RÉPLIQUES D'ÉLÈVES, ETC
Du bon exemple.
(Entretien, décembre 1706.)
Je ne puis itle lasser de vous fe battre sans cesse les mêmes choses touchant votre quatrième vœu. Vous savez combien j'ai à cœur que vous en compreniez toute l'étendue et l'étroite obligation où il vous met de donner de bons exemples en tout à vos demoiselles. Ce n'est rien de les instruire, de bs prêcher, de les reprendre, si vous ne les édifiez. Comptez que c'est cette conduite édifiante et régulière en tout qui leur fera le plus d'impression. Tout est perdu pour elles et pour vous, si elles peuvent vous reprocher avec justice des irrégularités, des manques de droiture, des bizarreries, des partialités ou des négligences dans les soins que vous devez avoir d'elles. Souvenez-vous toujours, et celles qui viendront après vous, qu'il faut avec les enfants paraître irréprochable. On ne saurait s'imaginer combien ils voient clair, et le peu de cas qu'ils font des personnes qu'ils n'estiment point.
Il ne faut pas se persuader qu'on en imposera aux enfants : ils savent démêler la mauvaise foi des personnes qui cherchent des prétextes pour couvrir leurs défauts et
leurs passions. La vérité, comme vous savez, perce les^ murailles, et tôt ou tard elle se découvre, quelque soin qu'on prenne de la cacher.
De la faiblesse.
(A une maîtresse, 1692.)
Il est vrai, ma chère fille, que j'ai reproché souvent la lâcheté à Saint -Gyr, et qu'il me paraît qu'il y en a beaucoup dans l'esprit et dans le corps. J'appelle lâcheté cette délicatesse sur les moindres réprimandes, ce découragement qui s'ensuit, ces ménagements qu'on désire et auxquels on force les supérieures et, je crois, les confesseurs, ces récompenses continuelles dès qu'on a fait la moindre partie de son devoir..., cette envie d'être à son aise sans que rien ne nous coûte, ce chagrin contre soi-même quand on trouve des difficultés à se corriger. Je crois, ma chère fille, que voilà une partie de la lâcheté de l'esprit.
Venons à celle du corps : cette recherche continuelle des commodités, qui ferait établir des machines qui apportassent toutes les choses dont on a besoin, sans étendre le bras pour les aller prendre ; cette frayeur des moindres incommodités, comme du vent, du froid, de la fumée, de la poussière, des puanteurs ; qui fait faire des plaintes et des grimaces comme si tout était perdu ; cette lenteur dans l'ouvrage, qu'on ne fait que par force et qu'on ne se soucie pas d'avancer ; cette indifférence que ce qu'on fait soit bien fait ; cette peur d'être grondée, qui est la seule chose qui occupe, sans se soucier du bien dans ce qu'on nous confie ; ce balayage, qu'on aime autant qu*il laisse des ordures que de n'en pas laisser, pourvu qu'on ne nous en dise rien; le linge mal plié étrange en désordre; les ouvrages faits avec des gens qui empêchent de les bien faire ; ces portes et ces fenêtres mal fermées, pour ne pas s'en donner la peine ; ce rayon de soleil qui met une classe en désordre, et où (8) les demoiselles courent, soit dans la chambre ou au chœui*, pour leur sauver cette incom-
modité ; cette impossibilité de s'acquitter d'une commission exactement, parce qu'on s'en remet sur la première personne qu'on trouve, sans se soucier jamais du fait ; cette impatience de ne pouvoir attendre en paix...
J'étais en bon train, ma chère fille, mais je n'ai pu continuer ma lettre, et je ne sais plus ce que je voulais dire. Adieu, ma chère fille, je vous donne le bonsoir.
Faire des ménagères.
(Entretien, 18 avril 1706.)
Comptez que c'est procurer un trésor à vos filles que de leur donner ce goût de l'ouvrage; car, sans avoir égard à la qualité de pauvres demoiselles, qui les mettra peut-être dans la nécessité de travailler pour subsister, je dis que, généralement parlant, rien n'est plus nécessaire aux personnes de notre sexe que d'aimer le travail : il calme les passions, il occupe l'esprit, et ne lui laisse pas le loisir de penser au mal ; il fait même passer le temps agréablement.
