MADAME DE MAINTEP^ON
SUE, LA LECTUKE Conversation.
Lucie. — Il me semble qu'on regarde la lecture comme une des plus honnêtes occupations de la vie, et qu'on en souhaite le goût aux jeunes personnes.
Gabrielle. — Cela est vrai ; cependant, si on veut en examiner les suites, on y trouvera beaucoup d'inconvénients.
Julienne. — Le plus grand pour moi serait de ne pouvoir être savante, car j'ai toujours ouï dire que les femmes ne sont tout au plus que demi savantes.
HÉLÈNE. — Pourquoi? Si on nous élevait comme les hommes, ne saurions-nous pas autant qu'eux?
Gabrielle. — Nous avons autant de mémoire, mais moins de jugement; nous sommes plus folles, plus légères, moins portées aux choses solides, et comme Mlle Hélène l'a dit, élevées différemment.
Lucie. — On peut corriger son éducation, et s'occuper de tout ce qu'il y a de beau et de bon dans les livres.
Julienne. — H y a bien de la vanité dans ces occupations-là, et nous avons autre chose à faire.
HÉLÈNE. — Que pouvons-nous faire de meilleur, do plus honnête et de plus innocent ?
Gabrielle. — Remplir tous nos devoirs, qui sont plus étendus qu'on ne pense.
Lucie. — Ce sont les livres qui nous apprennent nos devoirs; ils sont pleins de ceux de la religion, ils enseignent la morale, ils ornent l'esprit.
Julienne. — Aussi ne voudrais-je pas interdire la lecture ; il en faut pour s'instruire et pour exciter la piété, pour proposer des exemples de vertu toujours loués et de vice toujours en horreur ; j'en voudrais même pour divertir innocemment.
HÉLÈNE. — Je n'en demande pas davantage, et en voilà assez pour toute ma vie.
Julienne. — Il faut donner quelque temps à la pratique de ce que vous aurez appris.
Lucie. — Je n'aimerais pas à lire à demi, et je crois que cette occupation me dégoûterait des autres.
Gabrielle. — C'en est un des inconvénients, et qui n'est pas médiocre, puisqu'il n'y a personne qui n'ait autre chose à faire.
HÉLÈNE. — Dites-nous donc, mademoiselle, comment vous concevez l'usage de ces lectures que vous nous dites que vous approuvez.
Julienne. — Un usage modéré : je ne voudrais ni afficher de tout lire, ni affecter de ne jamais lire; je serais selon mon état, selon mon désir, selon le goût des gens dont je dépendrais ; je n'aspirerais ni à être, ni à paraître savante; je préférerais mon devoir à la lecture.
Gabrielle. — Je n'envisage point d'état où l'on puisse donner beaucoup de temps à lire sans l'ôter à ses obligations.
Lucie. — Ces obligations ne reviennent pas à tout moment; et qu'est-ce qu'une femme de condition, qui a de quoi vivre, peut faire de mieux, après avoir fait son devoir envers Dieu, que de lire le reste du jour? Aimeriez-vous qu'elle travaillât en tapisserie ?
Julienne. — Ou qu'elle s'occupât de ses procès et de ses terres?
Gabrielle. — Ajoutez encore de plaire à son mari, d'élever ses enfants, d'instruire ses domestiques, de remplir les devoirs de sa société...
Julienne. — Ceux d'une famille qui est quelquefois bien étendue.
Lucie. — En quoi consiste ce soin de plaire à son mari? Faut-il passer son temps à s'ajuster?
Gabrielle. — Le mariage est quelque chose de plus sérieux. Les moyens de plaire à son mari sont d'étudier ses goûts et s'y conformer, de faire sa volonté, et jamais la nôtre.
Hélène. — Je veux chercher un mari qui aime la lecture.
Juï^iENNE. — Ce serait une bonne raison pour lire ;
mais il est sûr que vous manquerez tous deux à des choses plus nécessaires.
HÉLÈNE. — Si la lecture est si nuisible, pourquoi s'estelle introduite partout?
Gabrielle. — Elle est très utile aux hommes^ dont les devoirs sont différents des nôtres. On commence dès leur enfance à leur donner des connaissances qui leur sont nécessaires ; le prince y apprend l'art de régner, l'ecclésiastique s'instruit de tout ce que demande sa profession...
Julienne. — Le guerrier voit par les histoires comment les batailles se sont données, comment les sièges se sont faits; comment, sans faire ni l'un ni l'autre, on a su tenir tête à son ennemi.
Gabrielle.— Les juges y apprennent les lois, les coutumes de chaque pays. Qu'y a-t-il en tout cela qui nous regarde, nous dont la conduite consiste à obéir, à nous cacher, à nous renfermer ou dans un couvent ou dans notre famille?
HÉLÈNE. — Celte peinture me révolte ; et c'est pour m'élever au-dessus que je voudrais m'orner l'esprit, si je ne puis pas faire de grandes actions.
Julienne. — Si, sans la lecture, vous produisez de vous-même cette vanité, jugez de ce que vous feriez si, pour être une demi savante, vous enfliez encore votre cœur et votre esprit.
Gabrielle. — La lecture prise avec modération ne peut être que bonne ; mais nos devoirs doivent l'emporter sur tout autre goût ; le nombre en est infini, en quelque état que nous soyons.