‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 50 sur 70 · SCÈNE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SEPTIÈME

M"^e duCastel. — Qu'est-ce que j'apprends? Le prince le Tarente vous aime et veut vous épouser !

Glotilde. — Il m'a fait parler par M°^e (\q Saintyiarc.

M°^« du Castel. — Qu'avez-vous répondu?

Clotilde. — Que j'étais très offensée qu'il s'adressât i moi, et qu'il fallait aller à vous, ne voulant jamais que ;e que vous voudrez.

M"»e DU Gastel. — Comment ! vous accommoderiez- /"DUS que je refusasse une telle fortune?

Glotilde. — Je serais persuadée que vous auriez de )onnes raisons, et je ne m'en mettrais point en peine.

H6 MADAME DE MÂINÏÉNON.

M™® DU Castel. — Vous seriez soumise à un tel refus! et que pourrais-je après cela vous proposer?

Clotilde. ~ Qui vous voudriez, et je le recevrais de votre main.

M™e DU Castel. — Et si je ne voulais point vous marier?

Clotilde. — Je demeurerais auprès devons, et j'espère que vous ne me verriez jamais y changer d'humeur, ni manquer à ce que je vous dois.

M°^e DU Castel. —Ah ! pauvre M™^ du Luc! que nous avons mal connu nos filles ! et que j'ai de sujets d'aimer la mienne!

Leau qui coule vaut mieux que celle qui crowpit.

Sur l'amitié.

(A la classe verte, mai 1714.)

J'ai dessein aujourd'hui, mes enfants^ de vous parler sur l'amitié. Il y en a de deux sortes, une bonne et une mauvaise : la bonne fait qu'on se porte mutuellement au bien, et la mauvaise, au contraire, en détourne. Vous ne pouvez être trop unies ensemble, mes enfants, et avoir trop d'amitié les unes pour les autres; mais il faut, pendant que vous êtes ici, que cette amitié soit générale et qu'elle n'exclue aucune de vos compagnes... (29). Quand vous serez hors d'ici, il vous sera fort libre d'avoir des amitiés particulières ; il faudra seulement user d'une grande prudence et de discrétion pour faire un bon choix, car vous hasarderiez de perdre votre réputation par la seule liaison que vous auriez avec de certaines femmes ou filles qui ne seraient pas elles-mêmes d'un bon renom.

On dit que vous aimez fort vos maîtresses ; je vous en loue, cela marque un bon cœur; je vous exhorte seulement à leur témoigner votre amitié beaucoup plus par votre docilité et votre application à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent, que par des caresses et des empressements qu'il convient cependant que vous ayez pour elles jusqu'à un certain point.

Je me souviens que j'ai aimé une de mes maîtresses, étant pensionnaire dans un couvent, à un point que je ne puis dire ; je n'avais pas de plus grand plaisir que de me sacrifier pour son service ; j'étais fort avancée dans les exercices, de sorte que, dès qu'elle était sortie, je faisais lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute la classe, et je me faisais un plaisir de faire tout son ouvrage, sans qu'il me fallût d'autre récompense que celle de lui faire plaisir. Je passais les nuits entières à empeser le linge fin des pensionnaires, afin qu'elles fussent toujours propres, et qu'elles fissent honneur à la maîtresse sans qu'elle en eût la peine; j'étais charmée de voir son étonnement de trouver tout son ouvrage fait sans elle. Je faisais coucher promptement mes compagnes, je les pressais tant qu'elles n'avaient pas le temps de se reconnaître ; elles se couchaient pourtant diligemment et de bonne grâce par complaisance pour moi, car j'étais fort aimée. J'amassais beaucoup de bouts de chandelle, et je faisais en sorte qu'on ne brûlât pas autre chose dans toute la classe pendant une semaine, pour que j'eusse le plaisir de donner de temps en temps une chandelle entière à ma maîtresse pour des lectures et autres />t exercices qu'elle faisait pendant la nuit.

Je pensai mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent, et j'eus l'innocence pendant plus de deux ou trois mois de demander à Dieu tous les jours, soir et matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je pusse vivre sans la voir. Et cependant j'élais, en ce temps-là, dans de grandes [ferveurs; mais c'était manque d'instruction, car si j'avais su qu'il ne faut pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne l'aurais pas fait; mais j'y allais bien simplement et bien franchement, puisque je m'adres- 3ais à Dieu, et que ce n'était pas par aigreur ni par amertume de cœur que je faisais celte prière. Je crois [jue, voyant mon innocence, il ne m'en a pas su mauvais ^ré. Je priais pour elle tous les jours, et étant ensuite 3ntrée dans le monde, et même dans le grand monde, je le l'ai jamais oubliée ; je lui écrivais régulièrement deux fois la semaine, je ne le pouvais faire davantage, la poste pour le Poitou ne partant pas plus souvent; mais, quelque affaire pressée que j'eusse, je ne manquais point de

lui écrire le mercredi et le dimanche. Tout le monde me louait de ma reconnaissance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus établie, je demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour voir mes parents ; mais c'était en effet pour voir .ma chère mère Céleste, car c'était son nom ; je fis cinquante lieues exprès, mais sous un autre prétexte.