L'oisiveté, au contraire, conduit à toutes sortes de maux ; je n'ai jamais vu de filles fainéantes qui aient été de bonne vie. Il faut nécessairement prendre goût à quelque chose ; on ne peut vivre sans plaisir ; si on ne trouve point à s'occuper utilement, il faut en chercher à autre chose. Que peut faire une femme qui ne «aurait demeurer chez elle, ni trouver son plaisir dans les occupations de son ménage, et dans un ouvrage agréable? Il ne lui reste à le chercher que dans le jeu, la compagnie et les spectacles, y a-t-il rien de si dangereux ? Combien de filles, sans être mal nées ni avoir de méchantes inclinations, ont perdu leur honneur pour s'être rencontrées en de mauvaises compagnies ? Combien voit-on de familles ruinées par le jeu? Combien de femmes qui étaient nées sages et modérées, de qui cet amour du jeu a causé la perte de la réputation ? J'ai connu une demoiselle à la cour, très sage de sa nature, qui s'est perdue par là; elle avait une telle passion de jouer que, n'osant le faire ou-
vertement, parce que M*"" la Princesse, dont elle était fille d'honneur, lui avait défendu, elle demeurait tout le jour penchée à une porte, passant par-dessus l'argent, les cartes ; enfin cette passion l'a poussée si loin qu'elle passe des nuits à jouer avec des gardes; elle en est devenue jaune, maigre, horrible, quoique ce fût une personne bien faite et fort aimable. Si elle avait eu du goût pour l'ouvrage, il l'aurait préservée de tomber dans ce malheur...
Votre constitution vous défend les ouvrages exquis et d'un trop grand dessin, afin que vous n'entrepreniez point de faire des ornements trop magnifiques pour votre maison et pour des personnes du dehors, et que vous ne fassiez point ici tous ces ouvrages et colifichets en broderie et au petit métier qui sont si inutiles. Vous êtes destinées à des occupations plus solides et plus importantes; je dis plus : car si, par impossible, ce me semble, il vous arrivait de manquer d'ouvrage, j'aimerais mieux que vous en fissiez pour le dehors et pour de l'argent, que vous donneriez ensuite aux pauvres, que de vous amuser à ces bagatelles.
Et un jour qu'on lui en donna d'admirables et faits avec une délicatesse grande, Madame dit : « J'espère que mes chères filles ne feront jamais dé ces gentillesses-là ; ces sortes d'ouvrages me déplaisent, non seulement à cause de leur inutilité, mais principalement parce que je crois qu'on les fait avec une attache (9) qui est contraire à la perfection, et qui est la cause de plusieurs irrégularités; on se couche plus tard, on ne se rend pas au son de la cloche pour les exercices ; on en veut se faire des présents, on espère ensuite d'en recevoir. Oui, je vous le répète encore, j'aimerais mieux, si vous en aviez besoin, vous voir filer et coudre pour autrui, et ma sœur de Radouay (c'était l'économe) recevoir humblement cinq sols pour le prix de son travail, que de vousvoir amuser à ces bagatelles et à ces ouvrages qui vous sont si défendus. Si jamais cela vous arrive, je viendrai de l'autre monde après ma mort, dit-elle en riant, faire un bruit effroyable, pour épouvanter celles qui auraient des occupations si contraires à mes intentions. »
Des punitions.
(Extrait d'un règlement pour Noisy, 1686.)
... Il faut tâcher de distinguer les fautes qui sont de conséquence pour le bon ordre d'avec celles qui n'en sont pas. Par exemple, une demoiselle travaille mal, apprend difficilement tout ce qu'il faut qu'elle sache : il faut avoir patience et ne se point rebuter; une demoiselle sort de la classe sans permission : il ne faut point avoir de la patience là-dessus, il la faut punir, parce qu'il y a une faute de sa volonté, et qui pourrait autoriser les autres à aller où il leur plairait.
Il ne faut point être pointilleuse, chercher à découvrir leurs fautes, épier les occasions de les confondre. Au contraire, il ne faut pas tout entendre, ou, pour mieux dire, ne pas montrer tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend ; il faut faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, comme un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère.
(Avis aux maîtresses, décembre 1691.)
