Ô MADAME DE MAINTENON
sent. Jamais, depuis, aucun homme ne s'avisa de m'en offrir. Vous ne sauriez croire la réputation que ce procédé me donna; aussi en étais-je si jalouse, que j'aimais mieux me passer de tout que d'agir autrement.
(( Cet amour de la réputation, quoiqu'il soit mêlé d'orgueil et de fierté, et que par conséquent la piété doive le corriger, est cependant d'une grande utilité aux jeunes personnes ; c'est le supplément de la piété pour les préserver des plus grands désordres. C'est pourquoi je ne conseillerais jamais de l'étouffer dans le cœur de la jeunesse, et quoiqu'il ne faille pas le proposer tout seul pour motif de leur conduite, il ne faut aussi l'attaquer ni le détruire quand on le trouve en elles ; il est seulement bon de leur imposer des motifs de piété quand on les en voit susceptibles ; mais, si elles ont le malheur de ne pas se rendre par la crainte d'offenser Dieu, il est bon, du moins, qu'elles craignent la perte de leur réputation, et qu'elles soient jalouses de la conserver, comme je l'étais de la mienne. La piété rectifie ensuite ce qu'il y a de défectueux dans ce motif, et c'est toujours avoir gagné que d'avoir par là évité de faire parler de soi.
« Voilà ce qu'il y a à dire sur ce désir de la parure pour le rendre moins vif. Au reste, rien ne sied moins qu'une coiffure avec des frisures, des diamants ou des rubans, assortis d'un habit d'étamine ou d'une étoffe de soie commune ou passée; cela rend ridicule, et il suffit d'avoir un peu de bon sens et de bon goût pour ne pas tomber dans cet inconvénient. Pour moi, quand j'ai voulu que vous plussiez dans vos jeux aux personnes de la cour, devant qui vous devez représenter quelques tragédies, j'ai toujours tenu bon que vous n'eussiez ni frisure, ni touffe de rubans, mais seulement du linge blanc, un bonnet simple, mais bien fait, une simple petite touffe de cheveux, sans frisure et sans aucun autre ruban que celui de la coiffure ordinaire. Cet habillement vous sied beaucoup mieux que de vous voir avec un bonnet rehaussé d'épingles, qui n'accompagne pas le visage, et une fafée de cheveux qui vous donne un air rude et sauvage. »
Parler peu. — Savoir se rendre utile.
(A la classe jaune, 1711.)
« Il y a sujet de bénir Dieu de l'union qui règne parmi vous, mes enfants : on n'y voit aucuns différends, ou, s'il en arrive quelquefois, ils finissent aussitôt. Ce n'est pas sur cet article que vous péchez par la langue, ni par les rapports, vous en connaissez tout l'odieux. Ce que je crains le plus pour vous, comme pour toutes les personnes de notre sexe, c'est la quantité et l'inutilité de vos paroles. C'est un des plus grands et des plus désagréables défauts que l'on puisse avoir que d'être grande parleuse. Il suffit communément, pour désigner une personne, de dire d'elle : C'est une grande causeuse, parce que par là on dit beaucoup. Ce défaut rend fort méprisable et montre peu d'esprit. Il y a des personnes qui pensent bien autrement, et qui s'imaginent que ceux qui ne parlent guère sont des sots; c'est les nommer très mal, puisque, pour être sotte, il faut avoir dit des sottises, et qu'ordinairement ceux qui parlent peu n'en disent pas, parce qu'ils ne mettent pas au jour tout ce qui leur vient en pensée, craignant de parler mal à propos.
