‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 43 sur 70 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CONSEILS DIVERS : bonne humeur,

SIMPLICITÉ, DROITURE, DISCIPLINE, BON SENS, RECONNAISSANCE, AMITIÉ, ETC..

La bonne humeur.

(Entretien, 12 avril 1700.)

« ... Une des choses à quoi vous devez vous appliquer dans le choix de vos sujets, c'est de connaître le caractère des filles. 11 est très important de n'en prendre que de bons, parce que c'est ce qui se rectifie le moins. La piété, qui peut retrancher tous les vices, n'ôte que rarement les défauts qui viennent du caractère de l'esprit. Pour moi, j'aimerais mieux ce que vous appelez ici une méchante, qui n'est souvent qu'une espiègle, que je ne m'accommoderais d'un esprit de travers, ou d'une mauvaise humeur, quoique pieuse. J'aime assez ce qu'on

appelle de méchants enfants, c'est-à-dire enjoués, glorieux, colères et même un peu têtus, une fille un peu causeuse, vive et volontaire, parce que ces défauts se corrigent aisément par la raison et la piété, et même presque toujours par l'âge seul. Mais un esprit mal fait, un esprit de travers se soutient en tout. — Qu'appeiezvous, lui dit-on, un esprit de travers, un esprit mal fait ? — C'est un esprit qui ne se rend point à la raison, qui ne va point au but, qui croit toujours qu'on veut lui faire de la peine, qui donne un mauvais tour à tout, et qui, sans être malicieux, prend les choses tout autrement qu'on a prétendu les dire. »

M'^^ de Riencourt demanda si c'était la même chose d'être un peu boudeuse ou d'être de mauvaise humeur. « Non, répondit Madame en riant ; je permettrais bien un peu de bouderie; il n'y a guère d'enfants qui n'y soient sujets ; ils n'ont pas pour cela l'esprit mal fait ; mais j'appelle une mauvaise humeur celle d'une personne aisée à blesser, qui est soupçonneuse, qui philosophe sur un air, sur une parole, enfin avec qui l'on n'est point à son aise, à qui l'on craint d'avoir affaire, au lieu qu'une fille de bon esprit est celle qui prend tout en bonne part, qui laisse tomber beaucoup de choses sans les relever, et qui, bien loin de croire qu'on a dessein de l'attaquer, quand on n'y pense pas, ne s'aperçoit pas même de celui qu'on aurait de la fâcher, qui s'accommode de tout, qui trouve des facilités à tout ce qu'on veut. »

La simplicité dans le caractère.

(A M.T^^ du Pérou, maîtresse des novices, décembre 1686.)

... Ce que je ne puis assez vous recommander^ c'est l'espritde simplicité. Qu'elles [les novices] soient sincères, franches, ennemies des moindres duplicités. Suivez celte idée en tout : voyez si elles sont fines ou si elles veulent l'être; si elles sont de bonne foi dans leur conduite et

dans leur conversation, car cette droiture de cœur, qui est la simplicité, se remarque en tout ; si elles sont capables d'avouer leurs faiblesses, leurs fautes; si, dans leur confiance, elles ne retiennent rien; si elles disent le bien qui est en elles comme le mal, quynd on leur demande; car la simplicité est ingénue et ne cherche que la vérité, sans vouloir se louer ni ^e blâmer.

Voyez où elles se portent naturellement et observez-les avant de leur ouvrir l'esprit sur toutes ces délicatesses, de peur qu'elles ne songent à vous les montrer pour vous tromper.

La simplicité dans les relations.

(A Mme de Radouay, 7 mai 1693.)

... Soyez simple aussi dans vos paro'es, évitez ce qui s'appelle tour d'esprit et sens caché, disant oui ou non, sans exagération... Ne retournez point sur ce que les autres font, ni sur ce que vous faites sous -même. Par exemple, vous m'écrivez sans avant-propos et sans fin, cela e.-t très bien; vous voulez que je remarque cette simplicité, et cela n'est plus simple. 11 faut être sans toute-i ces réflexions qui viennent de l'amour-propre ; parler peu, parler brièvement, écrire de même, et tout comme il vient dans l'esprit, sans dessein de bien écrire. Il y a des personnes à qui les faule-;, en pareilles occasions, seraient bien meilleures que la perfection...

Donner les mêmes soins à toutes les élèves.

(Entretien, 1716.)

« J'avais pensé autrefois que vous feriez une bonne œuvre de vous appliquer davantage, quoique d'une ma-

nière imperceptible, à former les filles d'une naissance plus distinguée, je vous l'ai même écrit en quelque endroit ; mais, toutes réflexions faites, je pense différemment présentement, et je persiste à vous recommander d'avoir une conduite égaie, et la même attention, le même zèle et les mêmes soins généralement pour toutes vos demoiselles ; Texpérience nous faisant voir qu'il n'y en a point qui puisse parvenir à des places et à des fortunes où tout ce qu'elles auront pu prendre ou apprendre ici de bon ne sera pas de trop. Ce n'est pas une raison, parce qu'une fille est excessivement pauvre quand elle vient ici, de la laisser là et de s'y moins appliquer qu'aune autre, sous prétexte qu'elle n'en sera que plus malheureuse si elle retombe dans la même misère dont la bonté du roi l'a tirée ; croyez que, si vous avez soin de l'élever en bonne chrétienne, d'en faire une fille raisonnable et de lui donner le plus de talent qu'il vous sera possible, vous lui rendrez un très grand service ; cette piété, cette raison, ces talents lui aideront à porter la pauvreté avec plus de courage, à en soulager une partie, et peut-être à l'en tirer tout à fait, comme nous l'avons déjà vu en plusieur^. »

Les questions des enfants. — La mémoire et le jugement.

(Entretien, 1708.)

« Les enfants font une multitude de questionsqui n'ont souvent aucun rapport au sujet de l'instruction et du catéchisme ; ne faut-il pas leur répondre, afin qu'elles soient instruites sur tout ? — Pourquoi leur souffrezvous cela? N'est-ce pas ce que j'attaque depuis si longtemps, et ce qui les rend raisonneuses, peu simples ? C'est ce qui rend aussi les classes tuantes. Je l'ai éprouvé dans les temps que j'y allais plus souvent : elles m'accablaient par cette multitude de questions. J'avais beau ré

soudre leurs difficultés ou répondre que j'ignorais ce qu'elles me demandaient : elles revenaient toujours sur les mêmes questions, ravies de discourir ou d'embarrasser. C'est un des plus mauvais caractères qu'elles puissent avoir : il faut l'attaquer et le corriger dès les rouges, en leur ôtant la liberté de faire des questions inutiles et curieuses, qui ne servent point à former leur raison et leurs mœurs. Tout ce qu'on doit leur permettre, c'est d'exposer simplement ce qu'elles n'entendent pas et d'en demander l'intelligence. Vous devez même être attentives à les prévenir sur cela, en leur expliquant tous les mots de la lecture ou du catéchisme dont vous croyez qu'elles ne savent pas la signification; mais gardez-vous d'en faire des discoureuses qui questionnent pour le plaisir de parler, et qui veulent se divertir, en sortant de l'attention aux instructions pour se jeter dans une multiplicité de questions frivoles sur tout ce qui leur passe par l'esprit. »

On demanda encore à Madame si elle approuvait qu'on fît faire les demandes du catéchisme par une demoiselle. « Pourquoi non ? dit Madame ; plus vous pourrez ainsi les exercer, et mieux vous les formerez. Cette manière n'est pas nouvelle; je l'ai vu pratiquer parfaitement aux vertes; cela leur donne de l'émulation et leur apprend à parler haut, surtout quand celle qui fait les questions est à une table différente de celle qui répond. Il ne faut pas aussi vous lier de telle manière que vous n'osiez les faire vous-même...

« — N'est-il pas nécessaire, dit une autre, que les demoiselles sachent le catéchisme par cœur ? — Il est bon, dit Madame, qu'elles exercent leur mémoire, et il n'y a rien qu'il convienne mieux de leur faire apprendre que le catéchisme; mais, du reste, je fais peu de fonds sur ce qu'elles apprennent ainsi : j'aimerais mieux qu'elles ne retinssent que six lignes et qu'elles les comprissent, que d'apprendre un volume entier sans savoir ce qu'elles disent (19 .

