‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 39 sur 70 · MAXIMES · texte numérisé non relu

MAXIMES

— Accoutumez-vous à être seules.

— Aimez la présence de ceux qui vous reprennent, et que votre conduite soit égale quand ils vous voient et qu'ils ne vous voient pas.

— Contribuez àla paix autant qu'il vous sera possible.

— Dieu sait mieux ce qu'il vous faut que vous-mêmes.

— Écoutez toujours et ne parlez guère.

— Aimez à faire plaisir et ne mentez jamais.

— Il n'y a de véritable malheur que d'avoir tort.

— Il n'y a rien de honteux que de mal faire.

— Il n'y a point d'état qui n'ait ses peines^ et souvent plus grandes que les vôtres.

— La fortune est inconstante ; la vôtre est mauvaise présentement, c'est une raison pour espérer qu'elle deviendra bonne.

— Le plus grand de tous les plaisirs est d'en pouvoir faire.

— La mort nous égalera tous, il n'y aura plus que nos bonnes œuvres qui y mettront la différence.

— N'ayez jamais envie de voir ni d'entendre ce que l'on veut vous cacher.

— Ne dites jamais rien qui puisse désunir.

36 MADAME DK MAINTENON.

— Prenez de bonnes habitudes: il n'y en a point qui ne deviennent douces, quelque pénibles qu'elles vous paraissent d'abord.

— Prenez toujours la dernière place; il vaut mieuxêtre appelé que chassé.

— Rendez- vous le plus capables que vous pourrez, car vous ne savez à quoi Dieu vous destine.

— Ne soutenez jamais votre opinion avec opiniâtreté.

— Rendez-vous, si vous trouvez que vous ayez tort ; il y a plus de grandeur à se rétracter qu'à soutenir une mauvaise cause.

— Ne faites jamais dépendre votre bonheur des autres.

— Ne soyez jamais pressées de redire ce que vous avez appris, à moins qu'il ne soit utile à quelqu'un.

— Ne vous affligez pas de votre mauvaise fortune, mais songez à vous rendre dignes d'une meilleure.

— Nous parvenonssouvent à ce que nous avons désiré, et nous n'en sommes pas plus heureux.

— Rendez-vous à la raison aussitôt que vous la voyez.

— Soyez raisonnables, ou vous serez malheureuses.

— Si vous vous mettez bien dans l'esprit qu'il est inévitable de souffrir, vous en souff'rirez beaucoup moins.

— Soyez sévères pour vous et indulgentes pour les autres.

— Si vous ne pouvez donner l'aumône aux pauvres, donnez-leur vos prières, vos soins et des consolations.

— Si vous voulez être agréables dans la conversation, ne parlez guère de vous.

— Souffrez beaucoup avant que de vous plaindre.

— Si vous voulez être heureuses, regardez ceux qui sont au-dessous de vous, et non pas ceux qui sont audessus.

— Si vous sentez de la joie quand on vous reprend, croyez que vous aurez du mérite.

— Si vous ne perdiez jamais de temps, vous seriez bientôt capables.

— Pour être agréable aux autres, il faut s'oublier.

— Soyez gaies, et non pas évaporées.

— Si vous êtes orgueilleuses, on vous reprochera votre misère, et si vous êtes humbles^ on se souviendra de votre naissance.

— Il faut quedes filles se modèrent toujours^ et qu'elles gardent une conduite qui fasse voir qu'elles sont maîtresses d'elles-mêmes.

— Pour bien commander, il faut savoir bien obéir.

— La plus grande parure de notre sexe est la modestie.

— Regardez ceux qui vous reprennent comme vos véritables amis.

— C'est un mauvais caractère que celui de grand parleur.

— On raille souvent les filles sur leur timidité, mais on les en estime davantage.

— Il est difficile de parler beaucoup sans dire des sottises.

— Si vous voulez être aimées, occupez-vous plus des autres que de vous-mêmes.

— Travaillez sans cesse, mais sans affectation.

