ON CALOMNIE M. LE DUC
faim commando plus absolument que les rois. Un nommé Jannel, qui fut par la suite intendant général des postes et qui dès cette ('poque friMjuentait les ministres, connue il voyait assez familièrement M. le Duc, ce Jannel avait su par plusieurs commissaires de quartier, la veille d'un marché, qu'ils craignaient pour ce jour-là une violente sédition et d'y être eux-mêmes maltraités par la populace. Il avait été aussitôt en donner avis à M. le Duc. Le })rince en eut la plus grande frayeur, ne le cacha point et les ordres furent à l'instant donm's de faire venir à tout prix des blés et des farines. Le marché le plus prochain et les suivants avaient été abondamment pourvus. Les blés, vendus à un prix un peu au-dessous de l'achat, avaient fait baisser le prix courant grâce à la concurrence. Les monopoleurs avaient redouté l'abondance et ouvert leurs réserves, de manière que de jour en jour l'c-quilibre s'était rétabli.
« M. le Duc, pleinement rassuré, avait eu honte d'avoir ressenti et surtout laissé voir de la peur. Rempli de dépit contre Jannel, témoin de ses alarmes, il lui a\aiL fait expédier une lettre de cachet lui intimant l'ordre de se rendre immédiatement à la lîastillc comnn^. auteur d'une terreur panique. »
A cette imputation cah)mnieuse, fort peu corrol)()rée en somme par n'importe (juel témoignage, M. le Duc était en situation, il send)le, d'opposer des arguments contraires et convaincants.
En premier lieu ses biens immenses le mettaient facilement à l'abri de tout soupçon de péculat. Si on avait, en effet, presque unanimement applaudi li son accession au ministère, cela avait été beaucoup en considération de ses richesses. Pourvu, comme il l'était, des dons de la fortune, il ne devait rien coûter à l'État ni surtout cherciier à uti-
liser sa place do premier ministre pour l'exploilcr. Ses accusateurs auraient été, à la vérité, fort embarrassés de produire une preuve quelconque de sa participation aux affaires d'accaparement, en admettant que celles-ci existassent.
« On accusait M. le Duc, Mme de Prie, et les Paris, leur conseil, disait un contemporain. Peut-être le reproche n'était-il pas fondé; mais c'est toujours à ceux qui g'ouvernent que le peuple s'en prend lorsqu'il soullre. »
Or le peuple soullVait, M. le Duc gouvernait, et on s'en prenait à lui des infortunes publiques.
Mais, loin d'avoir voulu tirer parti de la détresse de la nation, il semblait au contraire avoir tout mis en œuvre pour enrayer le fléau de la disette.
Par une lettre à d'Ombreval, qui fut de suite reproduite dans les gazettes, il exprimait en termes touchants sa douleur de \oir ses efforts impuissants à soulager le royaume, son ardent désir de découvrir le moyen de remédier au mal, son regret de ne pouvoir faire assez, et de ce que ses intentions généreuses fussent prises en mauvaise part.
Quant à l'allusion aux terreurs éprouvées par le premier ministre, elles avaient rencontré peu de créance auprès du gros public. Son intrépidité naturelle était assez connue pour qu'on pût jamais la mettre en doute.
Néanmoins les esprits étaient trop montés pour se rendre ainsi à la sinq^le évidence.
On avait fort entrepris M. le Duc. On vilipendait Mme de Prie, car si, au sentiment général, il y avait des fautes dans radministration de celui-ci, la responsabilité entière en revenait à sa maîtresse. Aussi le déchaînement contre elle était-il intense.
('ertains bruits déjà vieux de quelques semaines, qu'on reproduisait avec insistance, lui causaient le tort le plus
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considérable en justifiant jusqu'à un certain point cette fureur subito d'aversion.
Pbilippe y avait, assurait-on, certitié à des personnages dignes de foi. que l'infante n'avait été renvoyée et conséquemmcnt les relations entre l'Espagne et la France assez refroidies pour entraîner dos menaces de guerre, que parce qu'il avait refusé à Mme de Prie do faire son mari grand d'Espagne.
A côté de cela, et comme pour domici- plus de force à cette assertion, on racontait le fait suivant :
Au moment oii la dt-cision de la cour de France touchant la petite princesse d'l'>spagne avait élé' divulgu('(% Monteléon avait voulu tenter Mme de Prie [)our voii- si l'avarice n'imposerait j)oint silence h la vengeance. 11 lui avait pr()pos(! une grosse sonnne d'argent comptant avec promesse de lui donner de plus grosses sommes, si elle avait fait suspendre le départ de l'infante. Elle serait convenue de tout avec l'ambassadeur, qui lui aurait remis surle-champ trois cent cinquante mille livres, contre les plus fortes assurances que l'infante ne quitterait point Versailles. Monleléon en avait prévenu la cour de Madrid, ce qui n'avait point empêché le départ de l'infante le lendemain même. Et voilà comment cet and)assadeur, qui avait été d'ailleurs disgracié depuis, avait été la dupe de l'avarice de Mme de; Prie, tandis que l'infante avait été dupe de son ressentiment.
Les hommes politiques impartiau.x et ceux qui ap[)rochaientM. le Duc savaient combien ces allégations étaient fausses. Ils savaient que si la marquise de Prie avait brigué la grandesse pour son mari, c'était quand la nécessité do marier le Roi, et par c(da mémo de congédier l'infante, avait <'l('' reconnue depuis longicmps par le conseil du Roi; qu'(Mi (bunandant celte grandesse, elle usait d'un
(li'oit (|ue (ont coui'lisan de la (jualitc cl dans la siluatioii auprès du Roi de M. de Prie aurait fait valoir, que les dissentiments entre Madrid et Versailles provenaient de bien autres causes, notamment du dépit de Philippe Y de voir toute sa politique déjoui'e.