« — Ne trouvez-vous pas de la différence, dit une autre, entre la facilité d'apprendre par cœur quelque chose d'un livre ou de retenir un sermon d'un bouta

l'autre ? Il me semble que, pour le premier, on n'a besoin que de la mémoire, et que, pour le second^ il faut avoir été attentive et l'avoir un peu compris. — Je ne sais, dit Madame, s'il faut plus de jugement pour retenir un sermon qu'on a entendu que pour apprendre par cœur dans un livre; mais je ne ferais pas grand cas de l'un ni de l'autre : la mémoire n'est pas un talent bien rare, elle ne fait rien au mérite, et j'aimerais mieux une fille qui aurait retenu les meilleurs endroits du sermon et qui en saurait faire une juste application, qu'une qui le saurait d'un bout à l'autre par mémoire. »

^me ^g Vandam, qui a beaucoup de mémoire, déplorait ce talent, comme s'il eût été incompatible avec le jugement. Madame lui dit : « Il ne faut pas le mépriser, il a son utilité comme un autre : on doit le conserver et même le cultiver quand Dieu l'a donné, et le mettre à profit; mais je ne voudrais pas qu'on estimât une fille pour ce seul avantage. Une marque qu'il est peu solide, c'est qu'on l'attribue à notre sexe, au lieu qu'on réserve le jugement aux hommes. — Est-il impossible, lui diton, d'avoir l'un et l'autre de ces talents à la fois ? — Nullement, dit Madame. Il y a des personnes qui ont du jugement sans avoir de mémoire, je ne les trouve pas beaucoup à plaindre; d'autres qui, étant dépourvues de jugement, y suppléent par une grande mémoire, et c'est peu de chose; pour celles qui n'ont ni mémoire ni ju,2:ement, elles sont bien mal daos leurs affaires.

« — Seriez-vous d'avis, dit une de nos sœurs, que, pour cultiver la mémoire des demoiselles, on leur fît apprendre beaucoup de choses ? — Non, dit Madame, cela prendrait un temps qu'on emploierait bien plus utilement si on formait leur raison. Il n'est pas question de remplir leur esprit, mais qu'elles comprennent ce qu'elles pratiquent.

Simplicité dans le langage.

(A M™« de Bouju, maîtresse des jaunes, A janvier 1704.)

Oui, ma chère fille, il faut avoir un langage simple. Une religieuse doit le régler aussi bien que ses yeux^ sa démarche et toutes ses actions. Nous devons être nourries de l'Écriture sainte, mais nous ne devons en savoir les termes qu'autant qu'il le faut pour l'entendre. On loue souvent M. Fagon de ce qu'il parle de médecine d'une manière si simple et si intelligible^ qu'on croit voir les choses qu'il explique ; un médecin de village veut parler grec. Expliquez à vos filles ce qui se trouve dans les livre? que vous leur lisez, en leur disant toujours qu'il ne faut jamais se servir de ces grands mots-là. Du reste, notre mère et moi n'avons eu aucun dessein particulier; on tomba «^ur ces noms que vous introduisez, et qu'il ne faut pas introduire, et de là nous passâmes aux mois savants, et sur ce qui s'appelle l'esprit pédant; on ne le peut souffrir dans les savants, à plus forte raison déplaît-il dans les ignorants, et particulièrement dans notre sexe. Nous aurions grand tort, ma chère fille, d'avoir de l'art avec vous, puisque, par la grâce que Dieu vous fait, on peut vous tout dire sans ménagements ; demandez-lui, je vous prie, cette même grâce pour moi.

Ne pas craindre de dire qu'on ne sait pas.

(Entretien, 1699.)

Madame nous dit souvent que, quand il arrive que les demoiselles nous demandent quelque chose que nous igno-

rons, il ne faut nullement s'embarrasser de leur dire qu'on ne le sait pas : cette simplicité ne leur peut nuire ; on n'est pas obligé de tout savoir, et il faut leur apprendre à elles-mêmes qu'il vaut mieux paraître ignorante que de faire l'habile (20). »

« Pour moi, dit-elle, je ne m'en embarrasserais pas du tout. Si ce qu'elles demandent était une chose curieuse ou qu'elles dussent ignorer, je leur dirais: Je n'en sais pas assez pour éclaircir votre question ; mais je le saurais, je me garderais bien de vous dire une chose qui ne servirait qu'à nourrir votre curiosité. Si elle était nécessaire à leur dire, je leur promettrais de m'en instruire et de la leur dire après. »

Droiture.

(Entretien, 1708.)

Mme de la Rozière demanda à Madame ce que devait faire une maîtresse qui aurait souffert ou fait faire aux demoiselles quelque chose de mal à propos (par exemple, de chanter des noëls, dont il était question de faire une représentation, un jeu peu convenable), si l'on pouvait se contenter de ne le plus faire faire aux demoiselles, comptant qu'insensiblement elles l'oublieront. « Il faudrait, dit Madame, leur défendre de continuer ; car, croyez-moi, s'il y en a d'assez simples pour croire cela bon, vous en avez d'assez spirituelles pour voir qu'il ne vaut rien, et pour conclure que, puisque vous ne voulez plus qu'elles jouent el qu'elles chantent comme auparavant, c'est une marque que vous vous êtes ravisée et qu'on n'a pas approuvé ce qu'on avait fait. Le détour que vous prendriez pour trouver des prétextes de Tabolir, sans leur en dire la raison, ne servirait qu'à leur faire voir que vous n'êtes pas de bonne foi. — Ce ne serait donc pas, ajoulal-on, une imprudence capable d'attirer leur mépris, que de leur dire tout franchement : « Mes enfants, je vous

avais fait apprendre ce jeu, cette chanson, où je ne croyais point de mal; mais après y avoir bien pensé, je trouve que cela ne vaut pas grand'chose, par telle et telle raison ; ainsi je vous conseille de l'oublier et de vous remplir de choses plus solides ; je ne veux plus du tout quon le fasse. » — Je goûterais fort, dit Madame, ce procédé droit et simple ; je suis persuadée que, bien loin de vous faire mépriser de vos demoiselles, elles vous estimeraient davantage ; vous leur donneriez par là l'exemple de la bonne foi et de la simplicité qu'elles doivent pratiquer en semblables rencontres. Il n'y a rien de si grand que cette droiture qui va jusqu'à n'être point honteuse de se rétracter quand on a eu tort. — Ne pourrait-on pas simplement leur dire : « Nous ne faisons plus telle chose, parce que les supérieurs l'ont désapprouvé ?» — On le pourrait, dit Madame, mais j'aimerais mieux leur dire les raisons que l'on a eues de changer d'avis, parce que cela leur formera à elles-mêmes le jugement et la raison. »

Franchise, liberté de propos. — Dans quelle

mesure.

(A Madame de Saint-Périer, 21 octobre 1708.)

Vous avez de la peine à accorder deux choses que je vous ai dites et que vous trouvez opposées : l'une, que vous devez former autant que vous pourrez la conscience de vos filles à êlre simple, ouverte et droite : l'autre, qu'il ne faut pas les rendre discoureuses. Il n'y a point d'opposition, ce me semble, entre les deux conseils: ce ne sont pas les plus franches qui ont le plus à dire. La franchise ne consiste pas à dire beaucoup, mais à dire tout, et ce tout est bientôt dit quand on est sincère, parce qu'il n'y a pas grand avant-propos, et qu'il ne faut point employer beaucoup de paroles pour ouvrir le cœur. Une

personne simple dit naïvement ce qu'elle a sur le cœur, et quand même elle serait un peu scrupuleuse, elle se calme par Tobéissance, et quatre mots lui suffisent. Celles qui ne sont pas simples ne peuvent se résoudre ni à parler ni à se taire; il faut leur arracher leur confiance et on se perd dans leurs tours et détours ; c'est ce qui fait ces longues conversations et ces retours à confesse : on a dit, mais on n'a pas tout dit, on n'a pas voulu dire une circonstance, et puis la peur prend de ne l'avoir pas dite, et on vient la redire, ainsi que plusieurs autres. Un cœur droit dit dès la première fois tout ce qu'il sait. Ne voyez-vous pas que les plus franches sont les plus tôt confessées? Elles ne cachent rien, et le confesseur, qui connaît cette disposition, a peu de chose à leur dire.