— L'empressement de parler vient de légèreté ou de vanité.

— Dites le moins que vous pourrez de choses inutiles.

— Parler pour se réjouirhonnêtement n'est pas inutile.

— Choisissez d'être incommodées plutôt que d'incommoder.

— Soyez capables de secret, ne soyez jamais pressées de parler,

— Prenez la bonne habitude de remplir tous les moments de la journée.

— Ne faites et ne dites rien que vous ne vouliez bien qu'on sache.

— Ayez une conduite ouverte, simple, franche, et éloignée de tout mystère.

— Si vous croyez le conseil des gens sages, vous aurez de bonne heure ce qu'ils n'ont acquis qu'en vieillissant.

— Les personnes qui s'accommodent le mieux de la familiarité aiment encore mieux le respect.

— Ne vous couchez jamais sans avoir appris quelque chose.

— Apprenez à obéir, car vous obéirez toujours.

— Il faut acquérir les biens de ce monde sans passion, les posséder sans attache, et les perdre sans regret.

L'esprit de cachotterie. — L'obéissance.

(A la classe bleue, 1709.)

« Je viens vous parler de deux choses importantes, et bien différentes Tune de l'autre, mais qui ne se nuisent point, et doivent même s'accommoder ensemble : la première est sur l'esprit de cachotterie, que je vous prie de détruire absolument parmi vous. Soyez bien aises que* vos maîtresses voient tout ce que vous faites, parce que vous n'êtes pas encore assez mûres et expérimentées pour juger de ce qui est bien ou mal, et ceux qui veillent sur votre conduite sont en état de vous le faire remarquer, ce qui vous formera extrêmement la raison.

« Dans le monde, on jugerait très mal d'une fille qui voudrait se cacher de sa mère, ou d'une femme qui, voyant entrer son mari, cacherait un livre, un papier, ou se cacherait elle-même; il en concevrait de terribles soupçons.

« Quand donc vous voyez arriver une de vos maîtresses, il ne faut pas vous cacher de ce que vous dites ou de ce que vous faites, et, si elle; vous le demande, il faut lui dire simplement ce que c'est. Ce qui retient quelquefois les jeunes personnes sur cela, c'est qu'elles croient qu'on va les blâmer et les reprendre. Ne craignez rien, vous ne serez reprises que pour votre bien, et selon la qualité de la faute que vous faites; si elle est considérable, on vous le fera voir avec bonté, car on ne se servira jamais de votre propre aveu pour vouspunir ; au contraire, on vous saura gré de votre droiture ; si c'est une enfance (11), on vous le fera remarquer, et si c'est une chose indifférente, on vous dira qu'il n'y a point de mal, et ainsi on vous apprendra à faire un discernement juste. Plus je \is, et plus l'expérience me fait voir que l'esprit de cachotterie est ce qui perd la plupart des jeunes personnes ; et tout ce qu'il y a de gens éclairés, que j'ai consultés, m'ont toujours dit de même.

ce Quand je reviendrai vous voir, je prétends qu'on me

puisse dire qu'il n'y en a aucune d'entre vous qui fasse des fautes considérables ; pour les fautes légères, il n'est pas étonnant que vous en fassiez quelques-unes, et elles ne m'empêcheront pas de vous venir voir, quand d'ailleurs vos maîtresses seront contentes de vous, et je prendrai plaisir à écouter toutes les demandes que vous voudrez me faire, et à vous faire connaître ce qui est mal en soi, et les raisons qui le rendent tel. J'emploierai de bon cœur, et avec plaisir, tout ce que Dieu m'a donné de lumières et de raison, à votre service ; mais promettez-moi donc que vous prendrez pour toujours une conduite franche, ouverte, sans aucun déguisement ni détour, n'ayant rien de caché pour vos maîtresses tant que vous serez ici, et que vous conserverez ce même bon esprit à l'égard des personnes dont vous dépendrez, comme vos pères, vos mères, oncles ou tantes, maris ou autres personnes, quand vous serez dehors (42).

