‹ Madame de PontivyChapitre 6 sur 9 · III. — Remarques · texte numérisé non relu

III. — Remarques

Le décor, l'atmosphère, et le ton même de sa nouvelle, Sainte-Beuve incontestablement les a

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empruntés au petit roman : Mademoiselle de Clermoni que Mme de Genlis avait publié en 1802, qui conserva jusqu'au milieu du xix® siècle l'estime dos connaisseurs, et que les curieux, aujourd'hui encore, n'ignorent point. L'intrigue de Mademoiselle de Clermoni se déroule à Paris et à Chantilly, en 1724 et pendant les deux ou trois années précédentes, dans la même société aristocratique et cultivée où celle de Madame de Pontiuy se développe à peu près entre les mêmes dates. L'action des deux œuvres se réduit à une suite d'incidents mondains et de péri- {jéties psychologiques. Toutes deux d'ailleurs sont directement issues de la Princesse de Clèves ; mais dans une forme volontairement soumise à un art classique, Sainte-Beuve a transposé des effusions et des analyses toutes romantiques.

Plus tard, il a jugé Mme de Genlis et son œuvre avec une bienveillance ironiquement malicieuse (Causeries du Lundi, tome III).

Mademoiselle de Clermoni commence par un prologue dont le mouvement et certaines expressions mêmes rappellent le prologue de Madame de Pontivy :

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Non, quoi quen disent les amans et les poètes, ce nest point loin des cités fastueuses, ce n'est point dans la solitude et sous le chaume que Vamour règne avec le plus d'empire... etc..

Un tel parallélisme doit s'expliquer autrement que par une réminiscence. >:'est-on point amené à sup- ]>oser que Sainte-Beuve avait fait lire à Adèle Hugo la nouvelle de Mme de Genlis, et qu'ils en avaient pris, par allusion et par jeu, les héros pour modèles?... Ainsi s'expliquerait une phrase de la page 74: M. de Murçay dit à Mme de Pontivy : « Redevenez Sylvie » sans qu'aucun mot dans la nouvelle éclaire ce mvstérieux conseil ; Svlvie, l'idéale amante des bosquets de Chantilly, sans aucun doute dési<?ne ici ^Ille de Clermont.

On remarquera encore un peu plus qu'une analogie entre les deux scènes de la déclaration d'amour dans les deux nouvelles ; ici et là on échange à la dérobée, en quelques minutes, des mots essentiels. Comparer les pages 46-47 avec ces lignes de Mademoiselle de Clermont :

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...On entendit du bruit dans l'antichambre: Pour toujours! dit Mlle de Clermont d'une voix entrecoupée. Jusqu'au tombeau ! répondit le duc en se relevant et en essuvant ses veux...

Pages 29 à 32. — De tout ce prologue, il v a lieu de rapprocher les dernières lignes de la Préface inédile du Livre d'Amour, écrite beaucoup plus tard par Sainte-Beuve, et publiée récemment par M. Louis Barthou dans les Amours d'un Poète :

« ...Après cela, comme toute passion humaine si fortement nouée qu'elle soit, a son terme tôt ou tard dans le relâchement, le déchirement ou la mort, si l'on se demande comment celle-ci a fini (car le poète s'est arrêté à un moment suprême et semble n'avoir plus rien voulu ajouter après), je répondrai qu'il V a tout lieu de penser que la mort seule, l'inévitable, a pu rompre à la fin l'harmonie de ces deux cœurs, — pour la reporter plus haut. »

Fidèle à la thèse défendue dans Mme de Pontivy, Sainte-Beuve semble avoir voulu idéaliser la fin de sesamoursavecMme VictorHugo, et insinuerqu'une entente supérieure persista entre eux, après la rup-

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ture survenue; et pourtant, au lendemain de cette rupture, en i84o, il écrivait d'Adèle dans son Journal : « Je la hais »

Page 2g, ligne 4 que cinq années, comme on Va

dit....

— Mme du DetTand : voir page !\d.

Adèle Hugol'avait-elle dit aussi? On lit dans l'une des quatre pièces qui terminent le Livre d'Amour :

Mais vous, après six ans, lasse de trop aimer. Sans raison, si ce nest qu'il faut bien que tout passe...

Août [i836] ?

Page 33, lignes 4 et suiv. — in voile couvrait sa voix etc....

Tout ce passage résume « l'enfance d'Adèle ^) Hugo telle que Sainte-Beuve s'était plu à la lui raconter « à elle-même » dans la pièce IV du Livre d'Amoar, qui porte le même titre et la date du 9 août i83i :

...Ce temps, ce fut pour elle un long vide, \i\\^ attente Nul prélude en son être avant l'heure éclatanU' ; Rien n'y devait brûler qu'à la haute clarté ; Et la grâce elle-même attendit la beauté...

in6 MADAME DE PONTIVY

Suit la comparaison de la « Vallée close » :

...Parfois quelque forêt, du front d'un mont obscur, Domine la vallée au levant, l'environne, Et prolonge la nuit sous sa morne couronne. L'ombre est froide à porter, l'eau ruisselle au gazon, Tant que l'astre n'a pas gravi son horizon...