Tout cela, ma chère fille, est de même pour les premières maîtresses : il faut dire peu à vos filles, il faut les accoutumer à peu dire d'abord, à ne se pas embarrasser de n'avoir rien à dire, à ne point chercher de quoi dire, à louer Dieu d'avoir peu à dire, car c'est la simplicité. Ces personnes-là doivent dire à ceux qui les conduisent : Je n'ai rien à vous dire ; mais, si vous voulez me faire des questions, j'y répondrai, car je ne veux rien cacher. Cette disposition à ne rien cacher est cette ouverture, cette droiture, cette simplicité que l'on demande, et qui est si agréable à Dieu. Vous voyez bien qu'elle ne consiste donc pas à beaucoup parler. Vous ne pouvez trop vous opposer à ce défaut, il est grand, et les conséquences en sont encore plus grandes. Je suis souvent humiliée chez vous de tant parler, mais il me semble que Dieu le veut ainsi.

Résignation réfléchie à la règle.

(A la classe jaune, juillet 1703.)

Je suis fortcontente, mes chères enfants, d'avoir trouvé en vous la même docilité et la même simplicité que (^ans;

les petites classes; je prétends par là vous donner une prande louange. Si les Dames de Saint-Louis ne vous aimaient solidement et ne cherchaient que leurs commodités, elles se tiendraient en repos sans exiger autre chose de vous que ce que vous faites, contentes de ce queTextérieur va bien; mais, comme nous vous aimons pour vous-mêmes, et que nous cherchons votre plus grand bien, nous allons travaillera former l'intérieur.

Je veux commencer par vous apprendre à profiter des temps de silence que nous avons mis dans le règlement, ce que nous n'avons fait que pour de bonnes raisons ; je veux bien vous les dire, je crois que vous serez assez raisonnables pour les comprendre. On veut ordinairement que les enfants obéissent à l'aveugle, sans examiner ce qu'on leur ordonne. Nous ne vous traitons pas de même; au contraire, je vous permets d'examiner si ce qu'on \ ous dit et ce qu'on vous fait faire est raisonnable ou non, parce que vous devez être capables d'entrer dans nos intentions.

La première raison du silence qu'on vous fait observer, c'est de vous apprendre à vous taire. Rien ne sied si mal à une fille que de toujours parler, quand même elle aurait le plus grand esprit du monde et qu'elle dirait des merveilles. On a toujours reproché ce défaut aux demoiselles de SaintCyr. Une autre raison, c'est pour vous donner le temps de faire de sérieuses réflexions, persuadées que, si vous le savez bien employer, rien ne contribuera tant à vous rendre raisonnables. Mais, pour cela, il faut savoir ce que c'est que réfléchir : c'est penser plusieurs fois avec attention à la même chose. Je crains que vous ne perdiez tout le temps qu'on a prétendu que vous emploieriez aux réflexions. Celles qui vous conviennent présentement sont, par exemple^ sur l'état de vie que vous devez choisir, sur ce que vous deviendrez quand vous ne serez plus à Saint-Cyr, sur ce que vous enten^ dez dire de bon pour vous l'appliquer, sur la conduite des personnes raisonnables pour y conformer la vôtre. Les plus pieuses prendront ce temps-là pour penser à Dieu et pour s'entretenir avec lui. Vous pourriez quelquefois compter de mémoire, répéter une instruction pour tâcher de bien la comprendre, répéter ce que vous

avez appris par cœur, ou apprendre quelque chose, narrer une histoire que vous voulez retenir, ou raconter, ou écrire; en un mol, vous occuper toujours utilement. Si je pouvais contenter ma curiosité et connaître à quoi s'occupe votre esprit, et quelles sont vos pensées quand vous êtes obligées de garder le silence, j'aurais bien envie de le savoir; au moins, apprenezà le garder comme il faut, et à vous rendre ce temps utile. ' Je veux encore traiter avec vous des précautions que vous prenez pour éviter toutes peines et tout travaij. )i semble qu'il y en a qui croient pouvoir s'exempter d« la loi commune, etqui voudraient ne pas souffrir la moindre chose ; cependant ce que vous avez à souffrir présentement n'est rien du tout en comparaison de ce que vous trouverez dans le monde. Il n'y a personne qui ne souffre. J'ai l'honneur depuis longtemps de voir le roi de fort près: s'il y avait quelqu'un qui pûl secouer le joug, et n'avoir point de peine, ce serait assurément lui; cependant il en a continuellement : il est quelquefois toute une journée dans son cabinet à faire des comptes ; je le vois souvent s'y casser la tète, chercher, recommencer plusieurs fois, et il ne les quitte point qu'il ne les ait achevés; il n'a gar^ede s'en décharger sur ses ministres. Il ne se repose sur personne du règlement de ses armées ; il possède le nombre de ses troupes et de ses régiments en détail, comme je possède les familles de vos classes. Il tient plusieurs conseils par jour, où l'on traite d'affaires très sérieuses, souvent fâcheuses et toujours ennuyantes, comme des guerres, des famines et autres afflictions.il a présentement le gouvernement de deux grands royaumes, car rien ne se règle en Espagne que suivant son ordre. Le roi d'Espagne n'a point d'argent^ par la paresse de ses sujets ; leurs terres sont bien plus étendues que celles de la France, mais elles ne rapportent rien faute d'être cultivées : cela donne de nouveaux embarras au roi; il n'est plus question de plaisirs pour lui ; les affaires prennent tout son temps. Cependant y a-t-il une condition, en apparence, qui devrait être plus exempte de fatigues que celle de la royauté ?

Les ministres, dont les places sont si briguées et si enviées, quoique sans raison, méritent bien le profit de

leur charge par les peines et les fatigues qu'ils ont à essuyer. M. de Chamillard est dans un travail continuel, il n'est plus question pour lui de délassements, encore moins de plaisirs ; il ne saurait voir sa famille, qu'il aime passionnément, parce qu'il ne trouve pas un moment à lui donner^ étant depuis le matin jusqu'au soir à entendre desaffaires désagréables, à voir, par exemple, qui a raison de Pierre ou de Jacques, etc. On craint qu'il ne tombe bientôt malade, il est très changé; il a fait venir sa fille auprès de lui pour la marier, et il ne peut la voir; c'est pourtant un homme qu'on croit très heureux.

Les juges ontaussi beaucoup de peine; ils passent leur vie à examiner des affaires où ils n'ont aucun intérêt, à voir de quel côté est la justice, et souvent à prendre le parti des pauvres gens qui sont hors d'état dereconnaitre le bien qu'ils leur font.

Les évéques ont encore de très grandes peines, quand ils font leur devoir: ils se font haïr bien souvent, parce qu'ils se croient obligés de reprendre ceux qui ne font pas bien; ils refusent continuellement des dispenses qui leur sont demandées sans de vraies nécessités ; ils essuient d'étranges fatigues dans la visite de leurs diocèses. Il y a quelque temps que M. de Noyon me dit qu'il avait donné la confirmation en un même jour à quatre mille personnes ; il avait, par conséquent, répété quatre mille fois les paroles qui sont la forme de ce sacrement, ce qui lui avait donné une extinction de voix.

Je n'ai pas le temps de parcourir les autres états pour vous faire voir qu'il n'en est aucun où il n'y ait de la peine et du travail d'esprit ou de corps. A la guerre, dans le mariage, tout le monde a de la peine; je ne connais que les demoiselles de Saint-Gyr qui n'en voudraient point avoir. Nous voyons cela même jusque dans vos jeux: vous ne voulez point chercher ce qu'il convient de dire; on ne saurait vous faire un plus grand plaisir que de vous lé souffler sur-le-champ. J'ai toujours aimé les enfants, et je crois que Dieu m'a donné ce goût pour vous autres. J'en ai élevé plusieurs, et qui jouaient comme vous à des jeux où il fallait penser, chercher ; mais, loin d'éviter la peine, ils tâchaient de l'augmenter,

en se retranchant la liberté de chercher généralement sur toutes choses, mais seulement sur quelques-unes: par exemp'e, ce qu'il faut pour un habillement, une cuisine, sur Tameublement d'une chambre, sur ce qu'il faut à un repas; plus leur esprit agissait, et plus ils trouvaient de plaisir. Voire goût est bien différent du leur, et la première chose que vous dites sur tout ce qu'on vous propose est toujours : Gela est trop difficile, cela est impossible, je ne saurais. Si vous faites un compte, vous ne cherchez "pas à le trouver, mais que quelqu'un vous le dise pour vous en épargner la peine ; vous êtes bien aises d'entendre une histoire, mais vous ne voudriez pas être obligées de la raconter à d'autres.

