‹ Madame de Montespan et Louis XIV: étude historiqueChapitre 126 sur 204 · LE DUC DU MAINE A MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

LE DUC DU MAINE A MADAME DE MAINTENON

Je suis bien aise du moyen dont vous vous êtes servie pour m'appreiîdre que ma conduite n'est pas bonne; mais je suis étonné et fâché que, l'ayant trouvée telle, vous ne m'en ayez pas averli plus tôt. Vous direz peut-être que c'étoit de peur de me chagriner ; mais vous savez mieux que personne que sur des choses de celte conséquence-là, dès que l'on aime véritablement, comme je crois que vous m'aimez, il n'y a point de mesure à garder. Je m'en vais donc répondre à tous les points de votre lettre.

* Correspondance génf(r aie de madame de Mainfenon, t. lïl, p. 402.

Vous Yous souvenez bien que lorsque madame de Moiitospan revint, je vous priai de savoir d'elle quel genre d'étude je ferais. Je vous promis dans ce temps que, jusqu'à ce qwo madame de Hontespanl'eût choisi, je condnucrois les mathématiques. Je n'y ai manqué au plus que quatre fois. Vous me mandez d'aller une fois la semaine chez madame la dauphine ; j'y vais plus souvent. Toutes les fois que M. le dut^ de Chartres est ici, je vais le voir une fois tout au moins. Il y a aujourd'hui cinq jours que j'allai chez Monsieur. Je n ai manqué que trois jours à aller chez Mademoiselle. Je ne vas point chez M. le prince et chez madame la princ<'sso, parce que la défense que Mademoiselle me fit faire d'y aller n'a point encore été levée. J'ai tort sur M. et madame la princesse de Conti. Il y eut hier trois jours que je perdis contre M. le prince de Conti . Je comptois de recevoir mon argent hier et de le payer tout aussitôt. Je ne vous l'avouai point, parce îue vous n'aimez pas que je joue, et que j'espérois que vous "en sauriez rien.

Pour ce qui est de la lettre du Père de La Chaise, il y a plus de trois ans que madame de Montespan parle et me fait par- 'erpourM. deMalésieux, et me demande de temps en temps 'es réponses que l'on me fait. Comme c'est toujours des promesses et jamais d'effets, elle me fait la guerre : 91e je n'ai point de cœur, que je ne vois pas qu'on s(» ^oquede moi, et que jene m'en soucie pas, et me dit en 'ïiôine temps qu'il faudroit parler au Père fortement. Outré de ses reproches, à ses derniers refus, je lui écrivis un(» 'oltre que je crois que vous avez vue, à la manière dont vous ïïi'en parlez. J'en tirai une copie, pour m'en faire honneur auprès de madame de Montespan. Je lui montrai. Elle me dit qu'elle étoit bien aise que j'eusse ce sentiment, mais qu'il ne falloit pas le faire paroîlre. J'envoyai alors redemander ma lettre, mais elle étoit donnée. Le Père de La Chaise

me promit qu'il ne la montreroit et n'en parlerait à sonne ; c'étoit du révérend Père me surprendre, car je bien que, quoique je sois un gentilhomme de campa qui passe ma vie loin du monde et des plaisirs *, touj dans les forêts avec M. de La Hochette, rien ne seroitc ble de me faire manquer à ma parole. Mais passons; j vas que trois fois la semaine à la chasse. Je n'eu fais [ d'aulre que celle des chiens courants. Je m'y diveri merveille. A la vérité, je n'y mène personne ; j'ai tort en en ce point, mais cela est aisé à changer. La Rochette, les chasses, ne me fait-quasi point de visites; une oui tout au plu3, quand je suis avec mes gentilshommes. Goi ils ne sont pas autrement savants, je leur parie de la chf Autrefois j'y allois plus souvent que je ne fais, vous soi en passant

3i. — MADAME DE MONTESPAN A DANIEL HUET,

J^VÊyUE DE SOISSONS*.

On est bien heureux, Monsieur, quand vous preneï cause sous votre protection. Ce que vous m'avez dil l'écriture m'y a fait trouver des mérites dont je ne m' jamais aperçu. J'avois toujours cru que la vivacité conversation et le plaisir de voir naître les pensées h

2 La Correspondance générale dit ; a dans les plaisirs, » ce q un non-sens.

5 Sic. Non achevée et sans signature. [Note de Lavallée.)

* Bibl. imp., Mss. S. F. 5,272. — Correspondance de Huet, t. Cette lettre fut imprimée dans le temps sur un quart de feuille date ni siiscription, avec ces mots en tète : ï.etlre de madame d( tespan.

