ».

De tous les portraits da Madame de Maintenon, celui qui nous la montre le mieux dans cette attitude dernière et réfléchie de grandeur voilée est, selon moi, un portrait qui se voit à Versailles dans les appartements de la reine (n» 2258) : elle a plus de cinquante ans, elle est tout en noir, belle encore, grave, d'un embonpoint modéré, d'un front élevé et majestueux sous le voile. Ses yeux, grands et longs, en amande, très expressifs, sont d'une douceur remarquable. Le nez paraît noble et charmant ; la narine un peu ouverte indiquerait la force. La bouche, petite et gracieuse, est fraîche encore . Le menton arrondi s'accompagne d'un double menton à peine dessiné. Le costume est tout noir, varié à peine par une draperie de dentelle blanche sur les bras et les épaules. Une guimpe haut montante cache le cou. Telle était Madame de Maintenon à derni-reine, imposante à la fois et contenue, celle qui disait : ce Ma condition ne se montre jamais à moi par ce qu'elle a d'éclatant, mais toujours par ce qu'elle a de pénible et de sombre, ))

Il n'y eut pas un seul moment d'abandon de cœur dans toute la vie de Madame de Maintenon : là est le secret de l'espèce de froideur qu'elle inspire. Elle est le contraire d'une nature sympathique. Disons que, durant sa longue vie, et au milieu de ses satisfactions secrètes d'amour-propre, elle eut constamment à souffrir et à se contraindre. Elle a tracé, de sa gêne et de son esclavage au milieu de la grandeur, des tableaux qui sont sincères, et qui donnent presque pitié pour elle. Dès l'heure du réveil jusqu'à celui du coucher, elle n'avait pas une minute, pas un interstice de répit.. . Vieille, incommodée par le froid dans ces vastes appartements, elle ne pouvait prendre sur elle de mettre un paravent autour de son fauteuil ; car le roi y venait, et cette irrégularité de coup d'œil lui eût déplu. c( Il fallait périr en symétrie. »

11 est arrivé à M. Jjavallce, en étudiant Madame de Maintenon, ce qui arrivera à tous les bons esprits encore prévenus (et j'en rencontre quelquefois de tels) qui approcheront de cette personne dis-

APPENDICE A l'introduction. XXXIII

tinguée et qui prendront le soin de la connaître dans l'habitude de sa vie : je ne dirai pas qu'il s'est converti à elle : ce serait mal rendre l'impression simplement équitable que reçoit un esprit droit ; mais il a fait justice de cette foule d'imputations fantastiques et odieusement vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était, tout occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples, et faisant tout cela, il est vrai, avec plus de rectitude que d'effusion, aveô plus de justesse que de grandeur ; enfin, il a résumé son jugement sur elle en des termes précis, au moment de l'accompagner dans son œuvre de tendresse et de prédilection [St-Cyr].

ce Madame de Maintenon [dit La vallée] n'a pas eu sur Louis XIV l'influence malfaisante que ses amis lui ont attribuée : elle n'eut pas de grandes vues ; elle ne lui inspira pas de grandes choses : elle borna trop sa pensée et sa mission au salut de l'homme et aux affaires de la religion; l'on peut même dire qu'en beaucoup de circonstances elle rapetissa le grand roi ; mais elle ne lui donna que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à l'Etat et au soulagement du peuple, et, en définitive, elle a fait à la France un bien réel en réformant la vie d'un homme dont les passions avaient été divinisées, en arrachant à une vieillesse licencieuse un monarque qui, selon Leibnitz, faisait seul le destin de son siècle; enfin en le rendant capable de soutenir avec un visage toujours égal et vraiment chrétien, les désastres de la fin de son règne. ))

l'esprit de ;,i"^o de maintenon.

C'est encore à M"^^ de Maintenon écrivain qu'il faut en revenir pour lui accorder toute l'estime durable. Ce qu'on a d'elle permet d'asseoir un jugement et confirme ce qu'a si bien dit Saint-Simon de ce ((langage doux, juste, en bons termes, et naturellement éloquent et court». Ce caractère de brièveté et de concision heureuse est particulier à Madame de Maintenon, etil ne lui est commun qu'avec Madame de La Fayette. Toutes les deux coupent court au style traînant, négligé, irrégulier, que les femmes (quand elles n'étaient pas Madame de Sévigné)se permettaient trop au xviic siècle. Madame de Maintenon aida autant que personne, et tint la main à cette réforme dont le xviie siècle hérita : « Je me corrigerai des fautes de style que vous remarquez dans mes lettres, lui écrivait le duc du Maine ; mais je crois que les longues phrases sont pour moi un long défaut. » Madame de Maintenon dit et écrit en perfection. Tout tombe juste. Il n'y a pas un pli dans ce style-là. Un seul point de plus, et vous arriveriez au tendu et à la sécheresse. Madame du Deffand, qui est

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