Je n'ai jamais été que trois ans avec ma mère, et je me souviens qu'elle me défendit, à mon frère et à moi, de parler entre nous d'autre chose que de ce que nous lisions dans Plutarque; c'est un livre où sont contenus les faits des grands hommes et des femmes qui se sont distingués par leurs \ertus ou par quelque action mémorable. Nous ne finissions d'en parler. Après avoir lu, nous étions toujours à comparer les faits des uns et des autres. Une telle femme, luidisais-je, s'est plus signalée qu'un tel homme, elle a fait telle et telle chose. Mon frère me prouvait que son héros était plus merveilleux. Cette belle action, me disait-il, est de lui; et je courais vite regarder dans mon livre s'il n'y avait rien à opposer à ce qu'il disait: nous soutenions bien l'un et l'autre notre parti fort vivement; cela nous divertissait beaucoup, et depuis que ma mère nous eut défendu de parler d'autre chose, nous y mîmes tout notre plaisir, bien loin de regarder cette espèce d'assujettissement comme fâcheuse et pénible. Il y en a bien d'entre vous qui auraient trouvé cet ordre trop gênant, et qui s'en seraient peut-être fait un sujet de peine.

Tous les exemples que je viens de vous citer, mes enfants, ne sont que des bagatelles, mais qui nous font voir que vous étendez cette crainte de la peine à tout, et jusque dans vos divertissements; il faut, assurément, que vous vous croyiez de meilleure condition que le reste du monde, puisque vous voulez vous exempter d'avoir part à tout ce qui est généralement pour tous,

La raison.

(Conversation.)

Eléonore. ^ Il me semble qu'on trouve plus aisément de l'esprit que de la raison.

EuPHROSiNE. — Je le crois comme vous.

Odille. — Je crois l'esprit plus agréable que la raison.

Adélaïde. — L'esprit peut divertir en passant, et la raison nous déplaire quand elle nous contrarie; mais, pour vivre ensemble, la raison est préférable à l'esprit.

Eléonore. — Gomment peut-on aimer ce qui nous contrarie?

Adélaïde. — C'est que ce qui nous contrarie dans une occasion, nous l'approuvons dans une autre, et que rien n'est plus agréable que l'approbation d'une personne raisonnable.

Odille. — La raison a quelque chose de bien sérieux et d'opposé aux plaisirs.

Marcelle. — N'est-ce point qu'on la confond avec la sévérité ?

Adélaïde. — Oui, c'est cela même, on s'en fait une idée triste, et rien n'est plus aimable que la raison.

EuPHROSiNE. — Ne trouvez-vous point que les personnes qui raisonnent continuellement sont ennuyeuses?

Adélaïde. — Si elles raisonnent continuellement, elles ne sont pas raisonnables, car il ne faut pas toujours raisonner.

Eléonore. — Pourquoi? Etqu'est-ce qu'elles peuvent mettre de meilleur dans le commerce ?

Adélaïde. — De la complaisance, de la joie^ du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres.

Marcelle. — Vous donnez une agréable idée de la raison avec de tels accompagnements.

Adélaïde. — Je ne crois pas la raison toujours hérissée, sévère, critique ; elle met tout à sa place, elle veut que

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les enfants jouent, que la jeunesse se divertisse innocemment, que la vieillesse cherche des relâchements (21).

Anastasie. — Vous en prouvez fort bien l'agrément ; faites- nous-en voir de même la solidité.

Adélaïde. — Elle s'accommode de tout; elle compatit aux faiblesses des autres, elle diminue les siennes; elle console dans les afflictions, elle les avait prévues; elle modère dans les plaisirs; elle jouit de lasociété, elle s'en passe ; elle goûte la santé, elle ne s'accable pas dans les maladies ; elle fait un bon usage de la fortune, elle soutient la pauvreté; elle est en paix, elle la porte partout, autant qu'il lui est possible; elle tire le meilleur parti des états les plus malheureux.

EuPHROsiNE. — Voilà certainement un beau portrait^ et je ne crois pas que personne l'ait jamais mieux connue que vous.

Adélaïde. — Je ne dis pas encore tout ce que j'en connais, et il est certain que je n'en connais pas toute l'étendue.

Marcelle. — Vous la mettez donc au-dessus de tout?

Adélaïde. — Oui, certainement ; on ne peut jamais en avoir trop; on doit la cultiver pour l'augmenter, car il n'y a rien d'aussi bon pour soi et pour les autres.

Anastasie. — Vous ne pouvez pas la préférer à la piété.

Adélaïde. — Non, car la piété peut sauver sans la raison, mais la piété ferait beaucoup plus de bien si elle était réglée par la raison. La piété peut prendre le change, la raison ne le prend jamais ; la piété peut être indiscrète, la raison ne le peut être.

Eléonore. — Je crois en vérité que vous aimez trop la raison, car il me paraît que vous la mettez au-dessus de toutes les vertus.

Adélaïde. — Les vertus ont besoin de la raison pour agir à propos et pour ne prendre nulle extrémité.

Euphrosine. — Que fera toute la raison possible contre une mauvaise fortune?

Adélaïde. — Elle la fera supporter avec plus de fer ^ meté; elle rendra la personne si aimable et si estimable, qu'elle trouvera des gens qui soulageront ses naalheurSi

Marcelle. — M^e de... a bien de la raison, en estelle plus heureuse dans sa retraite?

Adélaïde. — N'en doutez pas , elle trouve de là ressource dans ses réflexions , elle comprend qu'il y a des places encore plus malheureuses que la sienne, elle compte le soir que les jours sont passés pour les heureux comme pour elle, et, qu'il ne leur reste rien de leurs plaisirs; elle se fait aimer des personnes avec qui elle vit, parce qu'elle ne songe qu'à leur plaire : elle s'accommode à leur goût, à leur manière, à leur règle, et ces personnes-làj de leur côté, songent à adoucir son état.

Anastasie. — Vous supposez donc que les autres sont aussi raisonnables?

Adélaïde. — 11 est impossible que la raison n'adoucisse et ne gagne même les personnes du monde les plus grossières.

Marcelle. — Vous dites de la raison tout ce qu'on dit de la sagesse, de la droiture et du bon esprit.

Adélaïde. — Quand nous confondrions tout ce que vous venez de dire, ce ne serait pas un grand malheur.

Euphrosine. — Mais d'où vient cette raison ?

Adélaïde. — Elle vient de Dieu, qui veut bien être appelé la souveraine raison.

Éléonore. — Je ne puis croire que cette conversation nous soit inutile^ et vous donnez une grande envie d'être raisonnable.

Adélaïde. — Soyons-le dans notre conduite, car celle qui n'apprend qu'à raisonner dans la conversation n'a pas une véritable raison.

Odille. — Je vous avoue que vous l'avez raccommodée avec moi, et que la manière dont vous l'expliquez est très différente de ce que je pensais; elle me faisait peur, et je l'aurais volontiers renvoyée si elle s'était présentée. Allons chacune de notre côté commencer à faire connaissance avec elle par nos réflexions.

Marcelle. — Souvenons-nous que M^i^ Adélaïde dit que ce n'est rien de raisonner dans ses réflexions ni dans ses discours, et qu'il faut qu'elle règle toute notre conduite.

Odille. — Mais, mademoiselle, nous ne sommes pai

8â MADAME DE MAINTENON.

toujours maîtresses de régler notre conduite par la raison, et nous sommes quelquefois forcées d'en prendre que notre raison ne prendrait pas ; nous dépendons de la volonté des autres : un mari veut faire de la dépense, quoiqu'il ne le puisse sans s'incommoder dans ses affaires; une mère vous met dans le monde, quand la raison vous en retirerait.