« Croyez, mes enfants, que ce que je vous demande est très raisonnable, et pour votre seul bien ; vous le pouvez voir vous-mêmes pour peu que vous réfléchissiez sur ce que je viens de vous dire. J'y ajouterai encore, pour achever de vous convaincre, que j'ai connu une femme de qualité et de grand mérite qui avait pris auprès d'elle une jeune demoiselle, dans le dessein de lui faire sa fortune, en l'établissant après qu'elle y aurait demeuré quelque temps ; mais qu'elle en fut dégoûtée, et la renvoya sans avoir rien fait pour elle de ce qu'elle avait projeté, uniquement parce qu'elle lui trouva un air mystérieux: dès qu'elle entrait dans sa chambre, elle avait toujours quelque chose à cacher, tantôt un livre, tantôt un ouvrage, une autre fois un papier, et je vous assure que toute femme sage et raisonnable en aurait fait autant qu'elle, et que qui que ce soit ne s'accommode pas d'une personne dans la conduite de laquelle on ne voit point clair.

« La seconde chose que je vous demande est de vous appliquer à l'obéissance, de la pratiquer de boa cœur, d'en prendre une bonne habitude, et ne point regarder cette vertu comme ne convenant qu'aux jeunes personnes, ou aux religieuses. Je puis vous assurer, avec cette sincérité que vous me connaissez et avec laquelle je vous

parle toujours (13), qu'elle est de tous les étatset de tous les âges. Demandez à cette demoiselle, ajouta Madame en montrant M^i^ d'Aumale, qui avait l'honneur d'être chez elle à la cour, si elle n'a pas besoin de beaucoup de soumission, et si elle sait à quelle heure elle se lèvera et se couchera, et ce qu'elle peut faire à chaque heure du jour. Il n'en est pas dans le monde comme de vous, à qui tout est réglé et marqué ; on ne sait pas souvent, d'une heure à l'autre, ce que l'on fera, surtout quand on est dans la dépendance. Plût à Dieu que les personnes qui y sont eussent fait auparavant un bon noviciat, où on leur eût bien appris à se soumettre et à rompre leur volonté ! Elles en seraient bien plus heureuses et plus contentes, car celles qui y sont accoutumées dès leur jeunesse le font avec bien plus de facilité que les autres.

« Ce qu'on appelle proprement une personne bien née est une personne prête à faire tout ce que l'on a raisonnablement raison d'exiger d'elle. Je ne puis trop vous exhorter, mes chères enfants, à vous accoutumer à rompre votre volonté ; vous vous en trouverez bien, en quelque état que vous soyez dans la suite. Si votre fortune, par exemple, vous oblige à être chez quelque personne de condition, il faut obéir continuellement, être toujours prête à tout, et dans une sujétion continuelle ; il faut ordinairement^ dans ces sortes de postes, rompre dix à douze fois les projets qu'on pouvait avoir faits. Si vous êtes mariées, vous ne ferez point vos volontés avec un mari, mais il faudra nécessairement faire la sienne. Si vous êtes religieuses, le vœu d'obéissance que vous ferez vous y obligera doublement.

« Ne vous imaginez donc point que la dépendance soit une pratique d'enfant. Qu'on me demande, à moi-même, si je reviendrai demain à Saint-Cyr : je n'en sais rien ; à quelle heure je dînerai: je ne le sais pas, parce que, si je suis à Saint-Cyr, ce sera à onze heures; si je demeure chez moi, c'est à midi ; à la cour, je dîne à deux heures. Il en est de même pour mon coucher, ce n'est quelquefois qu'après minuit. On pourrait croire que c'est pour son plaisir qu'on se couche si tard, ou parce qu'on ne se soucie pas de le faire plus tôt ; point du tout, on serait quel-

quefois fort aise de se coucher de bonne heure, mais on n'est pas libre de disposer dé soi.

