CHAPITRE CINQUIÈME. fi
dame de Montespan est malade; je me partage entre elle et les princes.» Un caprice traversa-f-il dans ces premiers temps l^esprit du roi? L'année suivante, ses visites à la maison de Vaugirard devenaient plus fréquenles, et il y trouvait, écrit madame de Coulanges à madame de Sévigné, « une dame si aimable et de si bonne compagnie qu'il souffroit impatiemment son absence. » Hasardons une appréciation sur cette mystérieuse évolution des deux cœurs : qu'il y ait eu alors, de la part du roi, essai de séduction, cela parait certain. Mais, sans doute aussi, des scrupules, des craintes s'élevèrent, et le caprice, faute d'être encouragé, se dissipa pour le moment.
Dn personnage important, l'abbé Gobelin, intervient à celte époque dans la correspondance de madame Scarron, et c'est au moyen des lettres qu'elle lui adresse que nous pourrons suivre les fils du drame intime qui ^aêtre,pendanldix années, la grande affaire de la cour, longtemps absorbée par les soins matériels de la vie, sollicitant des pots-de-vin pour son frère, et, pour elle, des brevets d'invention qu'elle revend de son mieux, la gouvernante des enfants légitimés reçut enfin, grâce aux gentillesses du duc du Maine, 200,000 livres qui lui servirent à payer le marquisat de Maintenon. « Je suis 6n marché, écrit-elle le 16 octobre 1674 à son frère, «l'une terre dont j'offre 240,000 francs; n'en dites encore rien ; il ne faut jamais se vanter; cela porte malheur et est ridicule. Adieu, mon cher frère, je crois que
nous passerons une assez jolie vieillesse j s'il peut y e. avoir de jolie. » La réflexion sent encore bien sa go vernanle; mais bientôt le roi l'appelle madame de Maintenon, el la scène change. La maîtresse impérieuse s'aperçut la première qu'il faudrait désormais compter avec la nouvelle marquise. La manière d'élever les enfants confiés à ses soins avait déjà occasionné entre elles de fréquents démêlés; la jalousie vint les envenimer. Madame de Montespan reconnut, mais trop tard, qu'elle s'était donné une rivale ; elle essaya de réparer son imprudence et d'assurer son empire en la mariant. Il s'agissait « d'un duc asssez malhonnête homme et fort gueux; » la négociation échoua. De son côté, madame de Maintenon (la comédie humaine se glisse partout) avait des plans de conversion. « Quoil madame, vous venez de communier et vous allez vous jeter, de propos délibéré, dans un péril certain d'offenser Dieu * ? » Comment raconter les soupçons, les dégoûts, les brouilles, les raccommodements de tous les jours*?
* Correspondance générale y t. 1, p. 220, note.
* Nous en trouvons la preuve écrite dans les Mémoires de mademai^ selle d'Aumale :
a Madame de Maintenon étant un jour seule avec madame d& Montespan, dans une prise la plus violente du monde, le roi les surprix et les voyant toutes deux échauffées, il demanda ce qu'il y avoit. Madame de Mainlenoii prit la parole d'un grand sang-froid et dit au roi : « Si Votre Majesté veut passer dans cette autre chambre, j'aurai l'honneur de lui dire, i» Le roi y alla ; madame de Maintenon le suivit ; madame de Montespan demeura seule. Quand madame de Maintenon se vit seule avec le roi, elle ne dissimula rien ; elle peignit la dureté et la rigueur de madame de Montespan d'une manière vive, et fit voir tout ce qu'elle
CHAPITUE CINQUIÈME. K»
Madame de Maintenon désirait, disait-elle, quitter la cour; mais Tabbé Gobelin, convaincu que Dieu avait des vues sur elle, l'en empochait. « Je ne saurois comprendre, lui écrivait-elle alors, que la volonté de Dieu soit que je souffre de madame de Montespan. Elle est iflcapable d'amitié, et je ne puis m'en passer; elle ne • sauroit trouver en moi les oppositions qu*elle y trouve sans me haïr ; elle me redonne au roi comme il lui plaît, et m'en fait perdre Testime ; je suis donc avec lui sur le pied d'une bizarre qu'il faut ménager. Je n'ose lui parler directement, parce qu'elle ne me le pardonncroit jamais, et quand je lui parlerois, ce que je dois à miame de Montespan ne me petit permettre de parler contre elle ; ainsi je ne puis jamais mettre aucun remède à ce que je souffre^ » N'ayant pu convertir madame de Montespan, et ne voulant pas parler contre c'ie, ce qui était bien, madame de Mainlenon entreprit une autre conversion, celle de Louis XIV. Il est vrai que le résultat devait être le môme. L'honnêteté du but la
avoit lieu d'en appréhender pour l'avenir. La plupart des faits qu'eUe J^ntoit n'étoient pas inconnus au roi; mais comme il Taimoit encore. '' voulut adoucir madame de Maintenon.
^ Cette conversation fut suivie de j^lusieurs autres. Madame de Montespan, qui vit que le roi lui écliap[))'.t, se lia plus étroitement avec ^- de La Rochefoucauld (le duc de Marsillac), regardé alors comme une ^Péce de favori, et celui de toute la cour pour lequel le roi avoit plus 'l'amitié, M. de Louvois se joignit à eux. Madame de Maintenon sut parfaitement qu'il ne tint pas à eux de la perdre. • [Mémoires; Bibl. du ï^uvre, Ms. E. 325, fol. 145.)
* Correspondance générale ^ 1. 1, p. 221 ; lettre du 15 septembre 1674.
tranquillisa sans doute, et l'abbé Gobelin Tencouragean^ j de son mieux, elle se donna pour mission de ramener à Dieu ce pécheur obstiné.
On n'a pas oublié les efforts tentés vers les premiers mois de 1675 par Bourdaloue, Bossuet et le Père deKa Chaise. Ces mois de madame de Maintenon à l'abbé
Gobelin au moment où les saints athlètes se préparaient a la lutte, prouvent qu'elle faisait cause commune avec eux: « Demandez à Dieu qu'il conduise mon projet pour sa gloire, » — « Priez Dieu qu'il conduise mes desseins. ^ » La pieuse ligue ayant d'abord réussi, madame de Maintenon se réjouit d'un triomphe auquel elle se flattait d'avoir contribué. Sur le point de partir pour les Pyrénées avec le duc du Maine, elle écrivit (25 avril 1675) à l'abbé Gobelin : « Vous entendrez dire que je vis hier le roi; ne craignez rien, il me semble que je lui parlai en chrétienne et en véritable amie de madame de Montespari. » Qu'étaient devenus les honorables scrupules de l'année précédente? On a beau dire que ces exhortations, cette austérité superbe, n'avaient pour mobile ni la haine, ni l'envie, et qu'il faut y voir uniquement le dessein de faire le salut du roi *. Écartons l'intérêt personnel. A l'époque où madame de Maintenon parlait à Louis XIV comme elle s'en était vantée à l'abbé Gobelin, elle était irritée con-
* Correspondance générale ^ 1. 1, p. 257 et 201 ; lettres des et 29 mars « Jbid. p. 2i58. M. Lavallëe, appendice à la lettre LXW.