Ne croyez pas qu'un discours animé par la colère les persuade et les touche davantage, outre qu'elle n'opère point la justice : les enfants démêlent bien vite qu'on se laisse aller à son humeur dans ce qu'on leur dit.
Un châtiment ou une réprimande faite de sang-froid, et quelquefois au bout de huit jours, leur fera plus d'impression : elles voient par cette conduite que l'impatience ou le chagrin n'a point de part à ce que l'on fait.
... Dites-leur toujours les choses comme elles sont; ne les outrez point et n'abusez pas de leur innocence pour leur persuader ce qu'elles verraient dans la suite qui ne serait pas vrai. Donnez-leur donc pour péché ce qui est péché, pour faute légère ce qui est léger...
Accoutumez-les au silence autant qu'il sera possible, sans pourtant vous jeter dans l'excès : les filles sont
portées à beaucoup parler; vous ne pouvez trop leur dire que c'est un effet de la légèreté de l'esprit.
...Ayez une grande douceur pour elles et une patience sans bornes; semez et attendez les fruits, ils viendront dans leur temps. Servez-vous toujours de termes honnêtes en leur parlant, et n'employez l'autorité que le plus rarement que vous pourrez.
... Quand elles font des fautes, pardonnez-leur quelquefois par un esprit de douceur et de patience, mais que les flatteries qu'elles vous feraient n'y aient jamais de part. Ne leur laissez pas croire qu'il y ait des temps et des manières pour vous gagner^ et que toute votre conduite soit fondée sur la charité et sur la raison...
De la discipline.
(Lettre aux maîtresses des classes, 1702.)
Votre Institut est composé d'intérieur et d'extérieur ; vous êtes faites pour instruire et pour vous livrer sans réserve à l'éducation des demoiselles ; comment accommoder cette dissipation avec le recueillement et avec la pratique du silence qui est dans votre règle ? Voilà, mes chères filles, sur quoi roulent vos difficultés. Vous accommoderez tout, si vous évitez l'empressement dans vos actions et si vous prenez le milieu dans votre conduite. Gardez-vous bien de parler continuellement à vos filles; gardez-vous bien de ne leur parler qu'aux instructions; toutes les extrémités sont à éviter ; mettez-vous bien dans l'esprit que l'éducation est un ouvrage fort lent, qu'il faut y travailler tous les jours, mais tranquillement, qu'il faut reprendre vos enfants tantôt doucement, tantôt sévèrement, toujours chrétiennement, toujours raisonnablement ; qu'après avoir semé, il faut attendre patiemment le fruit qui peut être réservé pour une autre maîtresse ou dans une autre classé. Mettez-vous encore dans l'esprit qu'il faut accommoder leur intérêt avec le vôtre, qu'il faut prendre du temps pour vous recueillir, qu'il faut en employer à vous reprendre pour elles, qu'en
tout cela le bon sens et la bonne volonté doivent régler. Vous voudriez que tout le fût, et savoir combien de paroles il faut dire et combien de pénitences il faut donner ; ce que vous désirez est impossible ; il faut faire selon l'occasion, ne se piquer ni d'être sévères, ni d'être douces ; il faut donner quatre pénitences publiques par semaine, si on les mérite ; il faut être longtemps sans en donner, si on n'y voit [^oint de nécessité ; mais ce discernement sera plus aisé à trouver en quatre personnes qu'en seize, et c'a été une de mes raisons pour rendre les premières maîtresses si absolues. Il faut lâcher d'en donner de raisonnables, et que les autres se conforment à elles, autrement vos classes n'iront jamais bien. J'ai dit souvent et montré moi-même à égayer un peu les instructions, afin de réveiller l'attention des enfants ; mais il ne faut pas que cela aille jusqu'à devenir une récréation.
11 ne faut pas accoutumer les filles à faire tant de questions ; les avertis:^ements ne sont pas une pratique pour les classes ; la meilleure insention que je vous puisse donner pour gouverner vos demoiselles, c'est de vous en faire estimer ; car tant qu'elles vous verront faire des fautes, elles feront des chansons, se moqueront de vous, et auront peu de créance en ce que vous leur direz : on n'en fait point accroire aux enfants, ils voient plus clair qu'on ne pense. Adieu, vous devez être contentes de moi.