(c Je désire fort, mes chères filles, que vous soyez timides, et que vous sachiez combien la hardiesse à parler de tout et sans être interrogée est un grand défaut dans une fille; c'est un manque d'esprit qui fait faire bien des fautes. Le secret, pour plaire dans la conversation, n'est pas de parler beaucoup, mais de paraître écouter les autres avec plaisir, d'entrer dans ce qu'ils disent, de le faire valoir à propos. Il ne faut jamais parler de ce qu'on ne sait pas bien. Si nous voulions, par exemple, parler de guerre, nous dirions bien des choses mal à propos, parce que nous ne savons guère ce qui s'y fait ni comment tout s'y passe. Il en est de même de mille choses qui ne sont point de la connaissance de notre sexe et dont il lui siérait mal de parler, car il est de la
modestie d'une fille ou d'une femme de paraître ignorer bien des choses, quand même elle les saurait. Il ne faut pas non plus toujours demander ce qu'on n'entend point, mais penser et chercher en soi-même l'explication des mots, selon les occasions ; il y en a que la suite d'un discours fait entendre. Mais, quand on veut faire quelques questions, il est de la prudence de voir à qui on s'adressera et de ne pas aller à tout le monde indifféremment; ce serait s'exposera bien des railleries. Il faut choisir une personne sage et expérimentée, qui nous dise les choses comme elles sont, sans nous tromper, et qui ne se trouve point importunée de nos questions.
« Ne négligez aucune occasion, mes enfants, de vous instruire et de vous éclairer sur tout ce qu'il vous convient de savoir, pour éviter de vous rendie ridicules dans le monde. Il faut tâcher, en y entrant, de commencer par y bien débuter, en vous faisant estimer et en ne montrant rien que de bon, de sage et de raisonnable. Apprenez un peu de tout, vous ne savez à quoi Dieu vous destine. Les filles qui sont habiles et intelligentes trouvent aisément à se placer, quand elles ont d'ailleurs un bon esprit et quand elles aiment à se rendre utiles; elles sont bienvenues partout, c'est à qui les aura ; au lieu que celles qui sont incapables sont à charge partout et rebutées de tout le monde...
« On ne saurait croire à quel point les personnes qui ne savent rien faire sont embarrassantes dans la société. Si on les prie de faire un mémoire, d'arrêter un compte, elles répondent qu'elles n'ont point appris l'arithmétique; si on a à cœur d'avancer un ouvrage, elles ne peuvent aider parce qu'elles ne le savent point faire, ce qui est aussi désagréable pour elles que pour les personnes qui auraient besoin de leurs services. Personne ne veut se charger de filles inhabiles à tout, on n'en sait que faire,
« Les mères qui élèvent Jours filles dans cette incapacité et sans leur apprendre toutes les petites choses qui les peuvent rendre utiles dans la société sont bien condamnables. Une femme ainsi élevée, qui pe sait rien faire et demeure dans cette indolence, est à charge à son mari pt méprisée ^e tous ses domestiques. On ne se fie pas à plje ppur les moindres choses. Sj elle a besoii^ ^'une jupe.
d'une paire de gants, il faut qu'elle prie son niari de la lui faire acheter, parce qu'elle n'a le maniement de rien; au lieu que celle qui, par sa capacité autant que par sa sagesse, a su mériter la confiance de son mari, et qui règle elle-même la dépense de sa maison, n'a besoin de personne pour avoir ses nécessités. J'en connais plusieurs de cette sorte : elles sont respectées^ bien servies, estimées et admirées de tout le monde ; et leurs maris sont si charmés d'elles qu'ils disent avec admiration : « Je trouve tout en ma femme, elle me sert d'intendant, de maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants. » « Voilà, mes enfants, comme jedésire que soient celles d'entre vous qui seront engagées dans le monde ; et, pour en revenir au christianisme, c'est là le personnage d'une femme chrétienne^ en y ajoutant les motifs de piété et de religion dont nous parlons si souvent. « La femme, dit le Saint-Esprit dans les psaumes, est dans sa maison comme une vigne abondante (25). »
Savoir le plus de choses pratiques possible,
(A la classe verte, 1702.)
