LEÇON DE STYLE
Rapport d'une visite de M^e de Maintenon aux demoiselles de la classe bleue par deux d'entre elles.
Puisque vous nous avez ordonné de vous écrire ce que nous dîmes hier à la récréation, nous le ferons le plus exactement et le plus simplement qu'il nous sera possible. M°^° de Maintenon eut la bonté de venir exprès pour corriger nos lettres, comme nos maîtresses l'en avaient priée; elle fit d'abord approcher toutes les demoiselles, et celles de qui l'on devait corriger les lettres étaient les plus proches d'elle ; elle leur montra l'une après l'autre les défauts qui étaient dans celles qu'on lui présenta, nous faisant voir particulièrement combien le style simple, naturel et sans tour est le meilleur, et celui dont toutes les personnes d'esprit se servent, nous disant que le principal pour bien écrire est d'exprimer clairement et simplement ce que l'on pense. Elle nous donna pour exemple M. le duc du Maine, qu'elle faisait écrire lorsqu'elle enétait'chargée, qu'il n'avait encore que cinq ans; elle nous raconta que, lui ayant dit un jour d'écrire au roi, il lui avait répondu fort embarrassé qu'il ne savait point faire des lettres. M"^^ de Maintenon lui dit : ce Mais n'avez-vous rien dans le cœur pour lui dire ? — Je suis bien fâché, répondit-il, de ce qu'il est parti. — Eh bien! écrivez-le, cela est fort bon. » Puis elle lui dit : « Estce là tout ce que vous pensez ? n'avez-vous plus rien à lui dire ? — Je serais bien aise qu'il revînt, répondit le duc du Maine. — Yoilà votre lettre faite, lui dit M"^^ de
Maintenon, il n'y a qu'à le mettre simplement comme vous le pensez, et si vous pensiez mal, on vous redresserait. » C'est de celte manière, ajouta-t-elle, que je lui ai montré, et vous avez vu les jolies lettres qu'il a faites. M™® de Loubert, notre première maîtresse, lui dit qu'elle nous ferait grand plaisir de vouloir bien se donner la peine de nous en faire un modèle; elle y consentit, et prit pour sujet celui des lettres qu'elle venait de corriger; elle en écrivit une en billet et une en lettre, pour nous en montrer la différence. Nous n'osions lui marquer l'envie que nous avions qu'elle nous en fit comme pour une personne à qui nous devions du respect ; une de nos maîtresses voulut bien le faire pour nous. M^^ de Maintenon nous demanda, avec sa bonté ordinaire : « Pour qui, mes enfants, voulez-vous que je vous la fasse ? » Nous lui répondîmes de manière à lui faire entendre que ce serait pour elle, comme pour une bienfaitrice. « Eh bien ! ditelle, puisque vous le voulez, je vais vous en faire une de cérémonie et de respect aux personnes âgées, quoiqu'elles ne fussent pas de meilleure maison que vous. » Et s'adressant à une de nous, elle lui dit : « Par exemple, vous devez du respect à un vieux M. T..., votre oncle, que je connais, quoiqu'il soit de la même maison que vous; vous nie devez aussi du respect par rapport à mon âge; » comme nous voulant dire qu'il n'y avait que cela qui dut nous la faire respecter, tant son humilité est grande; mais il ne nous siérait pas, ma mère, de vous en parler, vous la connaissez mieux que nous.
Après avoir fait la lettre que nous lui avions demandée, elle eut la bonté de nous la lire, et nous dit ensuite : « Vous voyez que je l'ai faite respectueuse et tendre, mais c'e«ît pour celles qui me regardent comme leur mère et que je regarde comme mes filles. » Nous vous dirons encore ce qu'elle nous fit remarquer des derniers mots de sa lettre, qui font voir la tendresse qu'elle nous permet de lui marquer, ayant la charité de nous regarder comme ses filles ; elle nous dit donc : « Si une personne que je ne connaîtrais pas m'écrivait ainsi, cela ne serait pas bien, quoique je ne m'en soucie pas; mais pour celles de Saint-Gyr, j'aime fort qu'elles me mgrqueat de la ten^ dresse, et qu'elles m'écrivent sans façon. »