Répliques d'élèves.
(A M™e de Berval, maîtresse générale, mai 1697.)
Quant aux réponses des demoiselles aux maîtresses, je punirais sévèrement tout ce qui ne serait pas conforme au respect qu'elles vous doivent. Combien de fois vous ai-je dit que vous deviez les élever en mères, et qu'elles doivent vous respecter en enfants ! Souffrirait-on qu'une fille dît en parlant de sa mère : « Elle est plaisante de dire que je parle? » Il n'y a point de petites fautes en pareil cas ; mais comptez que vqus ne serez jamais res-
pectées que vous ne soyez respectables, et que vous ne le serez que lorsque les demoiselles vous verront faire votre devoir sans y manquer jamais..,
Rapports entre élèves et maîtresses.
(Entretien, 1699.)
« Madame, dit une religieuse, si l'on vous nommaitpremière maîtresse et qu'on vous dît comme à une religieuse de Saint-Louis : Ma sœur^ voilà une classe dont on vous donne la conduite^ et que vous trouviez dans les filles qui la composent bien des défauts, de la paresse, de la mauvaise humeur, delà grossièreté, de l'indocilité ; supposez même que cette classe eût été négligée, qu'on s'y fût relâchée sur la vigilance, sur l'éducation, que la règle n'y fût pas gardée : comment vous y prendriez-vous pour remédier à tout cela et donner à nos filles un autre pli ? Changeriez- vous tout d'un coup tout ce que vous trouveriez de mal ?
« — Je m'en garderais bien. J'agirais plus tranquillement : je garderais exactement les règles, l'usage et les coutumes générales ; je mettrais ordre aux choses les unes après les autres, mais en disposant tout avec douceur et modération. Je tâcherais pourtant d'en venir efficacement à mon but, qui serait cette éducation solide que je vous prêche continuellement, en détruisant leurs défauts et en travaillant à les remplir de toutes les vertus convenables à leur sexe. Je leur parlerais souvent en général et en particulier.
« Si je voulais, par exemple, attaquer leur paresse, je commencerais par leur faire quelques instructions sur la nécessité et la beauté du courage. Je leur dirais que je suis résolue de les rendre courageuses, sans leur reprocher qu'elles ne le sont pas. Je descendrais cependant dans le détail des fautes qu'elles peuvent faire là-dessus; je leur ferais voir que c'est une grande faiblesse de se plaindre à tout propos du froid et du chaud et des moin-
dres incommodités, et d'être si avisées pour fuir les plus petites contraintes.
« — Et si, après cette instruction, ditM'^^ deRadouay, vous les entendiez s'en plaindre encore, et que vous les vissiez, par exemple, s'enfoncer la tète dans les épaules, que leur diriez-vous ? — Je leur dirais : En avez-vous moins froid, pour vous en être plaintes ? Si cela l'adoucissait, je vous permettrais de le dire ; mais puisqu'il n'en revient aucun soulagement, je vous conseille de supprimer vos plaintes. — Vous les railleriez donc quelquefois ? lui dit Mme de Saint-Périer. — Oui, réponditelle, cela leur fait souvent mieux sentir le ridicule de ce qu'elles font de mal à propos qu'une réprimande sérieuse... »
Vigilance.
(A M™9 de Fontaine, maîtresse générale des classes, 22 avril 1713.) (10).
Quand Dieu m'ôte la parole, ma chère fille, il ne veut pas que je parle ; mais, puisqu'il me laisse la main libre, il faut que je vous écrive ce que je voulais vous dire.
Ce n'est pas une matière nouvelle que j'ai à traiter avec vous, ni l'effet des plaintes qui me seraient revenues de quelque désordre dans nos enfants par peu de vigilance ; mais c'est de cette vigilance dont je veux vous entretenir, et que je crains qui ne diminue par la confiance que vous pourriez avoir présentement dans vos filles, dont vous êtes contente. Vous ne les conserverez dans l'état où elles sont que par cette vigilance. Ne vous fiez jamais à elles ; il ne faut pas qu'elles s'y fient ellesmêmes, et si elles veulent conserver leur sagesse, elles doivent désirer d'être veillées. On se trouve seules, on se dit un mot assez indifférent d'abord, il est suivi d'un autre qui ne l'est pas tant, on baisse la voix, et voilà une intelligence qui se forme ; vos filles ne demeureraient pas quinze jours dans la règle.