On serait tenté de croire qu'elle a été revue et retouchée pa

voit emporter sur le froid d'une lettre, qui peut être faite

avec un grand loisir et dont les déguiseraens ne peuvent

être découveiis par les mines, ni les secours ' par aucun

témoin. Hais ce que vous m'avez dit m*a bien fait changer

d'avis; vous m'avez fait trouver la conversation grossière,

trompeuse et dangereuse ; Ton s'y emporte souvent à dire

des choses contre sa pensée ; Tavis des autres nous entraîne

ou nous révolte ; nous parlons selon ce qu'on nous dit et

pomt selon les véritables sentimens de notre cœur. On se

bit par là des ennemis de gens à qui l'on ne veut aucun

mal ; on laisse entendre des choses si précieuses qu'elles

perdent de leur mérite en les livrant aux témoins que l'on

a, souvent sans les connoître. Un ton plus haut nous coupe

. la gorge dans les affaires de conséquence, et la timidité nous

Ole quelquefois tout le mérite d'une jolie pensée, parce

qu'elle n'est pas prononcée agréablement.

L'écriture met à couvert de tous ces inconvéniens. Elle fait en même temps la sûreté de ceux qui écrivent et le bon- '•eurde ceux à qui Ton écrit. On s'explique avec confiance, parce qu'on n'est entendu que de celui de qui on veut l'être, ^t ce qu'on dit lui devient mille fois plus agréable par l'assurance qu'il a de ne le partager avec personne. Mais ce ÎUi donne, à mon sens, l'avantage tout entier aux lettres ^Urla conversation, c'est qu'elles ne vous donnent pas seulement des paroles que lèvent emporte et que l'air dissipe,

fcesse de Fonlevrault. En effet, il s'en faut que les lettres suivantes de ^dame de Hontespan à Huet aient la môme élégance.

Nous avons dit (chap. ix, p. 182) (jue Huet (il devint évêque d An^nches en 1692] ne cite pas même madame de Montespan dans ses Mémoires,

Toute celte correspondance est tirée du même recueil. Ce sont des copies. Les originaux sont, dit-on, en Angleterre, dans le cabinet de lord Ashbumam.

s Sic dans la copie.

274 LËTtftES DE MâDAMË i)E ItÛNTËSt^A^

elles rendent les pensées visibles et aussi durables qa^ ^w^. papier même à qui on les confie. On a la joie d*yrecoim0ttlB la main de la personne qui nous écrit, de la suivre (!>'''' toutes les lignes où elle a passé. On recherche Jusque d«** la manière dont les caractères sont tracés ce que les terrD^ les plus vifs ne sauroient jamais bien faire sentir. ^^

Vous voyez, Monsieur, que j'ai assez bien profité de if 0* instructions, et j'espère que vous vous en aperce vrezettCQf* mieux dans la suite par la régularité que j'aurai à entretefi^^ le commerce de lettres que je commence aujourd'hui if ^* vous.

35. — M.\DAME DE MONTESPAN, L'ABBESSE ET LES DAMES DE FONTEYRAULT A DANIEL HUET.

[Août 1689.) ( De lu main de madame de Hontespau.]

La tristesse qu'a répandue votre absence est si général^ dans la maison* que l'on n'a pu se résoudre à confier à uf*^ seule personne le soin de vous l'apprendre. Chacune vet** vous en parler en particulier, et je prélends vous montr^^ par ma précipitation que ma peine est la plus vive 4^ toutes.

(D'une autre main^.)

Le prix que madame de Montespan a mis au rang d^ l'écriture excite un si grand empressement) que, pendant'

* Iluet venail dépasser quelques jours à i'abbuyo de FodteTraull, od madame de Montcspan se trouvait avec sa fille, mademoiseUe d^ Blois.

< Madame de Jussac, gouvernante de mademoiseUe de Blois.

Voir réloge qu'en fait Saint-Simon (Mémoires, t. I, p. 407). c Elle sut allier, dit-il, la plus constante couilancede madame de Nontespan

que les personnes importantes s'arrachent la plume, je me hâte de vous assurer, Monsieur, que je suis du nombre de celles qui vous regrettent le plus vivement.