« Vous qui êtes si bien instruites, à qui on tâche d'apprendre sitôt à obéir, obéissez donc, soumettez-vous ; rien n'est meilleur, c'est le partage de notre sexe, et j'espère que vous profiterez des leçons qu'on vous donne làdessus, et que vous excellerez dans l'art merveilleux de savoir se vaincre soi-même, et de plier à toutes mains, selon la volonté de ceux dont vous dépendez ; car ce n'est pas seulement pour le temps que vous êtes à Saint- Cyr que je vous prêche cette obéissance^ c'est pour tout le temps de voire vie. Je vous l'ai dit cent fois, et je vous le redis encore, il ne s'en trouve point où il ne faille se soumettre à quelqu'un ; les princes et les magistrats obéissent, quoique ce soit eux qui ont l'autorité en main : ils se soumettent aux lois, aux remontrances qu'on leur fait. Le pape même n'obéit-il pas à son confesseur? »

Du bavardage. — Soin de sa réputation. — Ménagements dans les rigueurs.

(Entretien, 1703.)

Madame nous dit un jour, à l'occasion d'une maxime un peu forte qu'on avait avancée aux demoiselles sur l'obligation du silence: « Il faut leur dire la vérité et ne la point exagérer. Il n'est pas vrai qu'elles pèchent toutes fois qu'elles rompent le silence. Ce qui est certain et qu'on doit leur expliquer, c'est qu'elles pourraient cependant pécher en ne l'observant pas, parce qu'il est presque impossible d'avoir de longues conversations sans dire quelque chose de mauvais, et que, comme dit le Saint-Esprit, « dans la multitude des paroles il y a toujours du péché ; » non que c'en soit un de dire des inutilités, mais parce que les paroles inutiles donnent occasion, ou de perdre le temps, ou de blesser la charité, la vérité ou la prudence. Vous ne pouvez trop leur répéter qu'il n'y a rien de si mauvais à une fille que de parler beaucoup ; que cela leur fera faire mille sottises au sortir

d'ici ; que, ne sachant rien, elles doivent prendre la résolution de se taire et d'écouter les autres, se contentant de répondre modestement à ce qu'on leur demande; que ce silence est le parti que prennent toutes les personnes de notre sexe qui sont sages et raisonnables, même selon le monde et sans rapport à la piété, car il est bon de prendre les jeunes personnes du côté de l'honneur. »

Mme de Glapion demanda si c'était une maxime générale: qu'on ne peut beaucoup parler sans pécher. « Je ne crois pas, répondit Madame, que ce soit précisément la multitude des paroles qui fasse le péché ; ceux qui ont beaucoup de choses à dire seraient bien à plaindre; je le serais moi-même plus qu'une autre, car tant que je suis ici, la bouche ne me ferme pas. Croyez-vous donc que Dieu m'impute à péché ce grand'nombre de paroles? Je crois, au contraire, mériter en parlant ainsi depuis le matin jusqu'au soir, et qu'il m'en tiendra compte, non seulement des choses sérieuses que je vous dis dans les instructions, mais même des inutilités de la récréation ; et je ne pense pas avoir perdu mon temps quand je vous ai fait passer agréablement celui-là, disant des nouvelles d'Espagne et de la guerre.

« — Je crois bien, dit M^^^^ de Saint-Pars, que Dieu vous en tiendra compte à cause du motif qui vous le fait faire, mais nos demoiselles n'ont pas cette pureté d'intention dans ce qu'elles disent. — Quoi! reprit vivement Madame, vous voulez exiger la pureté d'intention de jeunes enfants que la vivacité de l'âge emporte malgré elles, de filles qui, bien éloignées d'avoir cette délicatesse dans la piété, ont à peine l'essentiel du christianisme? Vous les voulez mener trop loin ! Notre-Seigneur n'en usait pas ainsi avec ses apôtres ; ne leur disait-il pas : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n'êtes pas maintenant capables de les porter? » Il y a longtemps que je suis frappée de ce que vous n'avez pas cette modération avec vos demoiselles; vous leur dites tout ce que vous savez de plus sublime et de plus parfait en fait de spiritualité, et dès que vous avez entendu quelque maxime, quelque nouvelle pratique à une conférence, vous venez leur en faire part. Il y a pourtant bien de la différence d'elles à vous. Il ne faut pas prétendre les

