CHAPITRE TROISIEME
organiser autour de la maîtresse une émulation de dévouements et de bassesses par une prodigalité bien entendue des grâces du maître et de Targent de rÉtat; — telle est la grande occupation de madame de Pompadour. Mais quelle plus lourde tâche : occuper le Roi, le secouer, l'agiter, le disputer sans cesse, de jour en jour et d'heure en heure, à Tennui !
Quand une civilisation arrive à son terme dernier et excessif, quand un monde est dans le plein épanouissement d'une corruption exquise, et qu'il a réalisé l'idéal de la vie sociale dan^ toutes ses délicatesses, dans toutes ses grâces, dans tous ses raffinements ; alors que tout est accompli, dans les lois et les mœurs d'un peuple, pour donner l'image la plus charmante d'une société polie, il arrive à l'humanité un mal étrange. Le mal qui saisit l'humanité, dans cette entière jouissance d'elle-même, est une plate et infinie lassitude, un je ne sais quoi qui ôte le goût aux choses et la surprise à la vie^ un rassasiement absolu, le désenchantement du désir et de la volonté. Ce malaise étrange est la grande maladie morale du dix-huitième siècle. L'âme humaine, sans assiette, n'ayant rien où se fixer, détachée de tout ce qui la possède et la remplit, de tout ce qui est une foi ou un dévouement, l'âme humaine s'ennuie. L'ennui, voilà le fond de ce siècle, si plein, quand on le coudoie, de lumière, de gaieté, de vivacité, d'empressement à vivre ; si rempli, quand on le pratique , de découragements, de langueurs , de pro-
fondeurs et décotes sombres. L*ennui, cette m colie de Tesprit, est la grande misère de ce sièc Tesprit, où tout est esprit, et le cœur même : « \ fils a le cœur bête, » c'est un mot de d*Argen& Sitôt que ces hommes et ces femmes , si volages babillants, si légers, se trouvent seuls et s*épi chent, ils avouent, dans un gémissement, ce vide ces sécheresses que laissent entre deux soupers débauche du caprice et le libertinage de Tintell gence. Et cet ennui du temps est une affection & particulière, un état morbide du caractère si accusa et si violent , que le temps lui donne un nom nouveau, un nom immense. Lisez les lettres de madame du Deffant, les lettres de mademoiselle de Lespinasse, ces confessions psychologiques d*un accent si juste et d'un ton :^i contemporain ; à tout moment, pour peindre leur accablement et le sommeil douloureux de leurs mauvaises heures , elles écrivent : « Je suis tombée dans le néant... Je retombe dans le néant... » comme si, pour baptiser Tennui du dix-huitième siècle , il n'avait fallu rien moins que ce mot : néant, — Tinfini du rien !
L'ennui est en haut de ce monde , il est en bas. Il souffle sur toute la nation comme un air mortel qui empoisonne les illusions humaines. Dans le peuple même , l'ennui se formule brutalement : par le suicide; et l'on voit deux soldats déserter la vie de compagnie, uniquement par curiosité de la mort. A mesure que la société monte, l'ennui croît. Le mal grandit avec l'aristocratie de la naissance, de la