Mais, dites-vous, elles ne seront pas toujours gardées à vue, elles trouveront dans le monde des occasions bien plus dangereuses. Gela est vrai, mais quand Dieu nous y met, il nous aide ; elles seront plus fortes à vingt ans qu'à dix-huit ; le temps peut beaucoup, et l'éducation qu'elles reçoivent les rendra si timides, que j'espère qu'elles se précautionneront.
Enfin, ma chère fille, comptez bien que tout ce que nous avons établi, toutes les inventions que nous avons trouvées, les distinctions, l'émulation, la raison, et, en un mot, ce qui fait cette éducation qu'on admire, n'est rien du tout dès que vous cesserez de veiller jour et nuit. Quand on a cherché à vous soulager, ce n'a pas été pour vous procurer du loisir et du repos, mais pour vous mettre en état de faire ce que vous seule pouvez faire. Vous ne pouvez jamais laisser à une autre le soin de veiller : il faut qu'elles soient gardées par leurs maîtresses, par celles qui les connaissent, et par celles que Dieu en a chargées.
Soutenez donc cette vigilance en quelque place que vous soyez, et soyez persuadée qu'il n'y aura de solidité dans vos travaux que par cette voie-là. Vous êtes les pierres fondamentales de l'Institut. Ne souffrez jamais qu'on change la manière de gouverner vos classes qu'après bien des représentations du succès que vous en avez vu. Si on vous ôtait des classes, ne croyez pas devoir les oubher et dire : Je n'en suis pas chargée ; vous le serez toujours de faire tout ce qui vous sera possible pour continuer ce que vous avez vu établir et ce que vous avez établi vous-même.
Bonjour, ma chère filie, prêchez et donnez l'exemple de la vigilance, c'est l'essentiel...
Récréations.
(Instruction, 9 août 1707.)
Il reste néanmoins dans les jeunes maîtresses un défaut dont j'ai vu depuis peu plusieurs exemples, c'est qu'elles
ne paraissent pas assez entièrement auprès des demoiselles lorsqu'elles sont avec elles, principalement pendant les récréations. Cependant, mes chères filles, c'est un des temps où vous pouvez leur être le plus utiles : tout ce qu'elles font, tout ce qu'elles disent, vous doit donner matière de former leur raison, et de les redresser sur leurs fausses idées ou leurs mauvaises manières ; vous devez dans ce temps-là, comme dans tous les autres que vous êtes aux classes, vous occuper uniquement de vos filles, sans vous permettre de vous en distraire un moment, ni de vous reposer de cette vigilance sur qui que ce soit, au réfectoire, au dortoir, ou ailleurs.
Vous me répondrez peut-être : Nous ne respirerons donc pas ? Et je vous répondrai : Non, tant que vous serez auprès d'elles. Si vous n'aviez pas des heures pour sortir de vos classes, je vous demanderais une chose impossible en exigeant une attention si continuelle ; mais votre ordre de journée est merveilleusement bien tourné pour vous donner le délassement et le repos dont vous avez besoin. Il y a chaque jour des heures où vous perdez de vue vos demoiselles et où vous avez la consolation de voir vos sœurs, de prier Dieu avec elles, d'y manger, de vous récréer. Ayez donc la fidélité de remettre à ces heures-là le relâchement qui vous est nécessaire ; car, pour celles que vous passez auprès des demoiselles, vous ne devez pas, encore une fois, vous relâcher un instant de cette application à les veiller et à les former. Si vous les menez au jardin, vous respirez l'air avec elles ; mais vous ne devez pas vous livrer entièrement au plaisir de la promenade, ni vous amuser d'entretenir quelques personnes ; vous vous y devez occuper uniquement de vos filles, et tenir la main que toutes les grandes demoiselles qui sont dans vos classes pour vous aider, aussi bien que tous vos petits chefs, s'en occupent dans ces heures de récréation comme dans les autres, sans craindre qu'elles s'ennuient, et sans chercher à les récréer elles-mêmes dans un temps où toute votre attention doit être réservée pour votre classe..,
Qu'il faut savoir ménager ses forces.