Marcelle. — On nous vient de dire que la raison tire le meilleur parti de tout, et dans les deux cas que vous venez de marquer, la raison s'accommoderait de la volonté de ceux dont elle dépend, et dépenserait et s'abandonnerait au monde le moins qu'il lui serait possible, au lieu qu'une personne sans raison se perdrait dans l'un et l'autre cas.

Adélaïde. — Ce sujet de conversation est inépuisable, et quelques exemples que vous puissiez donner, vous verriez que la raison trouve toujours sa place et fait du bien partout.

L'esprit droit.

(A la classe verte, 1703.)

Le 5 juillet, Madame, ayant la bonté de nous faire l'instruction, nous dit d'abord qu'elle allait nous parler du bon esprit, que nous avions tant d'envie de connaître, et , s'adressant à une demoiselle , elle lui demanda ce qu'elle en pensait. Elle répondit que le bon esprit était de s'accommoder à tout. — « Votre définition est bonne et courte, dit Madame. Il est vrai que le bon esprit, la sagesse et la raison se ressemblent fort; ces trois choses apprennent à s'accommoder aux temps, aux lieux et aux personnes avec qui l'on vit. Par exemple , quoique la règle de Saint-Cyr ne soit pas d'usage partout, vous devez pourtant faire votre capital de l'observer tant que vous y êtes, et d'entrer dans les intentions des personnes qui gouvernent la maison.

(( Il y a un article sur lequel j*ai parlé cent fois inutilement : c'est sur vos coiffures, que je ne trouve point

assez modestes ; vous montrez trop de cheveux pour les petits bonnets que vous avez ; vous les reculez trop, cela convient mal au reste de votre habillement, et ne vous sied point. Vous seriez beaucoup mieux comme nous vous voulons. Vous pouvez même vous souvenir que, quand j'ai voulu vous faire paraître devant quelques personnes extraordinaires pour les représentations, j'ai toujours eu soin de recommander qu'on vous coiffât simplement, que vos bonnets fussent approchés, qu'on ne vous tirât guère de cheveux. S'il était vrai que vous fussiez mieux autrement, je ne me serais pas donné cette peine ; mais, quand même vous seriez plus jolies de la manière que vous vous metlez, si vous étiez raisonnables et que vous eussiez un bon esprit , n'aimeriez-vous pas beaucoup mieux faire ce qu'on veut de vous et être un peu plus mal mises? Il faut , mes enfants, vous mettre au-dessus de toutes ces petitesses, et, comme j'ai dit dans un de vos proverbes , de ces faiblesses de notre sexe, et ne pas faire comme quelques-unes qui se frisaient la nuit pour faire croire qu'elles l'étaient naturellement. Votre habit n'est pas fait pour être relevé ; il faut que vos troussures soient simples, et que tout respire en vous la modestie et l'envie de contenter les personnes qui vous conduisent. 11 faut aussi savoir prendre sur soi pour s'accommoder aux personnes avec qui Ton se trouve; c'est par là que vous vous ferez aimer et estimer. Il n'y a rien de si aimable qu'un esprit accommodant ; c'est ce qu'on appelle un bon esprit. »

Puis, s' adressant à une demoiselle. Madame lui demanda lequel était le plus aisé de prendre sur soi ou sur les autres. Elle répondit que c'était de prendre sur soi. « Vous avez raison, dit Madame. Il me paraît bien plus juste et plus à propos de s'incommoder que d'incommoder les autres ; il faut, au contraire, être toujours occupé des autres pour éviter de leur causer de l'incommodité. M"^^ la duchesse de Bourgogne a entrepris un ouvrage depuis quelque temps; elle a fait venir pour cela une brodejise, qui passa hier tout le jour chez moi sans qu'on pensât à lui donner à dîner. Je m'informai, vers les deux heures, si elle avait mangé, elle me dit que non; je la fis dîner et souper, car personne n'y pensait. Le roi, qui

est d'une attention merveilleuse, reprit très fort M""® la duchesse de Bourgogne. Elle en voulait rire; mais il lui dit qu'il ne pouvait plaisanter d'une chose pareille. Si ce manque d'attention est pardonnable à une jeune princesse de seize ans, vous voyez que nous nous servons de tout pour vous instruire, et il faut encore que je vous conte l'histoire de cette brodeuse. Elle a été gouvernante de feu Mademoiselle, qui lui laissa si peu de chose en mourant, qu'elle n'avait pas de quoi nourrir sept enfants qu'elle avait , étant presque en même temps devenue veuve, et n'ayant aucune ressource. Elle se mit à travailler, apprit la broderie, la tapisserie, et, par ce moyen, a fait subsister sa famille. Cela revient bien à notre proverbe : Tant vaut l'homme^ tant vaut la terre. Dès que je la vis, je me souvins de l'avoir bien connue autrefois. C'est une femme de qualité, jolie et bien faite de sa personne, N'êtes-vous pas charmées de cet exemple? Pour moi, je le trouve admirable ; il confond bien des gens qui passent leur vie à se plaindre , sans sortir de la misère, parce qu'ils ne veulent se donner aucune peine (22).»

L'esprit de travers.

(A la classe bleue, 1707.)

Les demoiselles de la classe bleue prièrent M""® de Maintenon de leur expliquer ce que c'est qu'un esprit de travers, contre lequel elles l'entendaient souvent parler. « C'est, dit-elle, par exemple, de ne point vouloir se soumettre aux règles des lieux où l'on est; d'être difficile en tout, de ne s'accommoder de rien, ni des personnes, ni des choses qu'on leur donne, ou de celles qu'on leur propose; d'être toujours d'un avis différent de celui des autres, de ne se soucier point de faire plaisir, guère plus de faire de la peine ; ce sont les esprits qui sont contrariants et entêtés dans leurs fantaisies, croyant toujours avoir raison; qui ne savent point s'accommoder au goût, à l'humeur de ceux avec lesquels ils ont à vivre, et quantité de choses semblables qui, je suis sûre, vous déplaisent à mesure que vous me les entendez nommer.

« Mais cela nesufïit pas, il faut que chacune de vous s'examine et se dise de bonne foi, et sans se flatter : Oui, je reconnais en moi tel et tel travers, j'ai tort en cela, etc., et que vous preniez toutes une bonne et forte résolution de détruire absolument en, vous un défaut qui vous paraît si méprisable et si insupportable dans les autres; et que celles qui sont assez heureuses pour sentir en elles bien de l'opposition à tons les défauts dont je viens de parler rendent grâces à Dieu ; car, en vérité, elles sont bien heureuses , les vertus naturelles étant toujours les plus sûres. N'est-il pas vrai, mes enfants , que vous trouvez très aimable et recherchez de bon cœur la société de celles qui sont douces, toujours prêtes à faire ce que l'on veut, qui ne sont ni difficultueuses, ni contrariantes, ni bizarres, mais toujours égales et de bon accord ? Tâchez de devenir toutes comme vous.étes bien aises de trouver les autres, et mettez-vous bien dans la tète que Ton ne vous fait pas plus de grâce sur les défauts qui vous déplaisent et vous choquent si fort en votre voisine , que vous ne lui en faites.

« Vous seriez bien coupables, mes enfants, si vous ne profitiez de l'éducation que vous recevez ici. Vous vous trouvez contraintes, et vous regardez voire règle comme une dure servitude; c'est votre seul malheur de ne pas connaître combien vous êtes heureuses. Bien des gens désireraient d'avoir part à votre bonheur. On dit communément qu'il serait à souhaiter que cet établis?ement eût été fait pour les premières personnes du royaume, lesquelles, après avoir reçu une si excellente éducation, feraient des biens infinis, au lieu que de pauvres demoiselles n'en peuvent ordinairement faire que de médiocres. J'ai vu le roi plusieurs fois prendre plaisir à expliquer aux seigneurs de sa cour la manière dont on vous élève ; M. le duc d'Harcourt, entre autres, était ravi de l'entendre, et dit au roi qu'il se souvenait bien d'y avoir eu des parentes de son nom. M"'^ la maréchale de Noailles m'a proposé bien des fois de mettre ici ses huit ou dix filles, à condition qu'elle paierait la pension d'un pareil nombre de demoiselles de Saint-Cyr dans un autre couvent. Tout cela vous fait voir combien on vous estime heureuses; goûtez donc votre avantage, mes enfants; ne

prenez aucun travers, et que les petites contraintes de votre règle ne troublent point votre bonheur.