(D'une autre main'.)

Madame de Jussac me fait un fort mauvais tour, et si elle èloitune digne gouvernante, elle m'auroit fourni une jolie pensée plutôt que de songer à elle; mais, au défaut de Tinduslrie, je me sers du droit de mon rang pour vous dire le pins tôt qu'il m'est possible, Monsieur, que je suis fort fâchée de votre absence.

(De la main de l'abbesse de Kontevrault.)

h n'ai cédé qu'à la violence, car, de mon bon gré, je ne 'oeserois pas avisée de faire les honneursdemamaisondans ''ne circonstance où la promptitude décide du degré de dou- ^^ur que cause voîre éloignement *.

^^^ l'estime de madame de Maintenon... C'étoit une grande femme,

^ ootaie mine, et qui avoit élé fort agréable cl toujours parfaitement

^'^^euse. EHe étoit douce, modeste, bonne, mais sage et avisée... »

"*. ^on mari fut tué aux côtés du duc du Maine, en 1690.

^ Mademoiselle de Blois.

On lit dans les Mémoires de Huel, au sujet de son premier voyage,

j '^^Utevrault ; « Avant de regagner Aulnay, cet agréable centre de mes

1' w ^^' ^® résolus de visiter la célèbre abbaye de Fontevrault , dont

J'^^besse et supérieure de tout l'ordre qui porte ce nom était Marie-

**/ieleine-Gabrielle de Rochccliouart. J'ai déjà parlé d'elle et loué sa

^^ singulière, son esprit remarquable , son savoir-vivre exciuis et

j^tes ses autres qualités. Avec une érudition au-dessus de son âge et

J*® ^n sexe, elle avait autant de soin de l'envelopper sous le voile de

^ ïïxodestie que si elle eût eu honte d'être savante. Je la connaissais

"®Puis mon enfance, et j'avais religieusement entretenu mes rapports

*^^c elle par toutes sortes de bons offices et par un commerce de lettres.

^tçda venu à Dourbon avec elle; mais elle avait été rappelée à Fontc-

'^^ijlt pour des affaires urgentes quehiues jours avant mon départ, et

**\ait été convenu entre nous que j'irais la voir en retournant en Nor-

"*^ndie...> [Mémoires, traduits du latin par M. C. Nisard, p. 229.)

[D'une autre main*^.]

Les gens qui ont le moins eu l'honneur de vous voir s'aperçoivent avec chagrin de votre absence, et, pour que vous n'ignoriez pas de qui vous vient ce compliment, je me ferai connoître en vous promettant avec joie le plus bel en-fant de Tambourine.

( D'une autre main ^.)

Quelque guerre que l'on vous ait faite sur mon sujet, je ne crois pas devoir me flatter d'une distinction dans votre esprit en voyant Jes personnes qui vous écrivent et les choses qu'elles vous disent. Elles emporteront assurément toute votre attention et toute votre sensibilité; cependant, Monsieur, je vous déclare que la justice que je me fais là-dessus ne laisse pas de m'ôtre dure.

(D'une autre main'.)

11 est bizarre, Monsieur, que n'ayant presque point eu l'honneur de vous voir ici, vous entendiez parler de moi dans cette lettre. Cependant, je vous assure avec tout le monde qu'on s'aperçoit de votre absence, et qu'en mon particulier je vous honore infiniment.

^ Mademoiselle de Montpineau, novice.

^ Madame de Lhôpital.

' Marie-Ëlisabelli de Rochecliouart , une des cinq fiUes du duc de Vivonne ; nièce de madame de Montespan. L'évêque d'Avranches lui a consacré une jolie page qu'il est juste de citer :

« Il y avait alors (en 1G89) à Bourbon une belle et modeste jeune fille que j'ai célébrée dans mes vers, Marie-Élisabeth de Rocliechouart. Elle y avait accompagné l'abbesse de Fontevrault, salante. J'en citerai un trait qui donnera la mesure de son mérite. Je la trouvai un jour seule dans un coin de son appartement , tandis que ses compagnes jouaient ou causaient entre elles. Elle lisait attentivement un livre

(D'une autre main^.