Page 36, lignes i5 et suiv. - On était aa fort des intrigues molinistes

M, Barthou (.4 motzrsoi'wn Poète, ip. 64-65) a justement signalé que ces « intrigues molinistes » ne sont qu'une transposition « à peine dénaturée » des intrigues romantiques où Sainte-Beuve souffrit, en t83o, devoir Mme Hugo se perdre et se dissiper à la veille des représentations d'Hernani : le salon de Mme de Noyon est, dans son souvenir et dans sa rancune, le propre salon des Hugo.

Page 37, lignes lo-i t . — // était né protestant : on l'avait converti de bonne heure...

Il semble que Sainte Beuve, attentif à faire, dans tout ce passage, son portrait moral, ait peint, sons les couleurs du « protestantisme » de M. de Murçav, sa tendance à la pensée libre, et toutl'béritage intel-

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lectuel qu'il avait reçu du xviii" siècle; il l'accommodait, à force de nuances et de bonne volonté amoureuse, avec les sympathies pour le catholicisme qu'aux environs de i<S3o il devait moins encore à sa curiosité d'àme qu'à l'influence de Mme Hugo ellemême (Voir sur ce point le recueil des Consolations) . Le paragraphe tout entier éclaire assez bien la délicate question — qu'on paraît avoir compliquée beaucoups ces temps derniers — du « catholicisme de Sainte-Beuve » et de sa relative sincérité.

Page 48, lignes 2-4- — ...Ici seule idée (Vavoir dormi sous le toit de son ami...

L'insistance c|ue met Sainte-Beuve à souligner ici, et à rappeler plus loin, le fait et le propos semble bien indiquer qu'il s'agit d'un souvenir personnel, commun à Mme Hugo et à lui. On ne voit guère qu'une circonstance où ils aient pu dormir sous le même toit : c'est lorsque, en août i!^35, tous deux se rencontrèrent, en l'absence de Hugo, aux Rangeardières, près d'Angers, où ils assistèrent au mariage de Victor Pavie : Mme Hugo était, d'ailleurs, accompagnée de sa fille Léopoldine.

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Page 5i, lignes 9 et suiv. — Le bonheur, dans chacun, a ses teintes : elles étaient pâlissantes chez lui. . .

C'est à peu près ce que Sainte-Beuve écrivait à Adèle Hugo dans une lettre dont il avait tenu à garder une copie, que M. Barthou a publiée :

« ...Mon amie, te l'avouerai-je? cette robe de grâce et d'illusions charmantes, mon amour ne l'a pas eue, ou du moins il ne l'a portée qu'à peine, par rares moments, et comme un habit de iête inaccoutumé. C'est pour cela peut-être que cet amour en moi ne frappe pas assez tes yeux : il n'est pas éclatant de blancheur, ô mon ange ; il est sombre, il se confond avec ces nuances tombantes du soir dans ces églises où nous allons ; il a été veuf, pour ainsi dire, et un peu découragé dès son berceau ; il s'est habitué au deuil même au sein du bonheur. iVdèle, j'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de l'espérance... Je t'aime, je crois invinciblement à ton amour. Quant à un bonheur couronné de plaisir, j'y ai toujours peu cru pour nous ici-bas... »

(^Les Amours d'an Poète, pp. 85-87.)

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Il disait aussi à la fin d'un sonnet de 1882 ;

...Oh! oui, c'est là ma vie, amoureuse et stagnante, Calme sou5 son brouillard, et si pou rayonnante ; Absence de plaisir sur un fond de bonheur !

(Livre d'Amour^ XVII.)

Page 53, lignes 6 et suiv. — // avait fini par se révolter de cette fabrique d'intrigues molinistes...

En février i83o, cinq jours avant la première représentation d'Hernani, Sainte-Beuve écrivit à V. Hugo une lettre assez âpre pour lui reprocher d'avoir préparé le succès de son drame par des intrigues qui avaient c comme dévasté son foyer». Il ajoutait ce post-scriptum :

« ...Et madame ? Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre Ivre que quand on écouterait vos chants à genoux ; celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus d'hier ; cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue ; le mot de dévouement prostitué, lutile apprécié avant

i4o MA f) AME DE P O .\ T I V Y

tout, les combinaisons matérielles l'emportant I »

Page 54, lignes 12 et suiv. — Une lettre encore de ré poux...

M. Micbaiit (^Sainte-Beuve avant les Lundis) a signalé avec raison que ce paragraphe sur « l'époux ^> a l'allure et le son d'une confession personnelle.

