CHAPITRE PREMIER
et en soie, des robes de mousseline qu'elle aimait à porter (1). Il semblait qu'au milieu de ce palais empli de fièvres, de frivolités et de changements, l'heure qui tombe, égale, paisible et lente, de l'horloge d'un couvent, mesurait l'existence monotone de la femme de Louis XY, enfermée pendant de longues retraites avec la Belle mignonne, une tête de mort qu'elle prétendait être celle de Ninon de Lenclos.
Des matinées passées tout entières dans des prières et des lectures morales ; puis une visite chez le Roi, puis un peu de peinture (2). Ensuite la toilette à midi et demi, la messe et le dîner. Après le dîner, le travail en ses cabinets , la tapisserie , la broderie , des ouvrages de bienfaisance qui ne sont plus l'occupation et le délassement du loisir, mais la tâche et le labeur de la charité que le pauvre attend , et qui se hâte, voilà le train quotidien de ses jours. Ses goûts de musique, la guitare, la vielle, le clavecin, les amusements des premiers temps de son mariage , sont abandonnés par elle , et ce sont aujourd'hui des lectures d'histoire qui la mènent jusqu'au souper.
Après le souper, vient le moment animé et mondai^ de sa journée. Elle va prendre chez la duchesse de Luynes, la Poule, son grand plaisir, ce plai-
(1) Merewre de France. Août 1738.
(t) O \ conoait quelques échantillons de cette {«auvre et naïve peinture. Aa Grand-Trianon est conservé un paysage représentant une cov de ferme au ba^ duquel Marie Leczinska a signé : Marier reine éê France, I7S5.
sir qui consiste, c'est elle-même qui Ta dit, a à être vis-à-vis de madame de Luynes à côté de la table dans le délicieux fauteuil, occupée de son amie. » Délaissée de ses femmes qui courent aux petits appartements, et auxquelles elle a été forcée de donner une permission générale de s'absenter, elle trouve là sa chère petite cour aimée, le duc et la duchesse, le cardinal de Luynes, le duc et la duchesse de Chevreuse, le président Hénault, Montcrif (1); et ce sont des soirées charmantes pour la pauvre Reine. Mais ces réunions , déjà autrefois un peu somnolentes, sont aujourd'hui bien souvent, entre ces personnages vieillis et las , des parties de sommeil en famille , interrompues tout à coup par le brusque réveil du cardinal de Luynes demandant « qu'on assemble le chapitre » d'une voix qui arrête le ronflement de Tintamarre , le vieux chien de la duchesse de Luynes, gagné tous les soirs par le sommeil du salon (2).
Ainsi éloigné de la Reine, repoussé par cette contrariété croissante des goûts et des plaisirs, Louis XV se rejetait à des amours de passage, qui ne faisaient que distraire ses sens, sans satisfaire en lui l'homme qui était au fond de lui : l'homme d'habitude.
(1) Le président Hénault raconte plaisamment que le duc de Chevreuse, fort dévot, était amoureux de la Reine, en tout bien et tout honneur s'entend, mais avec une pointe do jalousie comique. Cette jalousie se manifestait surtout contre le président Hénault dont la conversation plaisait k la Reine. Cette rivalité était la plaisanterie de Versailles, du Roi, du Dauphin et même de la Reine.
(2) Mémoires du duc de Luynes. Didot, 1860; introduction par E. Soulié. — Mémoires du président Hénault, Dentu, 1855.