mener si loin que vous ; car, si en effet vous les conduisiez à cette haute perfection, elles seraient trop heureuses; mais ce qui arrive, c'est qu'en leur demandant des choses qui sont au-dessus de leur portée, vous leur ôtez le courage d'entreprendre même le nécessaire... Beaucoup se rebutent des difficultés, et vous devez y porter vos enfants le plus sagement et sûrement qu'il vous est possible ; et pour cela, exiger d'elles, avant toutes choses, la pratique des vertus solides et nécessaires du christianisme. C'est l'essentiel et le principal, et qui amènera tout le reste.

c( — Pour en revenir au silence, dit M™® de Gruel, ne serait-ce pas assez, pour obliger les demoiselles à le garder, de leur dire que c'est leur règle ? — Que gagnerez-vous, en leur alléguant un motif qui ne sera presque d'aucun poids dans leur esprit? Il ne faut pas que vous croyiez que celui de la règle soit aussi fort pour les séculières qu'il le doit être pour des religieuses... Vous réussirez mieux si vous leur proposez des vues qui regardent leur avantage particulier, et si vous leur faites voir, par exemple, qu'elles ne seront jamais estimées si elles ne savent se taire à propos et se posséder elles-mêmes. Elles sont quelquefois lasses d'entendre parler de piété ; si vous avez l'adresse de commencer par des motifs d'honneur, de sagesse et d'un intérêt raisonnable, cela réveillera leur attention, et vous pourrez après leur insinuer ceux de la religion en y rapportant les premiers, que vous pouvez bien employer, mais non pas vous en tenir à eux uniquement ; car il faut tout reporter à Dieu^ et ne se servir du reste que comme un moyen pour arriver à lui et pour y conduire les autres (14).

« — Vous ne voulez pas, Madame, lui dit M"»® de Fauquemberghe, qu'on attende des demoiselles des motifs bien épurés dans ce qu'elles font ; mais toléreriez-vous l'amour-propre déguisé d'une fille qui^ en avertissant sa maîtresse en particulier de la faute d'une de ses compagnes avec toutes les marques de modération^ cacherait sous cette apparente fidélité un secret désir de se venger, accusant celle qui lui aurait fait de la peine comme si elle l'avait fait à une tierce personne? — Je ne serais pas surprise de trouver ce défaut de droiture dans une

enfant, répondit Madame, je ne lui en ferais point des reproches, et encore moins de confusion publique; je réserverais cela pour le placer dans un entretien particulier, et je lui dirais sans la gronder : Prenez garde à vous; j'ai lieu de penser que vous n'êtes pas tout à fait droite et sincère dans les avis que vous donnez ; il paraît que vous dites adroitement ce qu'on a fait contre vous, cela n'est pas bien, il faut être de meilleure foi. Mais je n'exigerais point de la fille un aveu de son détour, et je ne fouillerais pas plus avant dans son intention. »

Dans la même conversation, Madame nous dit : « Vous ne sauriez trop inspirer à vos demoiselles l'amour de leur réputation. Il faut qu'elles y soient délicates. Comptez que les meilleures de vos filles sont celles qui paraissent les plus glorieuses, je ne dis pas d'une sotte gloire qui aille à disputer le pas à quelqu'un et à se vanter de sa qualité, mais d'une certaine gloire qui rend jaloux de sa réputation, qui fait craindre d'être trouvée enfant, qui rend sensible à une confusion publique. Ce serait un défaut dans une religieuse : il faudra mourir à celte délicatesse, quand on sera avancé dans la piété ; mais avant que d'y mourir, il faut y avoir vécu. Rien n'est si mauvais que de certains naturels sans honneur et sans gloire; on ne sait par où les prendre pour leur faire surmonter les obstacles qu'ils trouvent en leur chemin; ainsi il serait très dangereux d'étouffer ces sentiments dans les jeunes personnes, qui pour l'ordinaire ne sont pas encore capables d'une haute piété.