ne VOUS ai jamais parlé, Monsieur, et j'ai fort peu eu

aneur de vous voir. Cependant, on veut non-seulement

je vous écrive, mais môme que je vous témoigne le cha-

a que votre absence cause ici. Vous pouvez croire que

te nécessité me paroit dure, mais il n*y a pas ici moyen

i s'en défendre.

d'elle cacha soudain, dès qu'elle me vit entrer. Je lui déclarai que je

oulais voir ce livre, et qu'au besoin j'y emploierais la force. Après

ivoir longtemps résisté, elle céda enfin en rougissant beaucoup. Elle me

BWntra le livre, qui était un recueil de quelques opuscules de Platon,

deTéditiou grecque de Bâle. Elle me supplia de ne pas la trahir, et

P<nsque le hasard m'avait conduit céans, de lire avec elle juqu'à la Gn

^ CriUm, dont elle avait déjà lu lé commencement. C'est ce que nous

^lues en effet. Mais tout le temps de la lecture, je demeurai dans un

«onnement profond, causé par la découverte que je faisais alors de tant

d'érudition jointe à tant de modestie, dans un sexe et dans un âge si

*^ndre. Ce n'était pourtant là que la moindre des qualités de made-

"loisellede Rochechouart.» (Af^/wofr^«, etc., p. 2*28.)

ht acte du 4 mai 1693 (voir à l'Appendice, pièce n* x), madame de

^ontespan désigna mademoiselle deRochechouart-BIortemart pour faire,

^l^ès sa mort, les fonctions de supérieure des Filles de Saint-Joseph, si

j ®lejugeait à propos. Cependant, d'après Moréri, Marie-Elisabeth de Ro-

^houart, dame d'atours de la duchesse d'Orléans, aurait été mariée,

^^C95, au marquis de Castries.

^tie autre ûUe du duc de Vivonne, Louise-Françoise, devint abbessc

r^ ^'ontevrault à la mort de sa tante, et moui'ut en 1742, après avoir

"^ abbesse trente-sept ans.

, %nûn, le duc de Mortemart, fils du duc de Vivonne, eut de son ma-

J'^çe avec une des filles de Colbert plusieurs enfants, dont deux lilles,

■^fie-Anne, née en 1683, et Louise Gabrielle, née en 1684.. qui entrèrent

'^ï^t jeunes au couvent, et qui y moururent.

Madame de Montespan avait donc, elle le dit d'ailleurs elle-même dans

*^ lettres, plusieurs de ses nièces à Fontevrault. * Mademoiselle de Maure.

278 LëTTHES de MADAME DB MONTES^AM

(D'une autre main®.)

Pour moi. Monsieur, je n'oserois vous dire de douceuii) puisque je ne vous plais qu'en vous montrant les dents.

(D'une autre jnain*®.)

Depuis que vous êles parti, madame ne m'appelle plas,eft je vois bien que je devois à vos plaisanteries l'air de faTeor que j'avois dans ce temps-là. Jugez, Monsieur, si je vous regrette, puisqu*en vous quittant j'ai perdu ce que j'avon de plus agréable.

(D'une autre main.)

Si vous coanoissiez la violence que je me suis faite poor n'être pas des premières à vous témoigner le chagrin que j'ai de votre absence, vous jugeriez aisément que mes sentimens ne sont pas les moins vifs, quoique je ne me soisptf pressée de vous les marquer ici.

(De la main de Tabbé Gcnest*'.)

Quoique vous nous eussiez dérobé toutes les clartés qui nous charment et qui nous conduisent dans ces déserts»

9 Madame de Saint-Just.

^^ Mademoiselle des Ma2is.

** Charles-Claude Genest, abbé de Saint-Vilmer, aumônier de S. A. R. madame la duchesse d'Orléans (mademoiselle de Blois), secréttirë général de la province de Languedoc; né à Paris en 1659, membre de rAcadémie française en 1698, mort en 1719.

On trouve de curieux détails sur la vie passablement romanesques de l'abbé Genest dans une lettre de l'abbé d'Olivct au président Bouhier. [Histoire de rAcadémie (Yançaise, par Pellisson et d'Olivet, édition Livet, t. II, p. 569.)

Attaché pendant quelques années au duc de Nevers, il avait été présenté par lui à sa belle-mère, madame de Thianges, qui le mit en relation avec SCS sœurs, l'abbesse de l^'ontevrault et madame de Montespan. Celle-ci le donna comme précepteur à mademoiselle de Blois, dont il devint plus tard aumôtiier.

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