«... Il ne faut jamais négliger d'apprendre quoi que ce soit (26). Ainsi, je n'aurais jamais cru que de savoir peigner m'eût servi à quelque chose. Ma mère, allant à l'Amérique, mena plusieurs femmes avec elle ; mais elles s'y marièrent toutes, jusqu'à une vieille, laide, affreuse, qui avait les pieds tournés. Il ne restait à ma mère que de petites esclaves, qui n'étaient guère capables de la servir, et surtout de la peigner. Elle m'apprit à le faire, et comme elle avait une très belle tète et les cheveux bien longs, il fallait me monter sur une chaise, et je la peisçnais très bien. De là, je suis venue à la cour, et ce petit talent me donna la faveur de Mme ja Dauphine. On fut tout étonné de me voir manier le peigne. Je commençais par démêler le bout des cheveux, et j'allais toujours en avançant. Elle disait n'être jamais mieux peignée que quand elle l'était par moi. Je le faisais fort
souvent, parce que les femmes de chambre ne le faisaient jamais si bien. On aurait été fâché de ne m'avoir pas tous les matins, au moins pour cela. Je crois que vous vous peignez les unes les autres; vous ne devez pas en faire de difficulté, ni croire que cela soit indigne de vous, parce que vous êtes demoiselles. Pour moi, je suis venue ici bien des fois de grand matin pour peigner des rouges, couper leurs cheveux et les nettoyer de la vermine...
« Je vous le répète, mes chères enfants, il ne faut rien néghger de ce qu'on peut apprendre. Rien ne marque tant l'esprit d'une personne que d'aimer à apprendre et à voir comment se fait chaque chose. Ainsi, je suis charmée de Jeannette. Il est étonnant qu'une enfant de cet âge s'applique comme elle fait : elle passait, l'autre jour, une demi-heure à voir mettre une serrure, elle tournait de tous les sens et y donnait toute son application.
« M'^® la duchesse de Bourgogne sait toutes sortes d'ouvrages. J'en suis souvent étonnée. Je crois qu'elle a été élevée comme le sont tous nos princes, et qu'apparemment quelque femme de chambre, pour lui faire sa cour, lui apprenait ce qu'elle savait. Elle n'a pas besoin de savoir des métiers dans la place où elle est ; cependant elle sait tout, on ne peut rien lui montrer. Ainsi, croiriez-vous qu'elle se connaît à la fièvre, et elle ne manque guère de me tâter le pouls quand elle croit que je suis malade, et ce qu'elle me dit, il est sûr que M. Fagon me ledit aussi. Elle sait filer la laine, le lin, la soie, filer au rouet, tricoter; elle s'est brodé un habit de taffetas jaune. Je me suis aussi appris à filer moimême, pour vouloir faire plaisir à ma gouvernante ; je lui filais des habits.
« M. de Louvois savait toutes sortes de métiers. 11 avait les doigts prodigieusement gros, à peu près comme deux de mes pouces, et avec cela il démontait une montre avec une adresse admirable, quoiqu'il n'y ait rien de si délicat. Il était cordonnier, maçon, jardinier. Un jour que je dévidais de la soie plate sur deux cartes ou carrés faits d'une jolie façon, il était auprès du roi, dans ma chambre, et mourait d'envie de voir comment ce que je tenais était fait. Le roi s'en aperçut, et me le dit tout
bas ; je le lui montrai, il défît la soie, examina la carte, et raccommoda tout fort adroitement.
— « C'est le cœur qui manque, dit la maîtresse, un peu à nos demoiselles; elles se trouvent fatiguées de la moindre peine; elles ne sauraient faire un tour de jardin sans être lasses. — Elles ne devraient pas, dit Madame, être un moment assises ; il est bon de sauter, danser, courir, jouer aux barres, aux quilles et autres jeux d'exercices; cela les fait croître. C'est peut-être ce qui fait qu'elles demeurent si petites. Il est étonnant qu'elles n'aiment point à agir à leur âge, et qu'elles soient partout portées à s'asseoir et à s'appuyer. Madame de Richelieu, à soixante-dix ans, ne s'est jamais appuyée dans son carrosse, et moi, vieille et malade comme je suis, je reste toujours droite comme vous me voyez. »
Civilité et bonnes manières.
