‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 59 sur 70 · S8 MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

S8 MADAME DE MAINTENON

j'étais fort aimée^ où il me semble que j'aurais eu plus de plaisir ; mais il n'en est point de plus grand que celui d'obliger. Je souhaite que vous n'oubliiezjamais la maxime qui dit que le plus grand plaisir est d'en pouvoir faire; mettez-la en pratique et la portez jusqu'à vous oublier pour servir les autres dans les choses même les plus basses; on a par là le plaisir de changer quelquefois de personnage : c'est un des plus grands qu'ait le roi (30).

M'^® de Montchevreuil avait une petite fille dont les jambes étaient tournées. Il y avait une certaine manière de l'emmaillotter que je savais seule ;il fallait la changer souvent; on venait me quérir au milieu d'une compagnie en me disant à l'oreille qu'elle avait besoin d'être emmaillottée; je me dérobais pour lui rendre ce service, puis je retournais trouver la compagnie. Voilà, mes enfants, comme on fait quand on veut être aimée. On s'avise de tout ce qui peut être utile ou agréable à ceux avec qui on est, ou leur épargner de la peine ; il me semble qu'il suffit pour cela d'avoir un bon cœur et un bon esprit...

Charité. Economie domestique.

(Classe bleue, 1712.)

« — Madame,ditMii^deConflans,saintFrançois de Sales dit, dans un chapitre de son Introduction à la vie dévote, qui traite de la manière de conserver la pauvreté au milieu des richesses, que les jardiniers des princes sont plus curieux et plus diligents à cultiver et à embellir les jardins dont ilssont chargés que s'ils leur appartenaient en propre, parce qu'ils les considèrent comme étant aux rois et aux princes, auxquels ils désirent de se rendre agréables par leurs services, et que, de même, nous ne devons pas regarder les biens que nous avons comme étant à nous, mais à Dieu, qui nous en a donné le maniement pour les employer à sa gloire, à notre salut et à l'utilité du prochain, et qu'avec ces bonnes vues-là nous lui sommes agréables d'en prendre soin.

a — Oui, dit M'**' de Maintenon, cela me fait souve-

nir d'un mot d'une de ses lettres qui me charme toujours, où il dit qu'il faut avoir autant de soin que d'attachement. Remarquez qu'il ne veut pas qu'on soit sans soin, mais qu'on ait autant de l'un comme de l'autre, c'est-àdire qu'il veut un juste milieu en tout.

« Dites-moi, mademoiselle, en parlant à la même, si vous étiez mariée et que vous ayez quinze ou vingt mille livres de rente, et que vous fussiez bien à votre aise, ce que vous feriez de votre bien. — Je nourrirais et habillerais bien mes enfants, dit la demoiselle, je paierais mes dettes, j'assisterais mes proches qui seraient dans le besoin, j'aurais soin des pauvres honteux, de tous ceux que je verrais dans la misère, j'irais porter mes charités dans les hôpitaux. — Tout cela est excellent, dit M^e de Maintenon ; mais, entre toutes ces sortes de charités, vous devriez d'abord préférer vos pauvres parents, et les pauvres de vos terres. Mais si votre revenu venait à manquer par quelque malheur imprévu, ne pourriez-vous pas emprunter pour pouvoir soutenir vos charités, dans le dessein de rendre la somme dans six mois ou un an? cela serait- il injuste? » M^^^ de Chaunac répondit que non. « Si vous croyez véritablement, ma fille, que cela fût bien fait, répondit M«i^ de Maintenon, vous vous trompez : il ne faut pas emprunter pour faire des charités ; et si vous mettiez votre bien en charités, de quoi vivraient vos enfants? qui paierait vos domestiques?

<i II y a peu de personnes à qui il soit permis de mettre tout son bien en aumônes, comme à moi, par exemple, qui n'ai point d'enfants, et qui ai la terre de Maintenon en propre, ne l'ayant pas reçue en héritage de mes parents, ce qui fait que je puis en disposer sans faire tort à personne. Il faut penser à conserver son bien pour ses héritiers, et même l'augmenter, s'il n'est pas suffisant, surtout vous autres qui en avez peu ; il faut tâcher d'augmenter votre fonds par vos économies. M"^ de Saint-Martin, que vous connaissez, ne dépense que quatorze sols par semaine. Elle achète de la viande pour huit jours, en fait ce qu'il lui faut de potage pour le même temps; elle le réchauffe à chaque repas; elle aime mieux se retrancher sur cela, et avoir quelque chose pour les besoins qui peuvent survenir. D'un autre côté, j'ai ouï dire que

la maison du père d'une demoiselle de Saint-Cyr a élé vendue, à cause de ses dettes, à un valet de son aïeul. Les terres passent par décret tout communément; les châteaux des seigneurs se vendent, et ils se voient obligés de prendre une chaumière de leur village, aimant mieux demeurer avec des gens de connaissance que parmi des étrangers. Le paysan est ravi en pareilles occasions, parce qu'il hait la noblesse.

Page 1