VI INTRODUCTION
sans hâte, elle rendait de tels services, prenant les intérêts de la famille, s'occupant des affaires, instruisant et élevant les enfants, se répandant en bons offices, que bientôt on ne pouvait plus se passer d'elle. Par le goût de se rendre utile, elle se rendait nécessaire. Tout le secret de sa fortune est là. « Elle plaisait, dit Saint-Simon, son ennemi, par les grâces de son esprit, ses manières douces et respectueuses, son attention à plaire à tout le monde. » C'était assez pour réussir à souhait. Par surcroit elle était charmante de sa personne; c'était son luxe : « Lyrianne, dit M'^® de Scudéry dans la Clélie, était grande et de belle taille, mais de cette grandeur, ajoute naïvement l'auteur, qui n'épouvante pas, et qui sert seulement à la belle mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréables, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste, et pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours ; l'enjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer. » Telle était M"^® Scarron à vingt-cinq ans, chérie des d'Albret, des Richelieu, des d'Heudicourt, bien accueillie de tous, et sa bienvenue au monde lui souriant dans tous les yeux. Ce fut son vrai moment de bonheur. « Je suis heureuse », écrivait-elle à ses amis, et plus tard, à Saint-Cyr, c'est toujours à cette période de sa vie qu'elle revient avec le plus de complaisance, comme au temps où elle n'a connu « ni chagrin, ni ennui ». Cependant son « étoile » se levait, et la fortune, sans qu'elle la cherchât, vint la prendre parla main. M^^e de Montespan était fort gênée des enfants, tout jeunes encore et tenus cachés, qu'elle avait eus dans sa liaison avec le roi. Elle cherchait une gouvernante. Elle avait rencontré M™<^ Scarron chez les d'Albret. Elle la jugea active, intelligente et surtout « secrète ». Elle lui proposa d'élever les enfants. M"^® Scarron montra, en cette occurrence délicate, la droiture de son jugement et le sentiment exact des bienséances qu'elle eut toujours. De la part de M^^ de Montespan, la proposition, sans être blessante, était inquiétante pour une cons-