(A la classe verte, juillet 1716.)
« Ce n'est point, mes enfants, pour vous faire le catéchisme que je vous envoie chercher aujourd'hui, mais pour vous parler sur la manière de vivre avec la politesse et les bienséances qui conviennent. Puisque Dieu vous a fait naître demoiselles, ayez-en les manières : que celles d'entre vous qui ont été bien élevées chez messieurs leurs parents les conservent, et que les autres s'appliquent avec soin à les acquérir. Cela est plus important que vous ne sauriez croire : la grossièreté rebute tout le monde, et même les personnes les plus vertueuses ; cela inspire malgré soi un certain dégoût qui fait qu'on évite d'avoir affaire aux personnes qui n'ont ni attention, ni politesse, ni savoir-vivre. Je vous en ai souvent parlé dans les classes; mais votre maison se renouvelle en si peu de temps qu'il faut aussi répéter très souvent les mêmes choses. Je vousdis donc, mes enfants, que vous ne sauriez trop tôt prendre l'habitude d'être polies entre vous : c'est le moyeu de l'être avec touô le monde. Ne vous tutoyez pas, ne vous appelez pas tout
court ; défaites-vous de ces gros tons rudes et traînants, qu'on est tout surpris de trouver en des demoiselles.
« Que toutes vos actions soient tranquilles^ douces et modestes. Ne jetez point une porte, ni un siège, ni un livre, de toutes vos forces, comme un manœuvre ferait d'une pierre. Conduisez la portedoucement avec la main, et posez de même de bonne grâce le siège, le livre et toutes autres choses. Ne passez devant personne sans faire la révérence, faites-vous-la les unes aux autres pour vous y accoutumer. Cédez-vous le pas à une porte, ou du moins faites-vous un petit air de politesse avant que d'entrer, et que ce ne soit pas à qui le fera la première, comme je l'ai souvent vu. Ne répondez jamais oui ou non tout court; il vous est absolument nécessaire d'y ajouter: oui, monsieur; oui, madame; non, ma mère; non, mademoiselle, etc., si vous ne voulez pas être aussi grossières que les paysannes les plus mal apprises. Ne recevez jamais rien et ne présentez jamais rien à qui que ce soit sans faire auparavant un geste de politesse. Parlez bon français, et n'inventez pas mille mots qui ne signifient rien et ne sont en usage nulle part.
« Encore une fois, mes chères enfants, puisque Dieu vous a fait naître demoiselles, prenez-en les manières aussi bien que les sentiments, et mettez-vous dans l'esprit, une fois pour toutes, que, quelque vertu, quelque mérite, quelque talent et quelques bonnes qualités que vous puissiez avoir d'ailleurs, vous serez insupportables aux honnêtes gens si vous ne savez pas vivre. J'éprouvai cela moi-même, il y a quelque temps, au sujet d'une fille très vertueuse qui se vint présenter pour être à notre noviciat; sa grossièreté, sa mauvaise contenance, son ton, ses méchantes expressions et toutes ses manières me déplurent si fort, que je me tins, comme Ton dit, à quatre, pour ne l'en pas faire apercevoir.
« Je n'ai pas la force de monter à vos classes aussi souvent que je le faisais autrefois; mais je compte, mes enfants, que vous allez reporter à vos compagnes tout ce que je vous dis là, et que vous ne manquerez pas, par vos exemples et par vos paroles, à les renouveler toutes, dans l'envie d'acquérir les bonnes manières dont noua parlons.