(Entretien, 1701,)
Vous avez ici tant d'occasions de vous fatiguer, que je voudrais bien que vous ne le fissiez point inutilement. Une des peines que j'ai à ma classe est de faire asseoir nos Dames : ou elles se promènent, ou elles demeurent debout, et j'en voyais une dernièrement qui raccommodait la jupe d'une petite fille en cette posture : n'aurait-elle pas fait aussi bien de s'asseoir ? Pour moi, je voudrais qu'on le fît dès qu'il n'y a plus de nécessité de faire autrement. Si vous voulez voir ce qui se passe dans tous les coins de votre classe, faites-y un tour, puis asseyezvous, tantôt appuyée sur un bout de la table, ou bien dans vos grandes chaises, une autre fois sur leurs bancs auprès d'elles; enfin ménagez-vous, si ce n'eàt pour la lassitude présente, que ce soit pour celle qui pourrait venir. J'ai été huit jours à me remettre d'une aprèsdînée où, passant d'une chose à une autre avec nos maîtresses, je demeurai presque tout le jour debout.
Vous ne serez pas toujours jeunes, mes chères filles. Si, lorsque vous avez été maîtresses, vous avez gardé cette manière de veiller et d'agir autour de vos demoiselles, je ne m'étonne pas qu'on ait trouvé les classes fatigantes. Je vois aussi que, quand nos novices ont été jà deux heures de suite, elles n'en peuvent plus, elles sont rouges et enflammées. Savez-vous ce qui arrive? ^c'est qu'après s'être fatiguée mal à propos par une mortification mal entendue, on est si lasse le reste du jour ,qu'on en est de mauvaise humeur et avec soi et avec les :autres, car le corps s'épuise et l'esprit en devient plus faible. Pour moi, quand j'établis une de nos petites filles pour apprendre ba bé à celles qui arrivent, je la fais fort bien asseoir, et la disciple est à genoux devant elle, parce qu'elle n'a pas longtemps à rester dans cette posture. J'ai remarqué dans vos dortoirs que vous faites tout autrement : vous coiffez vos demoiselles assises devant
les petites tables comme des dames à leur toilette. Et qui a jamais entendu parler de cela? N'avons-nous pas toutes été coiffées par la femme de chambre de notre mère, ou par une gouvernante, qui nous met à terre devant elle, la tête sur un vilain tablier ? Ne gâtez donc point vos demoiselles, je vous en prie ; asseyez-vous pour les habiller ; vous êtes leurs mères, traitez-les bonnement comme vos filles. Ne dites pas que vous ne pensez pas à vous reposer de si bonne heure : eh ! quand vous sortez de votre lit, vous ne pensez pas que vous pourrez être lasses ; quelque vigoureuses que vous vous sentiez à six heures du matin, souvenez-vous qu'il faut agir jusqu'à neuf heures du soir, et ménagez- vous à cette intention.
Je ne prétends point par là que vous soyez des filles lâches et qui craignent le travail ; je voudrais des filles qui ménageassent un quart d'heure de repos qu'elles peuvent prendre sans nuire à leur charge, et sussent perdre trois heures de leur sommeil, se lever la nuit, quand il gèle bien serré, pour soulager une petite fille, ou pour faire le tour de son dortoir si on le croit nécessaire, mener les demoiselles à la promenade le jour qu'on aurait plus besoin de se coucher que de se promener. Il faut ici du courage et de la discrétion : voilà vos véritables mortifications. Si vos demoiselles voyaient une de leurs maîtresses qui ne mangeât point, qui demeurât toujours dans une posture gênante, qui s'allât enrhumer dans une porte, elles la canoniseraient sans autre examen, bien qu'elle ne soit pas la plus sage, au moins en cela ; elles seraient, au contraire, scandalisées d'en voir une qui mange tout simplement ce qu'on lui donne, ou qui évite ce qui pourrait l'incommoder, quand elle le peut sans manquera ses devoirs. J'espère pourtant que, si l'on tient en cela un juste milieu, elles ne pourront ne pas être édifiées de vous voir si simples à prendre les soulagements nécessaires et à ménager vos forces, et si courageuses pour les sacrifier et pour n'y pas même faire attention, dès qu'il s'agit de vos devoirs.