J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin de moi. La mère de Delisle, mon maître d'hôtel, était ma gouvernante et la femme de chambre de ma tante, chez laquelle je demeurais. Je l'aimais avec une tendresse surprenante, je lui montrais à lire et à écrire, et, quand j'avais fait quelque faute, elle me disait : « Vous avez fait quelque chose mal à propos, vous ne me montrerez point à lire aujourd'hui par punition. » J'étais affligée et pleurais amèrement. Je la peignais aussi; et elle me disait, quand j'avais fait quelque faute : « Vous ne me peignerez point demain. » Je me désolais, j'étais inconsolable, et j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette femme-là, jusqu'à la faire venir, trente ans après, auprès de moi à la cour. Pour Delisle, qui est son fils, je l'aime tout à fait, non seulement parce que c'est un très bon homme, mais encore parce qu'il est le fils de cette femme qui était ma gouvernante.

Voilà de ces amitiés fortes et qui cependant ne sont point blâmables, et je vous louerai toujours du goût que vous montrez pour vos maîtresses, et de la reconnaissance que vous leur témoignez ; il faut seulement que les marques extérieures que vous en donnez soient égales envers toutes, quoique, comme je vous le dis, il vous soit fort permis d'avoir plus d'inclination pour l'une que pour l'autre ; mais, encore une fois, toutes les marques de préférence font de très mauvais effets dans les communautés.

Quanta vos compagnes, je vous répète qu'il faut tâcher de ne point montrer ici, du moins d'une manière trop marquée, plus d'amitié pour les unes que pour les autres, à moins que ce ne soit pour les plus raisonnables, les plus vertueuses, les plus pieuses, et qu'un chacun en voie le motif.

Sur la reconnaissance,

(A la classe verte, 1704.)

M"'® de Maintenon , étant à la classe verte , demanda aux demoiselles sur quoi elles voulaient qu'on leur parlât; M^® d'Escoublant lui proposa la reconnaissance ; plusieurs furent du même avis. M^^ de Maintenon dit à M^^® de Ségonzac d'opiner du bonnet, lui demandant si elle savait ce que c'était. — Elle répondit que c'était d'être du même sentiment que ceux qui donnent leur avis avec nous sur quelque chose. « Oui, dit M™^ de Maintenon, et par exemple, quand les juges sont assemblés pour terminer quelque affaire, et que le rapporteur a expliqué le fait en question, chacun dit son sentiment , et quand les premiers ont parlé, si les autres sont de même, ils ne font qu'ôter leur bonnet pour marquer qu'ils sont de même avis que les autres; cela s'appelle opiner du bonnet, parce c'est en effet un bonnet qu'ils ont quand ils jugent. — Mais savez-vous, ajouta- t-elle, ce que c'est qu'opiner? » Une demoiselle répondit qu'elle croyait que ce mot venait d'opinion , et qu'opiner, c'était prendre l'avis ou le sentiment de ceux qui doivent délibérer sur quelque chose. M^e de Maintenon approuva cetteréponse et dit agréablement : « Nous avons déjà appris aujourd'hui ce que c'est qu'opiner du bonnet : passons à la reconnaissance. Solare, qu'en pensez-vous? — C'est, 3it-elle, faire tout son possible pour plaire aux personnes pi vous ont fait du bien. — Non seulement vouloir leur plaire, répondit M'"*^ de Maintenon, mais se souvenir du 3ien qu'elles nous ont fait et le témoigner dans les occasions qui s'en présentent. Et l'ingratitude, la connaissez- /ous?» La demoiselle dit que c'était tout le contraire, jc II est vrai, dit M™^ de Maintenon, c'est oublier les bienaits qu'on a reçus. Savez-vous pour qui vous devez avoir le la reconnaissance ? C'est premièrement pour Dieu, et )uis pour les personnes qui vous font du bien ; par îxemple, devez-vous a\oir de la reconnaissance pour

