CHAPITRE PREMIER
La réponse de Louis XIV fut laconique : « Vous pouvez, ccrivit-il à Colberl en marge de sa lettre, faire dire un mot au juge, pour qu'il termine les affaires de M. de Hontespan, afin qu'il parle au plus tôt. x> L'affaire dont le ministre était chargé de hâter Texpédilion éprouva l-elle des relards? Une lettre que lui adressa Louis XIV le 15 juin 1678, fait voir quelles étaient, en ce moment, rirritation du mari et les appréhensions de la marquise et du roi . La situation était délicate. On va voir comment la dénoua Jupiter.
a II me revient que Montespan se permet des propos indiscrets; c'est un fou que vous me ferez le plaisir de faire suivre de près, et pour que le prétexte de rester à Paris ne lui reste pas, voyez Novion, afin qu'on se hâte au parlement. Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme, et comme il en est capable, et que les suites seroient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt». »
Si la Bastille n'est pas nommée, elle est évidemment
* OEuvres de IjOUîs A7K, t. V, p. 576. — Neuf ans auparavant, en septembre 1669, une compagnie commandée par le marquis de Montespan avait insulté le sous-bailli de Perpignan. A cette nouvelle, Louvois enjoignit à l'intendant de poursuivre l'affaire vigoureusement en faisant en sorte d'y impliquer, de façon on d'autre, le marquis de Jfontcspau, afin de l'effrayer, de le faire déserter, ou tout au moins pour avoir la facilité de le casser avec apparence de justice. La lettre de loDVois est tristement curieuse. On la trouvera à l'Appendice, pièce V V M$.
2i xMADAME DE MONTESPAN.
Ircize années, les plus brillantes du règne, coïnciden avec les chefs-d'œuvre de Molière, de Racine, de La Funlaine. Celait aussi le temps où les constructions ruineuses de Versailles s'élevaient, malgré l'opposition et au grand déplaisir de Colberl, à qui elles imposaient des aggravations de charges dont les moindres villages ressentaient le contre-coup. Quand madame de Montespan entra dans cette vie d'enchantements et de merveilles où, comme dans les contes de fées, les grands palais, les équipages à six chevaux, les diamajits et les pierreries, naissaient sous ses pas au premier semblant d'un désir, elle avait à peine vingt-sept ans. Louis XIV avait fait faire à Versailles, pour mademoiselle de La Vallière, une ramasse y rorte de montagne russe où il aimait à glisser avec elle. Madame de Montespan la fit rétablir. Encourageant le roi dans son goût pour les embellissements et les nouveautés, luttant d'invention avec les artistes, elle fit le plan d'une pièce d'eau où figurait un arbre en cuivre, des branches duquel s'échappaient de petits jets. Une multitude de joncs do métal lançaient aussi de l'eau. Cette pièce, plus étrange que gracieuse, fut appelée le Marais. Admirée de tous comme le chef-d'œuvre de Versailles, tant que dura l'influence de la favorite, elle a été remplacée par les bains d'Apollon*. On a pu
* Mémoires de la société des sciences morales, des lettres et arts de Seine-et-Oisef l. VII, 1 866. Travaux hydrauliques de Versailles sous Louis XIV, 1664-1688, p. J. A. Le Roi.
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juger, d'après les contemporains, de la beauté sans rivale de madame de Monlespan. Quel éclat ne devaient pas y ajouter son esprit étincelant, moqueur, acéré, le bonheur de tout dominer et de tout écraser, la certitude de plaire éprouvée par cent caprices, sans compter les toilettes les plus resplendissantes I Madame de Sévignô nous a décrit cette robe merveilleuse « d'or sur or, rebrodé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée. » Un fin courtisan, Langlée*, qui élait de son jeu et du jeu du roi, lui avait fait cette surprise. Dne autre fois, au retour des eaux de Bourbon, les <lfiux plus spirituelles marquises du règne se rencontrèrent. Le portrait suivant adressé peu de jours après (29 juillet 1676) à la gouvernante de Provence, n'estil pas vivant? « Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait la maréchale de La Meilleraie ; mais sérieusement, c est une chose surprenante que sa beauté ; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit toute habillée de point de France, coiffée de mille boucles ; les deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues ; des rubans noirs sur sa tète, des perles de la maréchale de l'Hôpital embellies
* Fils d'un maltôtier et d'une femme de chambre d'Anne d'Autriche Aussi heureux au jeu que Dangeau, il y gagna une fortune considérable. Mort en 1708.
26 MADAME DE HONTESPAN.
de boucles et de pendeloques de diamans de la dernière beauté' ; trois ou quatre poinçons, point de coiffe ; en un mot, une triomphante beauté à faire admirer t tous les ambassadeurs. » Qu'on place à côté d'elle, devant une table où l'on joue des millions en riant, le roi et la reine, la comtesse de Soissons, madame de Soubise, madame de Ludres, madame de Monaco (mademoiselle de La Vallière est aux Carmélites), le prince de Marsillac, Langlée et le duc de Vivonne ; derrière eux, par groupes épars, quelques ministres, les ambassadeurs, la foule des dames et des courtisans, et l'on aura un tableau fidèle de Saint-Germain ou de Versailles, un soir d'appartement.
Tant que les médecines des Fagon, des Daquin, des Valot, n'eurent pas altéré sa santé robuste, Louis XIY, qui aimait la guerre, les sièges, les grandes revues, fit de fréquentes excursions aux frontières, et longtemps, la reine, les favorites et les intimes de la cour le suivirent dans ces voyages, malgré la mauvaise saison et des chemins parfois impraticables. Nous avons raconté un des incidents qui marquèrent en 1667 le voyage d'Avesnes où madame de Montespan devint la maîtresse du roi, les naïfs élonnements delà
* Mademoiselle de Monlpensier dit au sujet de ces perles qu'elles étaient plus grosses que celles de la reine. D'un autre côté, on lit dans une lettre de Colbert à Mazarin, du 10 septembre 1059 : « La marécliald de l'Hôpital olïre son beau collier de perles et telle autre somme qu'on voudra pour la charge de dame d'honneur de la reine future. » {Lettres de Colbert, U I.)