Droiture.

^Classe bleue, 1714.)

Je suis montée à votre classe pour vous voir toutes et vous parler sur un mot que m'écrit une de vos compagnes qui est sortie et se plaint de ce qu'elle ne trouve point dans le monde la droiture qu'on lui a apprise à Saint- Cyr. J'ai fait plusieurs réflexions là-dessus, et j'ai pensé à vous aussitôt et à vous dire que vous ne devez pas vous attendre à trouver partout la même droiture qu'on vous inspire ici. Peu de personnes en sont capables : premièrement, parce qu'il y en a peu qui en aient naturellement; il y en a d'autres qui en auraient, mais qui ne savent pas en quoi elle consiste, ni comment la placer; il y en a enfin qui le savent bien, mais il leur en coûterait trop, / l'intérêt les retient, car il en cotîte pour être droite.

Vous ne le sentez pas à présent, mais vous le sentirez un jour, quand, par exemple, vous n'aurez que deuxpistoles, et qu'il faudra que vous en donniez une par droiture; vous verrez que cela n'est pas si aisé, et cependant nous n'avons point de droiture si, dès qu'il nous en coûte quelque chose, nous ne voulons pas faire ce qu'elle demande.

Il n'y a rien de si rare dans le monde, on ne peut assez vous le dire. Qu'on ait un procès injuste, il y a peu de gens qui disent : il faut l'abandonner, et ils tâchent, au contraire, d'en tirer ce qu'ils peuvent, ce qui ne devrait pas être, puisqu'ils le savent mauvais; car c'est une injustice considérable de soutenir une mauvaise cause, et quand il s'agit d'une perte considérable, ou de la moitié de notre bien, cela est encore plus difficile; il faut avoir une grande vertu pour passer là-dessus. Cependant il faut y passer, faire justice à ses dépens, autrement point de salut.

On n'entend guère ce langage dans le monde, et si vous digie:^ dans la plupart de vos familles ce que je vous di?

à présent et tout ce qu'on vous apprend à Saint-Cyr làdessus, il y a bien des gens qui n'y comprendraient rien et qui croiraient, pour ainsi dire, que vous parlez grec. Communément chacun agit par intérêt, et l'intérêt étouffe la droiture naturelle; mais si vous êtes assez heureuses pour avoir cette droiture, il ne faut point avoir de peine à souffrir ceux qui en manquent, ni pour cela ne vouloir pas vivre avec eux; il faut, au contraire, qu'elle vous les fasse supporter patiemment, dans la vue de la leur inspirer. Pour vous, tâchez, dans les occasions, de donner des marques de la vôtre et de la faire aimer; puis demeurez-en là, sans être continuellement à critiquer tous ceux que vous verrez manquer de droiture, et à dire : On ne fait point comme cela à Saint-Cyr, car ce serait le sûr moyen de vous faire haïr partout où vous iriez.

Vous seriez bien malheureuses si ce que vous apprenez ne servait qu'à vous rendre plus difficiles à vivre ; il faut, au contraire, qu'il serve à vous rendre accommodantes et à vous faire supporter les travers que vous pourrez trouver, sans les partager. Il y a mille gens qui manquent d'éducation ; on voit peu de filles instruites avec les soins dont vous l'êtes ici: on vous précautionne sur tout; faudra-til pour cela ne pouvoir vivre avec personne? Non assurément, il faudra prendre patience et vous servir de tout ce qu'on vous aura appris pour agir avec plus de droiture que vous pourrez, mais avec douceur, sans vouloir vous mêler de redresser les autres. Les vertus ne sont point opposées l'une à l'autre, et ainsi, en voulant être droites, il ne faut pas manquer à être charitables ; un bien ne doit pas produire un mal, autreïïient ce ne serait plus un bien...

Sur les vertus cardinales.

(Conversation.)

Victoire. — Pour entrer dans le dessein que l'on a de nous rendre capables de conversations raisonnables, j'ai pensé que nous devions prf^ndre aujourd'hui les vertus

cardinales pour sujet de la nôtre, et dire sur chacune ce qui nous viendra dans l'esprit.

Pauline. — Voilà qui est fait, je prends la Justice.

Victoire. — Et moi la Force.

EuPHRAsiE. — Et moi la Prudence.

AuGUSTiNE. — Vous ne me laissez pas à choisir; mais je suis contente de mon partage, et ravie d'être la Tempérance.

La Justice. — Je ne crois pas qu'aucune de vous prétende s'égaler à moi. Rien n'est si beau que la Justice : elle a toujours la Vérité auprès d'elle ; elle juge sans prévention ; elle met tout dans son rang ; elle sait condamner son ami, et donnerait le droit à son ennemi; elle se condamne elle-même ; elle n'estime que ce qui est estimable.

La Force. — Tout cela est vrai; mais vous avez besoin de moi, et vous vous lasseriez si je ne vous soutenais.

La Justice. — Pourquoi me lasserais-je ?

La Force. — Parce que \otre personnage est triste, que vous déplaisez souvent, et qu'on ne vous aime guère, qu'on vous craint, et qu'il faut un grand mérite pour s'accommoder de vous.

La Prudence. — C'est à moi à régler ses démarches, à l'empêcher de se précipiter, à lui faire prendre son temps, et vous gâteriez tout l'une et l'autre sans moi.

La Justice. — Est-ce qu'il ne faut pas être toujours juste?

La Prudence. — Oui, mais il ne faut pas toujours être sur son tribunal à rendre justice; il faut mettre tout à sa place.

La Force, — Vous pouvez en effet rendre quelques services à la Justice, mais les miens vous sont nécessaires; vous êtes plus propre à la retenir qu'à la faire agir, si je ne vous donne à toutes deux mon secours.

La Justice. — Je ne vous comprends point. Quoi! j'ai besoin de voire secours pour voir que mon ami a tort et mon ennemi raison !

La Fokce. — Non, vous le voyez parvou>-méme; mais vous avez besoin de moi pour o^er le dire, car votre amitié vous fait trouver de la peine à fâcher votre ami.

La Justice. — II me suffit qu'une chose soit juste pour la soutenir.

La Force. — Oui, si je suis avec vous ; mais c'est que vous ne me voulez pas voir; vous donnez à la Justice ce qui est à la Force, et vous voilà injuste.

La Tempérance. — Je vous admire, mesdemoiselles, de croire que vous pouvez vous passer de moi, et que je vous suis nuisible parce que je ne m'empresse pas de parler.

La Prudence. — Voudriez-vous aussi faire la nécessaire? "*"•

La Tempérance. — Je le suis si fort, que je vous défie toutes trois de vous passer de moi.

La Force. — Et que ferez-vous avec votre froideur?

La Tempérance. — Je vous empêcherai de pousser tout le monde à bout.

'^ La Justice. — Quel service me rendrez -vous?

La Tempérance. — Je modérerai votre justice, souvent amère et désagréable.

La Prudence. -— Je ne pense pas que vous prétendiez rien sur moi.

La Tempérance. — Je m'opposerai à vos incertitudes, à votre timidité, qui \a souvent trop loin.

La Force. — A vous entendre^ vous l'emporteriez donc sur nous toutes?

La Tempérance. — Sans doute. Vous penchez toutes aux extrémités, si je ne vous modère ; c'est moi qui mets des bornes à tout, qui prends ce milieu si nécessaire et si difficile à trouver, et qui m'oppose à tous les excès.

La Prudence. — Je vous avais toujours regardée comme opposée à la gourmandise, et rien de plus.

La Tempérance. — C'est que vous ne me connaissez pas; je détruis en effet la gourmandise et le luxe, je ne souffre aucun, emportement ; non seulement je m'oppose à tout mal, mais il faut que je règle le bien ; sans moi, la Justice serait insupportable à la faiblesse des hommes, la Force les mettrait au désespoir, la Prudence empêcherait souvent de prendre des partis qu'il faut prendre, et perdrait son temps à tout peser. Mais, avec moi, la Justice devient capable de ménagement, la Force s'adoucit.

la Prudence donne des conseils, sans trop affaiblir, elle ne va ni trop vite ni trop lentement, et, en un mot, je suis le remède à toutes les extrémités.

La Justice. — Je suis surprise de ce que j'entends ; ne conviendrez-vous point que la sagesse se peut passer de vous?