« — Vous n'attaqueriez dohc pas, lui dit M^^^ de Bouju, la sensibilité d'une fille qui ne pourrait recevoir la moindre marque de mécontentement de ses maîtresses sans en être consternée?— Je m'en garderais bien, c'est une des plus sûres marques d'un bon naturel que celle crainte de déplaire aux personnes de qui l'on dépend, que l'envie de les contenter; il ne faut pas demander à vos filles le courage qu'on exige des novices pour porter les humiliations et les répréhensions ; il est bon, au contraire, qu'elles craignent les confusions, qu'elles soient sensibles aux punitions. — Vous ne regarderiez donc pas, lui dit-on, comme un effet de force d'esprit dans une demoiselle de porter une réprimande, une

ÉDUCATION SCOLAIRE. 4fe

forte punition, sans faire paraître aucun sentiment de tristesse, et avec une égalité qui ne lui ferait pas rabattre la moindre démonstration de joie à la récréation ? — Bien loin de là, j'aurais très mauvaise opinion de ces caractères insensibles et indifférents; mais je ne voudrais pas leur en faire un procès, ni aller creuser et approfondir si les filles se soucient de la réprimande qu'on leur a faite, si elles affectent de se mettre au-dessus; il n'y a nulle utilité dans ces recherches; il suffit de les contenir dans leur devoir. On ne trouve point de ressource dans ces naturels insensibles, quand d'ailleurs ils sont peu susceptibles des motifs de piété, comme vous n'en trouverez que trop parmi vos demoiselles, qui, bien loin d'en être touchées, auront à peine les sentiments et les dispositions essentielles à tous les chrétiens. C'est pourquoi, de peur que quelques-unes, étant assez malheureuses pour ne pas craindre beaucoup les péchés, même considérables, ne se laissent aller quelque jour au désordre, cultivez soigneusement en elles les sentiments d'honneur, qui sont comme naturels aux personnes de notre sexe, principalement aux nobles, et n'allez pas exiger d'elles des pratiques qui pourraient affaiblir cette bonne gloire et les rendre hardies : par exemple, leur faire déclarer des fautes humiliantes publiquement , en croyant que ce serait rappeler la coutume des confessions publiques que l'Église a cru devoir supprimer.

« — Vous ne loueriez donc pas, dit M"^^ de Gruel, une fille qui, dans une instruction qu'on ferait sur le mensonge ou la gourmandise, dirait de sang-froid qu'elle a quelqu'un de ces défauts? — Non, cela serait très mauvais et marquerait un fonds de hardiesse et d'insensibilité bien dangereux ; je ne la gronderais pas cependant de cet aveu, je le laisserais passer; mais je me garderais bien de rien dire qui donnât aux autres le désir d'en faire autant. Si j'étais première maîtresse, j'en ferais une note, et quand je parlerais à cette fille, je lui dirais bonnement: « Pourquoi, un tel jour, avouâtes-vous un tel vice? quel fut votre motif? Est-ce qu'en effet vous y êtes sujette? Vous pourriez mêle confier en particulier, parce que je puis vous donner des moyens pour vous corriger; mais il ne convient pas de le dire devant toutes vos corn-

pagnes, il faut avoir plus d'honneur et être honteuse d'un défaut comme celui-là. » Et je leur ferais là-dessus des instructions générales.