« Quoique vous soyez chargées d'un certain petit commandement sur vos compagnes, cela ne vous met pas en droit de leur parler avec empire, ni avec hauteur, ni par grossièreté ; au contraire, vous devez vous attacher plus qu'aucune autre à le faire avec politesse, afin de leur servir de modèles en tout. Par exemple, dites dou-, cément et honnêtement à l'une : « Voudriez-vous bien vous reculer pour ne pas ôter le jour à une telle? » à une autre : « Je vous prie de faire un peu de place à celle-là ; » une autre fois : « Vous me feriez grand plaisir; » et à celle-là : « Si vous vouliez bien lui aider à faire son ouvrage, ou lui faire répéter telle chose sur laquelle la maîtresse la doit examiner aujourd'hui. » Ainsi du reste et de mille sortes de choses qui se présentent à tous moments.
« Que tout votre extérieur soit bien composé (27) ; tenezvous droite, portez bien la tête, n'ayez point le menton baissé : la modestie est dans les yeux, qu'il faut savoir conduire modestement, et non dans le menton. Quelque chose que vous disiez ou que vous fassiez, prenez garde à ne fâcher personne et à n'incommoder qui que ce soit ; c'est de quoi il faut être toujours occupée, si l'on ne veut déplaire presque incessamment dans la société.
Xi Si vous vous asseyez, prenez garde de n'incommoder personne, de n'en être ni trop près, ni trop loin ; prenez la place qui vous convient et point celle d'un autre. î*^'approchez jamais assez près d'une personne pour la pousser, et si, par malheur, cela arrivait, il en faudrait faire de sincères excuses. Une d'entre vous, cependant, me poussa assez brusquement, il y a quelques jours, pour entrer avant moi, sans seulement s'en apercevoir; cela me fait juger que vous êtes accoutumées à avoir ces mauvaises manières-là les unes avec les autres, et c'est ce que je voudrais détruire pour toujours. Il n'y aurait rien à désirer à votre éducation, si vous pouviez vous élever dans cette politesse que nous vous demandons et qui vous devrait être naturelle.
(( Les petits exemples d'attention que je viens de vous citer vous doivent servir pour toutes les siutres occasions. Cette politesse s'étend presque à toujt .ei doit accompa-
gner toutes vos actions extérieures, soit pour le ton, l'air, la manière et la façon de les faire.
« Promettez-moi^ mes enfants, de profiter de ce petit entretien; allez travaillera le rendre aussi utile à vos compagnes, et donnez-leur le bonjour de ma part. »
L'indiscrétion.
(A la classe jaune, 1716.)
« C'est une indiscrétion de parler d'un défaut devant une personne qui l'a, relever les avantages d'une belle taille en présence d'un bossu, de parler du désagrément d'une personne qui a quelque autre difformité devant quelqu'un qui serait borgne, ou qui aurait la bouche de travers, ou qui boiterait, et pareilles choses; dire qu'on serait bien fâché d'avoir des parents qui fussent morts sur un échafaud devant une personne qui a un semblable malheur dans sa famille; vanter la noblesse devant des personnes qui ne sont pas nobles et qui tiennent cependant un certain rang par leur fortune.
« Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à contre-temps, elle sort de même... Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle sache, et elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende; parce que, dans le premier cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer dans le sujet de la conversation, elle l'interrompt pour dire ce qui lui vient dans l'esprit ; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende dans une conversation dont elle ne devrait pas être, au lieu de se retirer prudemment quand elle voit des personnes qui parlent bas. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occupée que de soi, c'est ce qui fait qu'on ennuie, rapportant tout à soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires, rien ne rend si désagréable dans la société. Je connais une jeune personne delà cour qui est haïe de tout ^ le monde sans être mauvaise, mais seulement parce qu'elle n'est occupée que d'elle-même et qu'elle veut toujours en parler. On m'en faisait des plaintes un de ces jours,
on prétendait qu'elle nuisait aux autres par les rapports qu'elle m'en faisait. Je répondis : Comment me diraitelle ce que font les autres, elle qui ne parle que d'ellemême ? La personne qui m'en faisait des plaintes convint avec moi que c'était là en effet son tort et ce qui la fait haïr. Je ne sache pas d'ailleurs qu'elle ait jamais fait ni dit du mal à personne.
