CHAPITRE QUATRIÈME
entravé cette sainte détermination ; mais la persévérance de la maîtresse délaissée et les instances de Bos- 5uel avaient fini par les surmonter *.
Il s'agissait maintenant d'un triomphe bien plus difficile, et l'affaire bientôt connue de toute la cour avait pris les proportions d'un événement. Le jeudi de la semaine sainte (H avril 1675), madame de Montespan éprouva un refus d'absolution de la part d'un humble préire de Versailles, et le prêtre fut approuvé par son curé*. Élevée dans un couvent, et, si l'on doit croire madame de Caylus, fidèle en tout temps aux pratiques religieuses, madame de Montespan avait une fois répondu à la duchesse d'Uzés, étonnée de certains scru- ^ pules : « Faut-il, parce que je fais un mal, faire tous > les autres? » Le refus qu'elle venait d'essuyer ne pou-^J vait que la blesser vivement, et elle se plaignit au roi, qui consulta Bossuet ; mais celui-ci répondit que, «dans des circonstances semblables, une séparation entière, absolue, étoit une disposition indispensable pour être admis à la participation des sacremens... » Forcé de reconnaître que le prélat avait raison, Louis XIV pro-
* Voir notre étude sur la duchesse de La Vallière, loc. cit. — Voir aussi un volume plein de fa'ts et de détaUs très-peu connus : Bossuet ^^cepieur du Dauphin et évéque à la cour, par M. Floquet, p. 473.
t-e prêtre s^appelait Lécuyer, et le curé Thibaut. — Trois ans aupa- '^^fint, louis XIV avait communié à Pùiiues. On lit dans les registres oe la paroisse de Saint-Germain de Tannée 1672 : a Le samedi 16 d'avril, veille de la lête de Pâques, le roi fit sa communion en l'église paroissiale, i [Précis historique de Saint^Germain-en-Layef par Lorot et de Sivry,p. 188.)
58 MADAME DE MOÎNTESPAN.
mil tout ce qu*on voulut. Déjà, depuis plusieurs années. ses oreilles avaient dû s'accoutumer à des avertissements sévères, car, dans les avents et les carêmes qu'il prêchait à la cour, Bourdaloue ne lui ménageait pas les vérités les plus fortes*. A l'époque où nous sommes, le courageux prédicateur blâmait les légèretés criminelles qui détruisent et anéantissent l'effet de tous les dons de Dieu, les inégalités et les circonstances qui rendent suspectes nos ferveurs et nos vertus mêmes, la facilité malheureuse à reprendre le cours du mal, les découragements, les déplorables vicissitudes de relâchement et de zèle, de pénitence et de rechute, de vie et de mort. Retournant sans pitié le fer dans la plaie, Bourdaloue avait demandé à son auditoire « si le divorce fait avec la chair et avec le monde étoit semblable aux ruptures de ces âmes passionnées qu'on voit, après bien des éclats, bien des dépits, bien des reproches, revenir à de nouveaux engagemens et s'atlacher l'une à l'autre plus étroitement et plus fortement que jamais... »— « N'avez-vous plus revu, disait-il encore, cette personne, écueil de votre fermeté et de voire constance? N'avez-vous plus recherché des occasions si dangereuses pour vous? » Allant directement au roi lui-même, il s'écriait un autre jour, avec non moins d'éloquence que de vérité i « Ah! chré-
* Arrivé à Paris en 1669, Bourdaloue prêcha à la cour l'avent de 4670 et les carômes de 1072,1674,1675, 1680, 1682. — Ou est surpris que sa vie, son caractère, son talent n'aient pas encore été le sujet d'une étude développée.
CHAPITUE QUATRIÈME. 59
tiens, combien de conversions votre seul exemple ne produiroit-il pas ? Quel aUrait ne seroit-ce pas pour certains pécheurs découragés et tombés dans le désespoir, lorsqu'ils se diroient à eux-mêmes : Voilà cet homme que nous avons vu dans les mêmes débauches que nous, le voilà converti et soumis à Dieu. » — « Ce qui sauve les rois, disait-il dans le même sermon, c'est la vérité, et Voire Majesté la cherche, et elle aime ceux qui la lui font connoltre, et elle n'auroitquedu mépris pour quiconque la lui déguiseroit; et, . bien loin de lui résister, elle se fait gloire d'en être vaincue *... »
Ces portraits^ dont les originaux étaient sous les yeux de tous et que chacun pouvait reconnaître, ces vérités à bride abattue^ ces coups de tonnerre^ produisirent l'effet attendu. Le Grand Pan^ comme madame de Sévigné appelle encore Bourdaloue, pour sa force, sa chaleur, sa logique irrésistible, eut des accents et fit entendre des vérités dont Louis XIV avait été troublé '. Moins
• * Sermons sur la Persévérance chrétienne et sur la Résurrection de ^^fus-Chriftt, ce dernier prêché le jour de Pâques. Un autre sermon sur ^'^tnpureté avait paru contenir des traits si forts, que Bonrdàloue s'en ®ïcu8a en quelque sorte dans le sermon suivant t. — Languet de Gergy "'conte, dans ses Mémoires sur madame deMaintenon, que le Père Bour- ^o\ie étant allé, suivant l'usage, prendre congé du roi à la fin du ca- ^ine, Louis XIV lui aurait dit ; « Mon père, vous serez content de moi; J*i renvoyé madame de Montespan à Clagny. — Sire, aurait répondu Bourdaloue, Dieu seroil bien plus content si Clagny étoit à quarante Weues de Versailles. » [Mémoires, etc. dans la Famille d'Aubigné, par ^» Lavallée, p. 165.) «
* Lettre du 25 novembre 1671 . Madame de Sévigné revient souvent siu> le compte de Bourdaloue, notanmient dans sa lettre du 9 mars 1680 ^ dans celle du 28 mars 1689.