Ils savaient qu'en ce qui touchait l'avidité ou l'avarice de la favorite, M. le Duc s'était souvent expliqué en particulier sur ce fait, qu'elle ne lui coûtait rien ou peu de chose; (|ue suffisamment enrichie par ses gains du temps du Système, elle s'élait tracé comme ligne de conduite de ne jamais imposer sa dépense ni ;i son amant ni à l'État, ce dont l'auteur des Souvenirs de Caylus rendait encore hautement témoig-nage un demi-siècle plus tard; qu'au moment oii on blâmait tant sa cupidité et son avarice, elle se trouvait sans argent comme elle s'y trouva presque à sa mort.
N'était-ce pas Marais qui <'crivait dans le courant de ce mois (lejuillcl. si mouM'iiioiili' : « L'arg'entest si rare que Mme de Prie. (|ui a tous les trésors, n'en peut trouver pour payer le ri'giment Royal-Piémont qui a (Hé accord*' à son gendre, le comte de la Feuillade. Elle a voulu donner ses pierreries en gagea Germinon, colonel de ce régiment. M
Marais ajoutait, il est vrai : « Tout cela est un jeu. » Il croyait fermement aux tr('Sors de la favorite. Mais Marais jxMisait connue la nmltiludc. Il ne voulait pas admettre h'S choses dans leur simjiHcih' ni (jue la voi.v ])opulaire ])nt se li'ompei- vi (pie Mme de l^rie ne fût pas vm phénoni(''ne d'a\i(ht(''.
\i\\c devait pareillement supporter, sans pouvoir y répondre, l'accusation de tout mener en perdant M. le Duc et sa polili(pie. Il éiait cependant vrai qu'en dépit des mé(hsances et de ce (jui simaginait de la pression exercée
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par les Paris et celle femme sur M le Duc, ce prince, d'un caractère hautain, entier, obstiné, ne se laissait guider que comme et (piand il lui plaisait.
Seulement, cela, Mme de Prie, encore une fois, no devait le confier qu'à des intimes, on secret^ à voix basse ou par lettre.
Elle l'écrivait, par exemple, à Richelieu, ah)rs ambassadeur à Vienne, dans une lettre (jui malheureusement ne nous a pas été conservée, mais dont nous avons le reflet dans la réponse que lui faisait le galant courtisan.
« Il la plaint de la vie qu'elle mène en cette cour do France, tour de Habol, dont elle lui décrit la confusion, des difficultés de sa situation, etc. »
Elle le lui avouait sans restriction (|uel{|ues mois plus tard, par une nouvelle lettre qui, celle-là, fut reproduite dans les mémoires, peu sûrs certainement, du maréchal, dont on ne peut pourtant contester l'authenlicilé, puisque l'original en appartient à l'une de nos grandes bibliothèques de province.
Elle y protestait énergiquement contre cette légende inventée et adoptée par le public, dont elle souffrait déjà au milieu de 1725, de son iniluence prépondérante dans les affaires, qu'elle inspirait chaque action de .M. le Duc, que son amant ne possédait ni opinion, ni volonté, qu'elle était seule le gouvernement, (jue conséijuennnent la responsabihté de tout ce (\n\ advenait de malheureux lui incombait.
Elle y montrait, au futur vaincpieur de Maiion, M. le Duc tel qu'elle le lui avait dépeint auparavant, volontaire, entêté, fréquemmimt peu dis[)Osé à écouter les avis, encore moins à les suivre, par suite s'arrètant ces jours-là à telle ou telle résolulion de conséquence, sans qu'elle y eût rien mis du sien.
Dès ('('lie (l;ite aussi elle laissait entrevoir eettc lassitude, ce dégoût de la cour qu'elle confessait plus loin, et qui lui faisait appeler à grands cris l'heure où elle n'aurait plus qu'à vivre éloignée de Versailles et oubliée.
Et comment aurait-elle pu penser autrement, quand s'ouvrait devant elle une ère de nouveaux combats, d'embûches, de tracas, de chagrins; quand, ce sont ses propres termes, « ceux qu'elle avait le mieux servis se rendaient coupables vis-à-vis d'elle des dernières horreurs, qu'elle n'avait plus d'autre consolation que de voir ses ennemis obligés de mentir pour lui nuire »'?
Chacun, en effet, s'armait contre elle, peut-être parce qu'on la jugeait plus vulnérable. Un certain d'Antraigucs, entre autres, qu'elle avait prol(''gé, lançait dans ce temps une méchante affaire où elle était mêlée et qui, au dire de Villars. causa la peine la plus profonde à M. le Duc.
11 laissa publier, s'il n'y aida môme, qu'il existait une obligation entre la marquise et lui. de mener à bien une spéculation sur les blés où il apportait les fonds, elle son crédit. La valeur de ce crédit avait été estimée à quatorzecent mille francs, que d'Antraigucs devait lui payer en cas de réussite.
L'allégation ne reposait sur aucun fondement. « Tl fut prouvé, ajoulait encore Villars, que Mme de Prie n'avait jamais sign(' un semblable IraiU', mais le public ne consentit pas à la disculper. »
Elle avait inutilement crié son innocence, inutilement convaincu d'Antraigucs d'imposteur, « comme d'avoir supposé son nom pour donner plus de relief à son engagement et en tirer davantage. » On s'était bouché les oreilles.
L'écrit enilainmt' que voici })rouve jusqu'à quel point elle avait été blessée au vif : Elle écrivait à d'Ombreval :