‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 60 sur 70 · UN PEU DE POLITIQUE · texte numérisé non relu

UN PEU DE POLITIQUE

Gouvernement et sujets. Leurs droits et leurs devoirs.

(Conversation.)

Victoire. — Savez-vous, mesdemoiselles, le nouvel arrêt qu'on vient de donner contre les toiles peintes ?

Clotilde. — Je viens de l'apprendre, et j'admire que le roi et ses magistrats s'occupent de telles bagatelles dans un temps où il y a des affaires si sérieuses.

MÉLANiE. — Il est vrai qu'il n'importe guère si on porte de la toile ou du taffetas.

Rosalie. — C'est bien quelque intérêt qui fait attaquer les pauvres gens qui vendent ces sortes de marchandises.

Victoire. — On ne voit qu'injustice ; j'entendais, il y a quelques jours^ déplorer celle qu'on vient de faire à un homme qui a trouvé une invention de faire des souliers à bon marché ; il ne demande que la liberté de les vendre seul, on la lui refuse»

Rosalie* — Ce n'est pas le moyen de donner de l'émulation aux hommes, et il faudrait des récompenses pour ceux qui s'avisent de quelque chose.

Clotilde^ — Y a-t-il une injustice pareille à celle des tailles? Quand on pense qu'il faut que le pauvre donne au roi !

MÉLANIE. — N'ayant que son travail pour le nourrir, lui et toute sa famille !

Victoire. — Nous ne finirions pas si nous repassions les violences que l'on fait. Mais est-ce que mademoiselle Pauline et mademoiselle Gélestine ne pensent pas comme nous ? Elles gardent un grand silence.

Pauline. — 11 est vrai, mademoiselle, que je pense très différemment, et que je trouve très facile de vous convaincre qu'il n'y a nulle injustice à ce que vous venez de dire.

GÉLESTINE. — Et je soutiendrai qu'il y a beaucoup de justice, de raison et débouté.

MÉLANiE. — Quoi ! il est possible de trouver tout ce que vous venez de dire dans la défense de s'habiller de toiles peintes?

Pauline. — Un des inconvénients du royaume est que l'argent en sort, et il en sort par ces marchandises qu'on ne trouve pas en France.

Gélestine. — Un des grands biens d'un royaume est qu'on y établisse des manufactures ; elles tombent quand on n'achète pas ce qui s'y fait: on ne l'achète pas quand on a la liberté de prendre ce qui vient des pays étrangers.

Pauline. — Les femmes, qui font la moitié du monde, aiment toujours mieux ce qui vient de loin.

Victoire. — Me voilà un peu éclairée, et presque convaincue sur les toiles; mais que diront ces demoiselles de ce pauvre cordonnier ?

Pauline. — Qu'il est très louable; qu'il faut qu'il vende ses souliers, mais non pas seul ; car la bonté qu'on aurait pour lui ruinerait tous les autres.

Victoire. — Mais les autres se serviront de son invention.

Pauline. — Mais une invention qui n'enrichit qu'un homme, et qui en mettrait un grand nombre à l'aumône, serait une mauvaise invention.

Gélestine. — Il faut, mademoiselle, que votre cordonnier vende et qu'il gagne, comme il le fera sans doute, dans la nouveauté des souliers qu'il a imaginés; ensuite les autres l'imiteront, et alors ils gagneront tous un peu moins, mais plus également.

Pauline. — Rien n'est si injuste que des privilèges sur les choses nécessaires.

Glotilde.— Je ne sais trop ce que c'est que privilèges.

Pauline. — C'est qu'un seul ait une permission qui exclut les autres de faire ou de vendre la même chose.

Clotilde. — Nous voudrez-vous prouver aussi qu'il soit juste de faire payer la taille à un homme qui n'a que son travail pour nourrir toute sa famille?

GÉLESTiNE. — Il ne nourrirait pas sa famille en repos, si le prince ne le mettait pas en sûreté; il serait exposé au pillage des ennemis, si les soldats ne le gardaient.

Mélanie. — D'accord; mais pourquoi ce misérable paiera-t-il le soldat ?

Pauline. — Et qui est-ce qui le paiera? Le roi n'a point de bien particulier; il prend d'une main sur ses sujets pour leur rendre de l'autre.