Finstruction que je vous fais a présent? » La demoiselle fut embarrassée : elle en sentait beaucoup pour M""® de Maintenon, et elle voyait qu'elle en devait avoir encore plus pour Dieu ; elle ne savait que dire. « N'en doutez point, lui dit M™® de Maintenon, c'est principalement pour Dieu qu'il en faut avoir; c'est lui qui a permis que je vinsse ici plutôt qu'ailleurs ; c'est lui qui m'inspire de vous parler, et qui fait que l'on vous dit des choses convenables. Mais pensez-vous qu'il soit indigne de Dieu de se mêler de si petites choses, et croyez-vous en effet qu'il s'en mêle? — Oui, madame, dit M^® deMerbouton. — Assurément, reprit-elle; il vous les rend profitable-» et utiles. Y a-t-il rien dans l'Évangile qui marque que Dieu ordonne et permet tout? » M^^ de Cateuil répondit que Notre-Seigneur Jésus-Christ dit qu'il ne tombe pas un seul cheveu de notre tète sans son ordre. • S'il ne tombe pas un seul cheveu de notre tête sans son ordre, reprit gaiement M™^ de Maintenon, combien plus se mô • lera-t-il de mon instruction, car ne vaut-elle pas mieux qu'un cheveu ? »

Puis elle demanda à M^^® de Morangle si elle pouvait avoir de la reconnaissance pour une personne qu'elle n'aimerait pas. Elle répondit que cela était difficile, mais qu'il faudrait se contraindre. « Laissons la reconnaissancS, ajouta-t-elle, pour un moment; dites-moi tout simplement si vous pourriez aimer une personne pour qui vous n'auriez point d'estime. » Elle répondit que non. « Il est vrai, dit M^^ de Maintenon, qu'il n'est pas possible d'aimer d'une vraie amitié une personne qu'on n'estime point, parce que la vraie et solide amitié est fondée sur l'estime et l'estime sur le mérite. Revenons à la reconnaissance. 11 faut rapporter à Dieu tout le bien qu'on nous fait, mais il ne faut pas se faire de cela un mauvais prétexte pour être ingrates à l'égard des personnes de qui Dieu s'est servi pour nous faire du bien; ce serait un très mauvais raisonnement de dire : c'est pour Dieu que je dois avoir de la reconnaissance, je ne dois rien aux créatures. 11 veut qu'on leur doive après lui tout le bien qu'il nous fait par elles. Il y a des personnes de si mauvais cœur, qu'elles voudraient n'avoir obligation à qui que ce soit; j'en ai connu une qui disait :

Je voudrais que celte personne fût morte, car me voilà engagée à Jui être obligée toute ma vie. »

Elle demanda ensuite s'il n'y avait point d'ingrates dans la classe; elles répondirent toutes que non; elle dit encore : « Que les ingrates se lèvent ! » Personne ne remua de son siège; ce qui lui fit dire que l'ingratitude est un défaut qu'on ne veut point avouer, parce qu'il est bas, et qu'il montre un bien mauvais cœur ; chacun le déïsavoue, et cependant il est fort commun. Il y a d'autres défauts dont on convient plus aisément : je suis sûre, par exemple, que si je demandais les paresseuses, il y en aurait qui se lèveraient pour peu qu'elles fussent simples, car il n'est pas qu'il n'y en ait ici quelqu'une qui s'en sente coupable. » Puis parlant à la première maîtresse : « Consolez- vous, ma sœur, lui dit-elle, vous n'avez pas une seule ingrate dans votre classe ; cependant je vous apprendrai bien à les connaître : ce sont celles qui donnent de la peine et qui ne font pas leur devoir; elles sont ingrates, puisqu'elles ne savent pas reconnaître par leur bonne conduite les bontés qu'on a pour elles et les soins qu'on en prend , puisqu'elles sont indociles, et qu'elles ne se soucient pas de donner du contentement, car les cœurs reconnaissants font tout ce qu'ils peuvent pour satisfaire les personnes à qui ils ont obligation ; il n'y en a pas de plus grande que d'être élevées et instruites comme l'on est ici. »

Elle demanda ensuite s'il n'y avait point de disputes dans la classe et si elles étaient toutes bien unies ensemble. La maîtresse assura qu'elles s'aimaient toutes comme des sœurs et qu'on ne voyait aucun démêlé parmi elles. « Si cela est, répondit Madame de Maintenon, vous avez la paix qui est un si grand bien, que Jésus-Christ a tant de fois recommandé à ses apôtres. »

122 MADAME DE MAINTBNON.

Méchant ouvrier n'a jamais bon outil.

(Proverbe.)

PERSONNAGES

M™e DoRBAC. M™« MoRiN, femme de confiance

Mm« DE Saint-Cyr. de M™e Dorbac.

M"« Dorbac. Thérèse,

JUSTINE, * servantes.

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