« — Convient-il, dit M^e de Bouju, de reprendre à la récréation même des fautes qu'elles y font, ou s'il est mieux d'attendre ? — Qui vous a appris d'avoir pour elles ces ménagements, de n'oser les reprendre à la récréation ? Cela vient encore de ce que je vous reproche quelquefois, que vous voulez en tout en user avec elles comme votre supérieure en use avec vous, et parce que vous voyez qu'elle évite de vous reprendre à la récréation, vous voulez avoir les mêmes égards pour vos filles ; mais il y a une différence : elles font tant de fautes et disent tant de choses mal à propos, sans même les apercevoir, qu'à moins que vous ne leur fassiez remarquer sur-le-champ en quoi elles manquent, elles ne s'en souviendront plus dans un autre temps, et cela vous échapperait à vous-mêmes d'un autre côté. Il ne faut pas aussi vouloir tout relever, comme on fait au noviciat. Elesvous encore dans la persuasion qu'il ne faille jamais rien passer sans le reprendre? Au moins, aurez-vous fait un grand progrès^ si vous en demeuriez à la réprimande: car j'ai vu que vous vous faisiez un devoir de tout punir ; il n'en est pourtant pas ainsi, il faut passer bien des choses sans montrer qu'on les voit, et beaucoup patienter, mais sans nonchalance. C'est pourquoi je voudrais mettre sur toutes vos portes patience et vigilance, car ces deux choses seront toujours les plus nécessaires et d'un usage continuel; c'est ce que je ne cesserai de vous prêcher tant que je vivrai.

« — Nous sommes bien éloignées de tout punir, dit une maîtresse ; présentement on ne voit plus de pénitences, et peut-être trouveriez-vous que nous n'en donnqns pas assez. — Cela pourrait bien être, reprit Madame en riant, car on passe aisément d'une extrémité à l'autre; cependant je vous prêcherai toujours la patience.

— Vous avez pourtant dit quelquefois^ ajouta M"^® de Blosset, que vous ne vouliez point qu'on eût de patience.

— C'est pour vous autres, dit-elle agréablement, que je n'en veux point ; je me souviens que c'est sur la régularité que je dis qu'on n'en doit point avoir, mais il en faut beaucoup sur tout le reste. »

Même sujet.

(A M^s de Radouay, maîtresse générale, 1692.)

Ne vous alarmez point des plaintes que l'on fait de vos enfants; songez seulement à former les cœurs à la piété, à la droiture, à la simplicité, à la candeur, à la bonne foi, à la probité, au courage, et vous verrez un jour, s'il plaît à Dieu, qu'elles seront bien éloignées des filles dont vous m'écrivez.

... Ayez patience, tout viendra en son temps, et nos sœurs se persuaderont plus par leur expérience que par tout ce que nous pourrions leur dire. Quant à tout ce que vous avez fait sur le silence, il n'y a rien que de bon. Je vous prie seulement, comme je vous l'ai déjà dit, de le prêcher toujours sans prétendre l'obtenir: vous ne parviendrez point à tenir soixante filles ensemble sans qu'il échappe un mot à quelqu'une. Il faut voir les choses comme elles sont, et ne pas attaquer un petit dérangement comme un vice. Cet arrangement et ce silence sont nécessaires pour le repos, l'ordre et l'édification de votre maison ; mais l'essentiel de l'éducation de vos filles, c'est ce qu'il faut qu'elles emportent partout et qu'elles pratiquent toujours, et ce sont les vertus que je vous ai marquées. Ces vertus ne paraissent pas à ceux qui voient une marche au chœur, ou une récréation à la classe, et les maîtresses n'en recevront pas tant de louanges ; mais c'est là cette bonne foi que je vous demande, et que Dieu récompense magnifiquement.

Du bavardage.

(A M°i« de Glapion, 8 juin 1703.)

Ne vous effrayez point, je vous prie, de ce que vos filles aiment à parler : la contrainte où elles sont y a

beaucoup de part. Vous avez été formée au silence et au recueillement dans un long noviciat, et le fonds de votre piété vous y soutient ; les séculiers ne sont pas de même. La liberté où l'on est de parler quand on veut fait qu'on ne s'aperçoit presque pas si on parle peu ou beaucoup, et ôte même cette envie de parler; mais songez que vos filles sont presque toujours en silence: elles se lèvent en silence ; avec la messe, les exercices, le chant, le profond silence, le réfectoire, les instructions, elles n'ont pas plus de trois heures et demie de liberté là-dessus.