« Pour éviter les indiscrétions, il faut, comme je vous le disais tout à l'heure, être occupé des autres plus que de soi ; penser avant que de parler si ce qu'on va dire ne fera de peine à personne, s'il n'aura pas de mauvaises suites; prendre garde si, en se plaçant, on n'incommode point quelqu'un. — N'est-ce pas une indiscrétion, dit ivF® de Chabot, de révéler un secret ? — Cela passe l'indiscrétion, répondit M^'^ de Maintenon; c'est une perfidie qui est bien opposée à la probité dont nous parlions l'autre jour, c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est point capable...
1 Voici un petit détail des plus communes indiscrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, si l'on ne veut pas être fort désagréable en société :
« Choisir la place la plus commode; prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table; interrompre ceux qui parlent ; parler trop haut ; montrer par quelque air du visage que ce que l'on dit vous fâche ou vous ennuie, et qu'on le trouve trop long; parler de soi, de ses sentiments, de ses aventures, de sa naissance, de sa famille, de ses répugnances, de ses inclinations, de sa santé, de ses maladies; non point que l'on ne puisse faire quelquefois quelquesunes de ces choses-là, mais il faut que cela soit rare ; dire dans ce que l'on raconte des circonstances inutiles; allonger ce que l'on dit, au lieu de le raccourcir ; ne pas montrer d'attention à ce que l'on nous dit; parler bas à l'oreille devant quelq^ues personnes à qui l'on doit du respect ; parler ou faire du br^it à un spectacle en cérémonie ; parler de quelque défaut devant ceux qui l'ont ; parler pour parler, sans qu'il y ait de l'utilité ou du plaisir pour les autres; rire immodérément; se mettre devant le jour de quelqu'un qui travaille ou qui fait quelque autre chose; s'approcher de trop près de quelqu'un qu'on respecte ; ne pas écouter une lecture où l'on se trouve ; ne
pas attendre la fin d'une histoire qui nous ennuie; se trop presser de dire ce qu'on vient d'apprendre; montrer qu'on savait ce qu'on veut dire; se servir de ce qui est aux autres ; parler trop vivement ; hasarder de gâter ce qui est aux autres; montrer qu'on voit et qu'on entend ce qu'on veut vous cacher ; écouter quelqu'un qui parle bas ; dépenser librement ce qui n'est point à nous; faire des questions inutiles; montrer qu'on sait un secret; quand quelque chose devient public, montrer qu'on le savait; montrer qu'on devine ce qu'on ne nous veut pas dire; s'avancer trop ; ne pas craindre de faire attendre : ne pas craindre d'incommoder les autres; emprunter trop facilement ; garder trop longtemps ce qu'on emprunte ; lire les lettres qu'on trouve ; ne pas ménager ses domestiques sur leur travail, sur leurs pas, sur leur repos; présumer de ses forces, et pour le corps et pour l'esprit; se pousser trop par des austérités qui ne sont pas de notre état, sans prévoir que nous manquons ensuite à ce qui en est; parler de sa conscience à ceux qui n'en sont pas chargés...; vouloir que les autres pensent et agissent comme nous; répondre trop facilement des autres ; porter son jugement facilement, soit des choses^ soit des personnes; agir et parler sans réflexion ; assurer ce qu'on n'a pas vu ; parler avec décision ; demander à une dame quel âge elle a ; regarder par-dessus repaule.ee qu'elle lit ou ce qu'elle écrit; rire de ce qu'on n'entend point; rire des façons des étrangers qui nous paraissent singulières, ou de leur langage quand ils ne parlent pas bien le français (28) ».
Du bon sens.
(A la classe rouge, 1701.J
« Une personne raisonnable, c'est une personne qui fait toujours et à chaque heure du jour ce qu'elle doit faire, qui commence la journée par adorer Dieu de tout son cœur, non pas seulement parce qu'on lui a dit de le faire, ou parce que les autres le font, mais qui pense
tout de bon à s'offrir à Dieu et tout ce qu'elle sera pendant le jour.