Page 60, ligne 5. — La mort ou la ruine lui eussent peu coûté.

M. Barthou possède ce fragment d'une lettre do Mme Hugo, recopié et conservé par Sainte-Beuve :

« ...Je voudrais te faire une vie complette. Si je pouvais répandre mon sang goutte à goutte pour te faire toujours un bonheur plus vif à chaque goutt'* répandue, je ne balancerais pas une minute... » (Les Amours d'un Poète, p. 83.)

Page 60, ligne (S. — Une chute quelle avait faite etc..

Ce détail même semble se rapporter exactement à Mme ^. Hu^o. M. Gustave Simon dans la Me d'une femme fait une allusion très nette à certaine

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situation de santé assez délicate; il parle « d'une longue période de résignations obligatoires » imposée à ^ ictor Hugo par c: certaines résistances, à la suite de souffrances physiques pendant huit années. »

Page 64, lignes 12 et suiv. — Les lettres de Mme de PontivY étaient plus rares, plus abattues...

On lit, dans une lettre de Mme Hugo à Sainte- Beuve, publiée par M. Barthou :

« ...Si je vous écris rarement ; c'est que je n'ai aucune joie à vous apporter, aucune espérance certaine à vous offrir ; que mon cœur est brisé et flétri; il n'y a que lorsqu'il déborde d'amertume qu'il me force à vous écrire... »

(Les Amours d'un Poète, pp. 97-98.)

Page 65, ligne 12. — Oh ! mon ami, lui écrivaitelle...

C'est une transposition de la même lettre de Mme Hugo, qui se termine amsi :

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« ...Mon ami, ne me croyez jamais morte pour vous ; il y a encore dans mon aiTection de quoi vous rendre heureux, croyez bien cela. Cette alTection en tuera bien d'autres plus vives et plus instantes. Conservez-moi votre cœur, j'y compte avec certitude. C'est un lien entre nous qui se fortifie par le temps et par ce calme apparent. C'est une tendresse qui s'accroît par le silence. Oh ! croyez tout cela, mon pauvre ami !... »

Page 67, lignes 8 et suiv. — Il était sorti un matin...

M. de Murçav, « confiné » dans sa « terre isolée », à l'automne, c'est Sainte-Beuve achevant sa villégiature à Précy-sur-Oise, où, ces années-là, il avait ses habitudes de grand air vers la fin de la belle saison. La pièce XXVII du Livre d'Amour, intitulée Premier Septembre, développe le thème ébauché ici en prose : et certains vers semblent reprendre exactement les mêmes expressions ; mais il n'y a pas de doute que ce soit le tableau en prose qui les résume,.

REMARQUES i43

destiné qu'il était à les rappeler après quelques mois, au souvenir de Mme Hugo :

Sorti pendant le jour dans les bosquets secrets,

Sous un ciel apaisé, murmurant et plus frais,

J'observais par endroits quelque arbre des allées,

Mêlant à de plus verts ses branches dépouillées ;

« Oh I ce n'est pas l'automne encore (et je passais);

Les précédents soleils ont donné par accès ;

Leur poids est assez fort pour qu'un feuillage en meure ;

Pauvre arbre du Japon qui s'effeuille avant l'heure ! »

— Et le soir, hors du bois et du clos des jardins,

Au monter sinueux des coteaux en gradins,

Je vis le ciel limpide et sa beauté pâlie ;

Tous nuages fuyaient comme un voile qu'on plie ;

Non loin de l'horizon, au coucher s'inclinant,

Le croissant tranchait net dans l'air plus frissonnant...

Est-ce aussi ton automne. Amour?.. Oh ! pas encore !

La pièce suivante, un sonnet daté de Précy, « 8 septembre, 5 heures du soir » contient une indication analogue.

La plupart des pièces des Pensées d'Août, dont le recueil parut quelques mois après Madame de Pont'ivy, le 3o septembre iSS", sont datées également de Précy, et quelques-unes d'octobre (Voir la pièce

i4^ MADAME DE P0M1\ Y

liminaire, et un peu plus loin, la pièce intitulée: A M. Achille du Clèsienx).

Donc à Précy, en octobre i836. Sainte-Beuve gémissait sur l'indiiTérence et « l'attiédissement » de « l'amie » ; quelques semaines plus tard il traduisit ses impressions dans Madame de Ponlivy.

Page 08, lignes lo-ia ne sachant que se redire

à lui-même ces mots : Laissez-moi, tout a fui! etc.

C'est une allusion aux Stances que Sainte-Beuve, en même temps sans doute que paraissait sa nouvelle, envoyait à Mme Hugo. Elles furent imprimées pour la première fois, en i84o, avec deux autres Romances, après les Pensées d^Août, à la fin du recueil de Poésies complètes que Sainle-Beuve donna chez l'éditeur Charpentier. Les voici :

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