Clotilde. — Qui a établi ses droits?

CÉLESTiNE. — Celui qui a établi les rois et les souverains. Dès que César a été^ on a payé un tribut à César.

Clotilde. — Qu'est-ce qu'un tribut ?

Pauline. — Une marque de sujétion, une reconnaissance de son souverain.

Rosalie. — Un prince ne serait-il pas plus habile et plus heureux de laisser ses sujets dans l'abondance, vivant en paix de leur travail?

Célestine. — Nous avons déjà dit qu'il faut des armées pour le garantir de ses voisins; mais, sans compter même cette raison-là, le peuple ne travaillerait guère s'il était dans l'abondance.

Rosalie. — Use reposerait; pourquoi s'y opposer?

Pauline. — Que deviendrions-nous si personne ne voulait nous servir, et faire tout ce qui est nécessaire pour notre nourriture, pour notre vêtement, pour notre habitation? Que deviendrait la terre si elle n'était pas cultivée? Tout ce qui se recueille demande du travail ; il faut que les peuples aient besoin de travailler.

Célestine. — Combien de maux suivraient celte oisiveté ! que de vices, que de débauches, que d'emportements, que de querelles! S'il faut que les honnêtes gens s'occupent, à plus forte raison ces sortes d'hommes grossiers et sans éducation.

Pauline. — Ces demoiselles sont bonnes et se sont laissé prévenir par la pitié; l'expérience leur fera voir que nous la plaçons mal fort souvent.

MÉLANIE. — Vous prétendez donc nous persuader qu'il n'y a rien d'injuste? que tout est réglé à souhait, et qu'il faut que les malheureux le soient?

Pauline. — Non, mademoiselle, car il n'y a rien de parfait; quoique les lois et les ordres du prince soient justes, ils sont souvent mal exécutés ; il se commet mille injustices par leur autorité, mais c'est un mal qui a toujours été, qui sera et qui est sans remède.

Victoire. — Eh! pourquoi sans remède?

CÉLESTiNE. — Parce que les hommes sont très imparfaits, et que le meilleur gouvernement est celui où il se fait le moins de mal; mais il ne faut pas prétendre d'éviter tous les inconvénients.

Victoire. — Permettez donc les plaintes, puisque vous convenez qu'on souffre et qu'on souffrira toujours.

Pauline. — On ne peut permettre les plaintes et les murmures à des personnes aussi bien élevées et aussi éclairées que vous l'êtes ici.

GÉLESTiNE. — Non seulement nous n'y devons pas tomber, mais il faut s'opposer à ceux des autres, les consoler et tâcher de leur faire entendre raison.

MÉLANIE. — Quelle raison leur dire pour les consoler d'un état malheureux, comme est celui de n'avoir pour tout bien que son travail, pendant que les autres sont à leur aise?

. CÉLESTiNE. — Un bon laboureur et un bon artisan sont plus heureux que nous dan? les temps ordinaires ; ils gagnent leur vie et la passent plus doucement que les grands.

Pauline. — Dieu a fait les états différents; si chacun y demeurait en paix, tout en irait mieux.

Victoire. — Je ne croyais pas que les toiles peintes nous menassent à tant de réflexions sérieuses.

CÉLESTINE. — 11 faut en faire sur tout, pour ne pas se laisser entraîner au torrent des discours généraux, qu'on fait sans avoir rien approfondi.

Victoire. — On dira que nous parlons comme ayant été élevées dans un lieu tout dévoué au roi et à la faveur.

Pauline. -- On verra que nous savons nos devoirs, qui nous obligent à craindre Dieu, à honorer le roi et à être soumises à toute autorité.

^34 MADAME DE;MAINTEN0N.

MÉLANiE. — Comment! [vous nous voulez soumettre au juge du village ?

CÉLESTiNE. — Oui, assurément ; toute autorité vient du prince, il faut la reconnaître.

Victoire. — Tout cela me paraît tyrannique.

CÉLESTiNE. — Parce que vous n'en voulez pas voir la raison. Cette tyrannie vous accommode pourtant, quand elle met votre vie et votre bien en sûreté, et alors vous voulez bien reconnaître les juges, les sergents, et tout ce qui contribue à réparer les torts qu'on nous aurait faits.

Page 1