« Elle se lève promptement, s'habille avec diligence, modestie, et le plus proprement qu'elle peut; fait bien son lit, arrange bien ses bardes, aide aux plus petites si elle a du temps de reste. Elle descend à la classe, y prie Dieu avec respect et avec dévotion, sans badiner, sans rire, car rien n'est plus sérieux que de prier Dieu. Après cela, elle déjeune aussi de tout son cœur; s'il est permis de parler, elle le fait; sinon elle garde le silence et s'entretient avec Dieu. Elle va au chœur pour entendre la messe, elle pense à se bien placer, elle regarde si ses compagnes ont de la place, elle se met vis-à-vis d'elles, elle ne regarde point de tous côtés pour voir ceux qui entrent ou qui sortent... Elle retourne à la classe, où elle s'occupe à ce qui est marqué ; elle s'applique à bien apprendre à lire, à écrire ; si elle est capable de montrer aux autres, elle s'y donne tout entière, comme si sa vie en dépendait; elle écoute avec attention et respect, tâche de comprendre ce que l'on dit et d'en tirer quelque profit pour sa conduite intérieure ou extérieure, selon la matière dont on parle.
« Voilà notre personne raisonnable au réfectoire; qu'y fait-elle ? Elle y mange de bon appétit, point en gourmande, la tète sur son assiette, mais de bonne grâce et proprement, et puisque Dieu a bien voulu qu'on trouvât du plaisir dans le manger, elle le prend sans scrupule et avec simplicité. Elle écoute la lecture avec encore plus de plaisir, et c'est sa principale attention. Elle fait la récréation d'aussi bon cœur que le reste, y apporte la joie, saute, danse, et joue volontiers à tout ce que les autres désirent; elle pense à les réjouir, car cette personne raisonnable fait bien tout ce qu'elle fait, et il ne serait pas raisonnable d'être sérieuse à la récréation, et de n'y vouloir jamais parler que de choses graves ou de dévotion. Elle écoute ensuite la lecture ou l'instruction, lâche de la retenir, et demande ce qu'elle n'entend pas; elle apporte la même application aux exercices de l'après-midi qu'elle a fait à ceux du matin ; elle travaille de son mieux, elle ne perd pas un moment de temps, elle chante avec les autres, et est ravie de chanter les louanges de Dieu ;
ilO MADAME DE MAINTENON.
elle écoute le catéchisme sans ennui, tâchant de s'en bien instruire. Elle va souper comme elle a dîné, et ensuite à la récréation, où il faut encore bien sauter, se promener, jouer et rire, car cette personne est fort gaie. Elle fait la prière et l'examen, et s'ira coucher parfaitetement contente de sa journée.
« Ne trouvez-vous pas tout cela bien raisonnable ?... N'est-il pas bien raisonnable que des jeunes personnes apprennent à lire, à travailler, et toutes les autres choses qu'on vous montre ici ? Vous serez bien aises, quand vous retournerez dans le monde, de savoir faire quelque chose, ou pour votre ménage, ou pour vous personnellement, ou pour vos parents, suivant les occasions. Il est aussi très raisonnable que vous vous réjouissiez ; vous en avez bien des sujets, mes chères enfants : vous êtes chrétiennes, quel bonheur ! que de gens qui ne le sont pas, et qui ne le seront jamais ! Vous êtes ici dans une bonne maison, à l'abri de toutes sortes de maux corporels et spirituels ; vous êtes jeunes et gaies ; réjouissez-vous donc, cela est de votre âge. Je prie Dieu, mes enfants, que vous en ayez toute votre vie autant de sujet que vous en avez présentement.