émue, et pour cause, madame de Montespan disait de lui « qu'il prêchoit assez bien pour la dégoûter de ceux qui prêchoient, mais non pas assez bien pour remplir l'idéal qu'elle avoit d'un prédicateur *. » D'aulre part, pendant que le prédicateur de la cour frappait dans l'enceinte du temple et en public, ces coups violents, Bossuet, à qui ses fonctions de précepteur du Dauphin donnaient un accès fréquent auprès du roi, corroborait, dans des entretiens intimes, les avertissements partis de la chaire. Ce prince était arrivé à l'âge de trente-sept ans, et il semblait que les grandes passions de la jeunesse devaient être apaisées en lui. Il avait en outre été élevé par sa mère dans le respect des choses sacrées, et l'on remarquait qu'il avait fait exactement jusqu'alors, grâce à l'indulgence excessive de son confesseur, ses dévotions annuelles. On raconte enfin, qu'il ne manqua que deux jours en sa vie (encore était-ce à l'armée,) d'entendre la messe. Quoi qu'il en soit, la surprise des courtisans dut être grande, quand le bruit se répandit que, sur le point de partir pour l'armée, il avait résolu de ne pas y aller en état de péché mortel et chargé Bossuet de voir madame de Montespan pour la décider à quitter Versailles. Eh quoi! un empire si bien établi, un ascendant auquel on n'avait jamais résisté, tant d'esprit, de beauté, une si longue habitude, les liens du sang les plus forts, tout cela croulerait ou perdrait son prestige sans aucun symptôme avant-coureur.
^ M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi; Bourdaloue, t. IX, p. 218.
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Quelques censeurs rigides auraient parlé, el il faudrait renoncer à cette direction suprême des fêles et des plaisirs de la cour, à la domination presque absolue de celui qui pouvait tout^ ! Ce n'était que trop vrai; Tidole delà veille eut ordre de s'éloigner, et se rendit à Paris dans une maison écartée où l'évêque de Condom (c'est son secrétaire intime qui le raconte) allait en poste tous les soirs pour la disposer à une complète séparation. On devine les explications premières. « Elle Taccabla de reproches, rapporte l'abbé Le Dieu ; elle lui dit que son orgueil Tavoit poussé à la faire chasser; qu'il vouloitseul se rendre maître de l'esprit du roi. » Puis, toute cette colère s'étant bientôt brisée devant le calme inaltérable de Bossuef, « elle chercha à le gagner par des flatteries et des promesses; elle fit briller à ses yeux les premières dignités de l'Église et de l'État *. »
* On lit dans le livre I*' des Mémoires de Charles Perrault : « Louis XIV dit un jour en présence de MM. de Villeroy, le Tellier, de l'ionne, du maréchal de Grammont, de M. Colbert et autres : — « Vous êtes tous mes amis, ceux de mon royaume que j'affectionne le plus, et cû qui j'ai le plus de confiance. Je suis jeune, et les femmes ont ordinairement bien du pouvoir sur ceux de mon âge. Je vous ordonne à tous, qiie si vous remarquez qu'une femme, quelle qu'elle puisse être, prenne empire sur moi et me gouverne le moins du monde, vous ayez à m'en avertir. Je ne veux quf vingt- quatre heures pour m'en débarras- ^^fet vous donner coffîentement là-dessus. » — Perrault ajoute que c'est ^tel qui lui fit transcrire ces paroles. A quelle époque furent-elles Fononcées ? Probablement en 1605, pendant la faveur de la douce et inoffensive duchesse de La Vallière. Et songer que celui qui avait parlé ^6 la sorte finit par épouser madame Scarronî
* Histoire de Bossuet, par M. de liausset, t. II, p. 55, édit. de Versailles, 1814.
02 MADAME DE MONTESPAiN.
Tandis que, crainte de se compromettre avec les pui^ sances, madame de Sévigné se tairait sur ce suje ^ délicat, se contentant d'informer Bussy (10 mai 1675/ « qu'il y auroit beaucoup de choses à dire, mais qu'elte n'en trou\oitpas une à écrire, » un parent du marquis de Feuquières lui écrivait de. Paris, en déguisant les noms : c< L'on doit vous avoir mandé la sortie de la cour de Licidas (madame de Montespan). Il est toujours à Paris, et les habiles prétendent que la chose est sans retour. Voilà ce qui fait la grande affaire. » Le môme correspondant ajoutait le 11 mai, que « M. de Condom étoit le seul, hors les ministres, qui eût vu le roi depuis un mois^ » Plus hardie que madame de Sévigné et le marquis de Pas, parce qu'elle était sans attaches officielles, madame de Scudéry avait écrit de son côté à Bussy-Rabutin : « Le roi et madame de Montespan se sont quittés, s'aimant, dit-on, plus que la vie, purement par principe de religion. On dit qu'elle retournera à la cour sans être logée au château et sans voir jamais le roi que chez la reine. J'en doute, ou du moins que cela puisse durer ainsi, car il y auroit grand danger que lamour ne reprît le dessus. » Et le clairvoyant Bussy de répondre : « On ne remporte la victoire sur Pamour qu'en fuyant. » *
En attendant, Bourdaloue, Bossuet, lePère deLa Chaise
* Lettres inédites des Feuquières, t. ni, p. 249 et 281 ; passages cités par M. Floquet, dans son Étude sur Bossuet précepteur du Dauphin et évêque à la court p. 504.