Ce que je vous dis là n'est pas pour rien diminuer de ce qu'on exige d'elles sur cet article, mais pour vous consoler de la peine que vous avez de l'obtenir. Si elles étaient en liberté, vous en verriez de silencieuses. Les témoignages . que vous rendez à leur piété et à leur simplicité sont essentiels et me font un grand plaisir...

Excuses. — Explications. — Défaites.

(Classe jaune, 1706.)

Je voudrais, mes chères enfants, vous défaire de la pente que vous avez à vous excuser ; je vous demande d'écouter d'abord bien respectueusement et tranquillement ce que vos maîtresses vous disent, et, quand elles ont fini, de leur demander, d'un ton doux et modeste, permission de leur dire vos raisons, pourvu qu'elles soient bonnes, car il vaut mille fois mieux avouer bonnement que l'on a tort que de donner une seule mauvaise excuse. Aussi ce que je vous dis est pour le premier cas, où je suppose que vous êtes reprises d'une faute dont vous n'êtes point coupables, ce qui peut arriver quelquefois, rien n'étant si aisé parmi votre nombre que de prendre l'une pour l'autre. Mais dans le second cas, où je suppose qu'effectivement vous avez fait la chose dont on vous reprend^ vous ne devez pas avoir le moindre petit mot à dire, si ce n'est pour témoigner que vous êtes vraiment fâchées de l'avoir faite, que vous êtes bien obligées de l'avis qu'on vous donne,

et résolues d'en profiter et de ne plusjamais tomber dans la faute dont on vous fait apercevoir. Je vous assure, mes enfants, qu'il n'y a personne, n animée contre vous qu'elle pût être, qui ne fût aussitôt désarmée par cette bonne manière (1o); et je vous prie d'être bien persuadées que je ne vous demande en cela rien d'extraordinaire; que non seulement toute fille bien élevée en use de la sorte, mais encore toute personne raisonnable et qui a l'esprit bien fait. Comptez qu'il est plus honorable d'avouer ingénument et simplement que l'on a tort, que de s'excuser mal à propos: c'est la marque d'un 1res petit esprit et d'une méchante éducation.

Que je n'entende donc plus parler ici de mauvaises réponses ou méchantes défaites. Si vous avez, par exemple, fait un oubli ou un message de travers, au lieu de dire que vous aviez tant de choses à faire à la fois que vous n'avez pu vous en souvenir, dites que vous êtes très mortifiées d'avoir oublié ou mal fait la chose dont vous étiez chargées, et bien fâchées de l'embarras que votre oubli ou votre étourderie ont causé. Agissez avec droiture, franchise et simplicité en toutes les occasions semblables, et comptez que rien n'est plus grand, plus généreux et plus noble, aussi bien que pius juste et plus raisonnable, que cette manière-là. A des personnes comme vous, je devrais me contenter de vous dire que la piété et la vérité seules l'exigent de vous; mais je suis bien aise de me servir de toutes sortes de motifs pour vous engager plus sûrement à m'accorder ce que je vous demande. J'aimerais cent fois mieux une fille qui ferait quelquefois les choses de travers, et qui tout bonnement l'avouerait et en paraîtrait fâchée, par rapport à l'embarras que cela donnerait, qu'une autre qui ferait ordinairement fort bien les choses, mais qui ne voudrait point avouer son tort quand elle aurait manqué. Je dirais de la première: Voilà une fille vraiment candide, quoique un peu incommode dans ses bévues , mais il y a apparence qu'elle se corrigera, et sa droiture seule y contribuera beaucoup; et je vous assure que j'aurais une bien moindre opinion de la seconde, quoique plus capable. Encore une fois, vous ne sauriez recevoir avec trop de respect et de reconnaissance tous les avis que l'on vous

donnera, car c'est ordinairement un principe d'amitié et d'intérêt pour vous qui nous porte à les donner; mais, quand cela ne serait pas, un esprit bien fait profite toujours de Tavis, quand même il partirait d'un principe d'animosité.

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