(c — Notre premièremaîtresse, ditM^® de Saint-Bazile, nous parle presque continuellement de raison, et nous dit souvent que, si c'était une marchandise qu'on pût acheter, elle en ferait bonne provision pour nous en donner à toutes. — C'est en effet une excellente marchandise, dit M™^ de Maintenon; c'est elle qui apprend à s'accommoder de tout, à vivre avec toutes sortes de personnes, et à savoir se passer de celles qui nous plaisent davantage.
ce ... Une personne bien raisonnable sait supporter bien patiemment ceux qui ne le sont pas, sans même leur laisser apercevoir qu'elle les supporte ; elle fait son compte en elle-même d'en rencontrer partout où elle va, de sorte que rien ne la surprend ni ne la fâche. Je vous assure, mes chères enfants, que, sans être prophétes?e, je vous prédis que vous aurez beaucoup à souffrir. Dieu a disposé les choses de telle manière qu'il y a des peines dans tous les états; et cependant on aime la vie, quoiqu'elle soit remplie d'afflictions et de disgrâces. Que serait-ce, si Dieu y avait mis beaucoup de plaisirs ? On ne pourrait
ÉDUCATION GENERALE. dll
se résoudre à la quitter ; on ne penserait point à cette vie éternelle qui est le fondement de notre espérance. Comptez donc, mes enfants^ que vous aurez partout de la contrainte... Vous passez ici une vie douce et tranquille, et vous ne savez presque ce que c'est que la peine ; vous le sentirez un jour.
« Vous croyez peut-être que, quand vous serez de grandes personnes, vous n'aurez plus de règles à garder, et je réponds à cela que, si vous êtes aussi raisonnables que j'espère que vous le serez, vous saurez bien vous faire vous-mêmes une règle de journée que vous suivrez fidèlement, au cas qu'il n'y en ait pas dans l'endroit où vous serez. C'est assez, pour l'ordinaire, d'avoir sa liberté pour ne savoir qu'en faire.
« C'est pour cela qu'autrefois, quand nous faisions des voyages, quelques dames et moi, n'eût-ce été que pour six semaines, la première chose à quoi nous pensions, c'était de nous faire une règle. Étant à Richelieu pour quelque temps, nous réglâmes nos journées d'une manière fort agréable. On se levait à l'heure qu'on voulait, nous descendions dans la chambre de M"^^ de Richelieu pour lui souhaiter lebonjour, nous allions à la messe ensemble, et revenions causer avec elle jusqu'au dîner, pendant lequel on faisait une lecture ; après quoi, nous tenions conversation, ne manquant jamais de travailler ; ce fut dans ce temps que je fis cet ornement de tapisserie que j'ai donné depuis aux Dames de Saint-Louis. Après la conversation, chacune se retirait dans sa chambre et y faisait ce qu'elle voulait; à trois heures et demie, on se rassemblait chez M°^® de Richelieu pour y garder le silence, ou chanter; à quatre heures, on s'allait promener jusqu'au souper; puis on causait une demi-heure, et après la prière, qui se faisait en commun, chacun se retirait de son côté. On ne manqua pas à un point de cette règle pendant six semaines; ce temps-là m'a toujours paru le plus heureux de ma vie, et je vous assure que depuis que je suis à la cour^ je n'en ai point eu de pareil.
a Cela vous fait voir, mes enfants, que vous n'êtes pas les seules qui ayez une règle, et que toute personne raisonnable s'en fait une ou se la fait faire par son directeur, et la suit fidèlement, quand rien ne l'empêche. On
a, pour l'ordinaire, mauvaise opinion d'une personne que l'on voit vivre «ans règle, se levant un jour matin, un jour lard, dînant tantôt à une heure, tantôt à une autre, et ainsi de toutes les choses qu'elle a à faire. »
L'eau qui coule vaut mieux que celle qui
croupit.
(Proverbe.)
PERSONNAGES
M«n« DU Castel. M»« Aurillac, gou vemante d'É-
M™e DU Luc. mille.
Clotilde, fille de M^^ïe du Castel. Suzanne,
^ servan tes.
^1 EMILIE, fille de Mi=^^ du Luc. Louise, j'