La Tempérance. — Vous répondriez vous-même à cette question, car vous n'ignorez pas qu'il faut être sobre dans la sagesse. Ne cherchez pas davantage, mademoiselle, on ne peut rien faire de bon sans moi.

La Prudence. — Au moins ferons-nous notre salut sans vous?

La Tempérance. — Difficilement ; j'ai à tempérer le zèle trop actif, amer et indiscret; il faut que je fasse prendre une conduite qui évite les extrémités, que je modère l'inclination à donner, et rinclinalion à garder, que je règle le temps de la prière, les austérités, le recueillement, le silence, les bonnes œuvres, que j'abrège une exhortation, que je raccourcisse une consultation, un examen ; enfin j'ai à modérer jusqu'aux désirs de la ferveur.

La Justice. — Vous avez bien des affaires.

La Tempérance. — Mon caractère ne me permet pas d'en être fatiguée, j'agis doucement et paisiblement.

La Force. — Tout cela conclut que nous avons besoin de vous; et n'avez-vous besoin de personne ?

La Tempérance. — Non, je me suffis à moi-même.

La Force. — Ne peut-on pas être trop modéré?

La Tempérance. — Ce ne serait plus modération, car elle ne souffre ni le trop ni le trop peu.

La Prudence. — Vous me dégoûtez de mon état, et j'envie le vôtre.

La Tempérance. — C'est que vous aviez trop bonne opinion de vous ; cependant vous êtes toutes très estimables ; y a-t-il rien de plus beau que la Justice? toujours fondée sur la vérité, incapable de prévention, incorruptible, désintéressée, se jugeant elle-même malgré son amour-propre.

La Justice. — Avec tout cela vous dites que je suis haïe.

La Tempérance. — C'est que vous ne flattez pas, et on veut être flatté.

La Force. — Et pour moi, je gâterais tout sans vous ?

La Tempérance. — Oui, mais vous faites merveille avec moi, vous animez toutes les vertus, vous poursuivez vos entreprises jusqu'à la fin, et vous ne vous lassez jamais.

La Prudence. — Et je ne fais qu'hésiter?

La Tempérance. — Vous savez choisir les temps, vous êtes accommodante, vous prévoyez les inconvénients, vous prenez des mesures, et vous êtes absolument nécessaire, pourvu que je vous garantisse de l'extrémité.

La Force. — Vous voulez nous consoler, mais enfin notre personnage est inférieur au vôtre.

La Tempérance. — Que serais-je sans vous ? Employée seulement, et souvent inutilement, à m'opposer aux excès et aux passions des hommes. Mon bel endroit est d'être nécessaire pour modérer les vertus.

La Force. — Sommes-nous des vertus, si nous avons besoin de vous pour éviter quelque extrémité ? La vertu tient le milieu.

La Tempérance. — C'est moi qui fais connaître ce milieu ; je ne dis pas que vous fissiez de grands maux, mais vous pourriez aller trop loin.

La Justice. — Je pourrais être trop juste?

La Tempérance. — Non, mais juger trop souvent, être par là à la charge de tout le monde ; la Force, jointe à la sécheresse de la Justice, la rendrait encore plus fâcheuse

La Prudence. — Je pourrais y remédier.

La Tempérance. — Vous les embarrasseriez souvent. Nous avons besoin les unes des autres, vivons bien ensemble et sans jalousie, unissons-nous contre la corruption du monde, plus forte que toutes les vertus, si la grâce ne vçnait à leur secours (23),

Esprit mondain.

(Aux deux grandes classes, 1707.)

« N'ayant pas assez de temps ni de santé pour vous faire autant d'instructions que je voudrais, j'ai cru qu'il serait bon de vous assembler, puisque ce que j'ai à vous dire vous convient également et conviendrait même aux petites classes.

a Je veux vous parler sur un article sur lequel vous avez de fausses idées, qui font que vous pensez et parlez très mal : c'est sur le monde. Il me revient de tous côtés que vous en êtes engouées, que vous n'avez presque point d'autres entretiens, et que vous formez mille projets aussi contraires à la raison qu'au christianisme... Mais le connaissez-vous bien, ce monde?... Vous direz peut-être que vous seriez bien fâchées d'être de ce monde corrompu que Jésus-Christ rejette, que tous ceux qui vivent dans le monde n'en sont pas pour cela, qu'il y en a qui suivent les maximes de l'Évangile ; mais que, par le monde qui vous charme et où vous vous promettez d'aller, vous entendez une assemblée de personnes qui jouissent des plaisirs, qui prennent leurs aises et leurs commodités. Comment accommodez-vous cela avec l'Évangile ? Mais, quand il serait possible de l'accommoder, la raison seule vous devrait empêcher de compter sur le monde et sur les plaisirs. Car où le trouverez-vous, ce monde ? Il n'y en a point pour vous, mes chères enfants, dans l'état de pauvreté où la Providence vous a réduites.

(f Vous vous flattez d'être ajustées et parées: et qui vous a donné de quoi l'être ? Vous dites que vous irez au bal ou à la comédie ? Et moi, je vous dis que vous n'entendrez pas seulement parler de comédie. Ce qu'on appelle proprement le monde, où se trouvent les plus grands plaisirs, c'est la cour, où vous ne serez certainement pas. Il pourra s'en trouver quelques-unes à Paris ; mais savezvous ce qu'il en coûte pour être bien placé à la comédie? Pas moins d'une pistole par tête. Vous serez bien en état,

avec vos cinquante écus, de faire de pareilles dépenses ! Cependant, sans cela, vous n'y aurez point d'entrée ; au lieu que des gens de rien, mais plus riches que vous, y auront bonne place.

ce Ici, je suis des heures avec vous et je vous parle familièrement ; mais quand vous n'y serez plus, vous ne pourrez pas même aborder à la porte de ma chambre ; tout le monde vous repoussera ; on vous dira : « Madame a affaire ; il y a du monde ; vous ne pouvez entrer ; elle ne voit personne. » Si on fait tant que de vous laisser entrer, on ne vous présentera pas un siège ; vous demeurerez debout pendant que des personnes de moindre condition seront assises, quoique je vous aime certainement plus qu'elles ; mais il faut se conformer à l'usage. Cela vous surprend, n'est-il pas vrai ? C'est cependant ce qui vous arrivera, et ce qui est déjà arrivé à plusieurs qui sont sorties. Je ne vous dis point ceci, mes chères enfants, pour insulter à votre misère; au contraire, je la respecte ; mais vous ne serez pas toujours avec des gens qui la respecteront : rien n'est présentement si méprisé dans le monde que la pauvre noblesse.

« J'en entends quelquefois qui demandent comment elles feront si un homme leur présente la main. Vous croyez donc qu'on s'empressera bien pour vous? Eh! mon Dieu! loin de vous donner la main, on ne vous ramassera pas dans les rues, on vous laissera dans la boue si vous y tombez, et cela parce que vous serez pauvres et par conséquent à charge, que vous aurez toujours besoin de recevoir sans avoir jamais à donner, et que le monde ne s'accommode que des gens chez qui il trouve à prendre.

ce Celles d'entre vous qui n'ont pas de vocation pou«r la vie religieuse retourneront, en sortant d'ici, avec un père ou une mère peut-être veuve, de mauvaise humeur, chargée d'enfants qui manquent de pain, et dont vous irez augmenter le nombre. Vous passerez souvent vos journées à travailler dans un grenier, où vous ne penserez certainement pas à donner une demi-pistole pour aller à l'Opéra ; vous n*en entendrez pas même parler ; vous voudrez encore moins^ si vous avez de l'honneur, vous y faire conduire par un homme qui, en payant votre placcj vous perde de réputation.

94 MAbAME bÉ MAINÏENÔN.

« Il y en àiirâ d'autres, et ce sont les plus heureuses, qui se trouveront dans le fond d'une campagne, avec quelques dindons, quelques poules, une vache, encore trop heureuses d'avoir à en garder, ou au moins voir si la servante en a bien soin, si elle ne la laisse point aller dans le jardin au lieu de la mener dans le pré, si elle ne lui abandonne point de bonnes herbes, si on élève bien les dindons, si on a bien soin des poules. Encore une fois, ces dindonnières-là seront les plus heureuses...

c( Ne vous flattez pas sur ce que vos proches avaient quelque chose quand vous les avez quittés. Les choses sont bien changées depuis : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente n'en trouveront peut-être pas mille ; celles qui en avaient mille n'eu ont pas cinq cents ; celles même qui étaient le mieux ne trouveront pas grand'chose, et le plus grand nombre n'aura rien du tout.

