SON OEUVRE PÉDAGOGIQUE
Madame de Mainteaon, qui a passé par toutes les conditions et par toutes les épreuves, qui a vu se former et s'évanouir autour d'elle tant d'égarements et de chimères, s'est confirmée de plus en plus dans l'idée qu'il n'y a encore rien de tel que le bon sens dans la vie, mais un bon sens qui ne s'enivre point de lui-même, qui obéit aux lois tracées et qui connaît ses propres limites. Son sexe, en particulier, est fait pour obéir : elle le sait. Aussi la raison qu'elle recommande tant et sans cesse n'est point du tout un raisonnement ni une enquête curieuse ; gardez-vous de l'entendre ainsi. C'est une raison toute chrétienne et docile : « Vous ne serez véritablement raisonnable qu'autant que vous serez à Dieu ». Elle ne la sépare jamais de la piété ni d'une entière soumission aux décisions supérieures. Cela bien entendu, elle veut le crai dans l'éducation dès le bas âge : « Point de contes aux enfants, point en faire accroire ; leur donner les choses pour ce qu'elles sont. « — c( Ne leur faire jamais d'histoires dont il faille les désabuser quand elles ont de la raison; mais leur donner le vrai comme vrai, le faux comme faux. » — c( Il faut parler à une fille de sept ans aussi raii^onnablement qu'à une de vingt ans. » — c( Il faut entrer dans les divertissements des enfants, mais il ne faut jamais s'accommoder à eux par un langage enfantin, ni par des manières puériles ; on doit, au contraire, les élever à soi en leur parlant toujours raisonnablement; en un mot, on ne peut être ni trop ni trop tôt raisonnable. » — ce II n'y a que les moyens raisonnables qui réussissent. » — ce II ne leur faut donner que ce qui leur sera toujours bon, religion, raison, vérité... »
L'idée si élevée de faire de Saint-Cyr un abri et un foyer chrétien, un refuge et une école de simplicité vertueuse et pure, à mesure que la corruption et la grossièreté augmentent parmi les jeunes femmes de la Cour, se montre à découvert dans ces lettres de Madame de Maintenon. c( Que ne donnerais-je pas, s'écrie-t-elle (octobre 1703), parlant à l'une des maîtresses, pour que vos filles vissent d'aussi près que je le vois, combien nos jours sont longs ici, je ne dis pas seulement pour des personnes revenues des folies de la jeunesse, je dis pour la jeunesse même qui meurt d'ennui parce qu'elle voudrait se divertir continuellement et qu'elle ne trouve rien qui contente ce désir insatiable de plaisir ! Je rame, en vérité, pour amuser Madame de Bourgogne... »
Ce qui est beau dans cette fatigue, c'est son zèle, son feu, son ardeur <:lernière d'utilité et de semence pour autrui. Là est lagrandeuret quel-
APPENDICE A L'introduction. xxxvii
que chose qui vaut mieux qu'une sensibilité vulgaire et apparente.... Au seuil de Saint-Cyr, M. Lavallée a eu soin de placer aussi un portrait de l'illustre fondatrice, où revit cette grâce si réelle, si sobre, si indéfinissable, et qui, sujette à disparaître de loin, ne doit jamais s'oublier quand, par moments, la figure nous paraît un peu sèche ; il l'emprunte aux Dames de Saint-Cyr dont la plume, par ses vivacités et ses couleurs, est digue cette fois d'une Caylus ou d'une Sévigné. c( Elle avait, disent ces Dames, le son de voix le plus agréable, un ton affectueux, le front ouvert et riant, le geste naturel de la plus belle main, des yeux de feu, les mouvements d'une taille libre si affectueuse et si régulière qu'elle effaçait les plus belles de la cour. Le premier coup d'œil était imposant et comme voilé de sévérité. Le sourire et la voix ouvraient le nuage. »
Saint-Cyr, dans l'idée complète de Madame de Maintenon, ne fut pas seulement un pensionnat, puis un couvent de filles nobles, une bonne œuvre en même temps qu'un délassement de Madame 9e Maintenon : ce fut quelque chose de plus hautement conçu, une fondation digne en tout de Louis XIV" et de son siècle. M. Lavallée établit très bien, dès les premières pages, le caractère historique et politique de Saint-Cyr, et son lien avec les grandes choses du dehors. Sous Louis XIV et surtout pendant la seconde moitié de son règne, la France, même en temps de paix, fut obligée de garder son attitude militaire imposante, une armée de 150,000 hommes sous les armes. Louvois introduisait dans ce grand corps l'organisation moderne ; mais la base essentiellement moderne, la, contribution égale et régulière de tous au service militaire, manquait. La noblesse, qui était et restait l'âme de la guerre, se voyait pour la première fois assujettie à des règlements stricts et à des obligations continues qui choquaient son esprit et qui aggravaient ses charges. La royauté contractait donc envers elle de nouveaux devoirs. Louis XIV le reconnut et eut à cœur de s'en acquitter: 1° en fondant l'Hôtel des Invalides, dont une partie fut réservée pour les officiers vieux ou blessés; 2° parla formation des compagnies de cadets qu'on exerçait dans les places frontières et où l'on élevait 4,000 fils de gentilshommes; 3° enfin, dès que Madame de Maintenon lui en eut suggéré l'idée, par la fondation de la maison royale de Saint-Cyr, destinée à l'éducation de 2.50 demoiselles nobles et pauvres
Madame de Maintenon est sortie tout à fait à son honneur de cette étude précise et nouvelle [le livre de Lavallée sur Saint-Cyr] ; on peut même dire que sa cause est désormais gagnée : elle nous apparaît en définitive comme une de ces personnes, rares et heureuses, qui sont arrivées, dans un sens, à la perfection de leur nature, et