« Vous êtes élevées ici comme des filles de ducs et pairs : cependant il serait à souhaiter qu'on pût commencer présentement à vous traiter selon ce que vous trouverez quand vous ne serez plus ici. Mais votre grand nombre et l'ordre de la maison ne le permettent point. On ne saurait, par exemple, en envoyer à la cuisine, à la dépense, donner à manger aux poules ou garder les dindons, parce qu'on ne vous veut point perdre de vue et que les choses sont réglées de manière que cela ne se peut. De plus, vous avez affaire à des religieuses polies et honnêtes, qui vous reprennent avec toutes sortes de bontés, loin de vous faire essuyer les brusqueries et les mauvais traitements que vous éprouverez peut-être ailleurs.

« Si quelqu'un a besoin de faire un amas de piété et de vertu, c'est assurément vous autres, puisque vous serez exposées à bien des choses pénibles. Il faut en faire de bon cœur un sacrifice à Dieu, qui l'ordonne ainsi, quoiqu'il ne nous doive être guère obligé quand nous souffrons ce que nous ne pouvons éviter ; mais sa bonté est si grande qu'il ne laisse pas d'agréer ces sacrifices et de les compter pour beaucoup quand on les lui fait volontiers.

« Abaissez-vous, mes chères enfants : Dieu n'a permis

le grand déchet de la noblesse que pour l'humilier, et peut-être pour punir quelques-uns de vos ancêtres qui ont abusé de leur autorité et de leurs richesses ; abaissez-vous donc pour répondre aux desseins de Dieu. Je ne veux pas vous dire par là de vous abaisser le cœur ; au contraire, il faut Tavoirhaut, rempli d'une bonne gloire et bien placé, pour ne jamais faire de bassesses ; mais je vous conjure de prendre des idées du monde qui soient plus justes et plus conformes à la vérité et à la piété chrétienne. »

Le lendemain de cette instruction, Madame étant à la classe jaune, à l'heure qu'on parle raisonnablement, on lui montra ce qu'une demoiselle avait écrit de ce qu'elle \ ij^

avait dit la veille. Gomme on en parlait, une maîtresse >i ^^'W^ ' ,i lui dit que les demoiselles ne pouvaient comprendre f^tJ^ '^'' qu'elles pussent être réduites à se servir d'un cheval, et ^ encore moins d'unâne, pour faire leurs voyages, et qu'elles,, avaient trouvé fort étrange qu'un père eût emmené sa fille en croupe derrière lui sur son cheval. « Trop heureuses d'en avoir pour y monter! dit Madame. Elles courront risque d'aller souvent à pied, n'ayant pas le moyen d'avoir un cheval. Quelquefois même ceux qui en ont vont à pied pour le ménager, comme nous voyons des pauvres aller nu-pieds, tenant leurs souliers dans leurs mains, de peur de les user. Quelquefois, chez soi, on met des sabots, pour épargner les souliers, qu'on ne met que pour recevoir la compagnie.

« Je me souviens que j'en ai bien porté dans ma jeunesse. J'étais chez une de mes tantes, assez riche pour avoir un carrosse à six chevaux, un autre pour elle-même, une litière, car elle était assez malsaine pour en avoir besoin. Cependant, quoiqu'elle ne fût pas pauvre, je n'avais dans la maison que des sabots, et on ne me donnait des souliers que lorsqu'il venait compagnie. Je me souviens encore que ma cousine et moi, qui étions à peu près du même âge, nous passions une partie du jour à garder les dindons de ma tante. On nous plaquait un masque sur notre nez, car on avait peur que nous ne hâtassions ; on nous mettait au bras un petit panier où était notre déjeuner avec un petit livret des quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre

par jour; avec cela, on nous mettait une grande gaule dans la main, et on nous chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point aller. C'est ce qui me fait vous dire que je souhaiterais que vous fussiez toutes en état d'avoir des dindons à garder, car plusieurs d'entre vous sont assez pauvres pour n'en pas avoir. »

La toilette.

Cl 708.)

« On ne saurait trop vous dire, mes enfants, combien il y a de petitesse dans ce désir delà parure, quoiqu'il soit naturel aux personnes de notre sexe. 11 est ^cependant si humihant, que celles qui aiment un peu leur réputation, même dans le plus grand monde^ se gardent bien de laisser entrevoir ce faible, si elles l'ont, parce qu'il les ferait mépriser de tout le monde. Les plus mondains estiment au contraire les filles qui méprisent leur beauté, qui ne paraît jamais plus que lorsqu'on semble la néi^liger, et qu'on n'affecte point de s'habiller à son avantage. La beauté est en quelque sorte tin malheur, puisqu'elle expose souvent à la perte de la réputation... Lorsque je vous exhorte quelquefois de chercher à plaire, j'entends que ce soit par votre bonne conduite, et point par l'ajustement. Malheur à celles qui chercheraient à se distinguer par là ! Si elles n'étaient pas sensibles au malheur d'offenser Dieu et de le faire offenser, le seul amour de leur honneur devrait au moins les mettre au-dessus de ce faible, le monde tournant ordinairement en ridicule les personnes en qui on sent de l'affectation et du désir de paraître belles, surtout quand on ne l'est pas en effet. Celles qui ont de la beauté, et qui paraissent la négliger, sont au contraire fort estimées.

« Je voudrais, ajouta Madame en soupirant, avoir fait pour Dieu ce que j'ai fait dans le monde pour conserver ma réputation: j'ai soutenu dans ma jeunesse, et au milieu du plus grand monde, de ne porter qu'une simple

ÉDUCATION GÉNÉRALE^ Ut

étamine, dans un temps où personne n'en portait ; j'étais plus singulière dans mon habillement que ne léserait unô demoiselle de Saint-Cyr au milieu de la cour. »

M'"^ deChampignylui demanda si c'était dans la crainte de plaire qu'elle s'habillait si modestement. « Je n'étais pas assez heureuse, reprit-elle, pour agir en cela parpiété» je le faisais par raison et pour l'amour de ma réputation. Je n'avais pas assez de bien pour égaler les autres dans la magnificence de leur habillement ; j'aimais mieux me jeter dans l'extrémité contraire, et marquer que j'étais tout à fait au-dessus du désir de paraître par l'ajustemont et par la parure, plutôt que de laisser croire que j'en attrapais ce que je pouvais, et que je faisais mon possible pour en approcher. Je ne saurais vous dire quelle estime cette conduite m'attira ; on ne pouvait se lasser d'admirer qu'une jeune personne jolie et au milieu du monde eût le courage de soutenir un habillement si modeste; il l'était en effet, et n'avait rien de bas ni de rebutant; si la qualité de l'étoffe était simple, l'habit était bien assorti et fort ample, le linge était blanc et fin, rien ne sentait la mesquinerie. Je paraissais plus avec cela que si j'avais eu un habit de soie décolorée, comme en ont la plupart des pauvres demoiselles qui veulent approcher de la mode, et qui n'ont pas de quoi en faire la dépense {%li).

Je soutins aussi avec une fermeté inviolable la générosité de ne recevoir aucun présent ; j'étais tellement connue de ce caractère que jamais aucun homme ne s'avisa de m'en offrir, sinon un, qui était un sot. Je ne sais à quel dessein il fit ce que je vais vous dire : j'avais un éventail d'ambre fort joli, je le posai un moment sur la table ; cet homme, soit en badinant, soit à dessein, prit mon éventail et le rompit en deux. J'en fus surprise et choquée ; j'y eus, dans le fond, un grand regret, car j'aimais fort cet éventail. Le lendemain, cet homme m'envoya une douzaine d'éventails, pareils à celui qu'il m'avait cassé. Je lui fis dire que ce n'était pas la peine de casser le mien pour m'en envoyer douze autres, que j'en aurais autant aimé treize que douze, et je les lui renvoyai et demeurai sans éventail. Je le tournai en ridicule, dans les compagnies, de ce qu'il m'avait offert un pré-

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