MECONTENTEMENT POPULAIRE
était iriiiiiiiiKMit mieux loli. Or on avait manqué, pour lalliance avec les Leczinski, non point seulement une princesse anglaise, ou russe, ou portugaise, mais la dernière venue, cette iille de la maison de Hesse, jolie, d'un âge convenable, riche, tenant à d'autres familles souveraines, et sœur notamment de la princesse de Piémont, d'où était née du reste la mauvaise humeur du roi de Sardaigne, que ce refus avait tant indisposé.
On ajoutait qu'en plus le roi Stanislas el les siens étaient gouvernés par les jésuites; qu'au vu et au su de bien des gens l'ex-roi de Pologne s'habillait souvent en bon Père, qu'il allait en introduire une (juantité en France, quand on en avait déjà bien suffisamment.
L'infante avait, trouvait-on, été ciiassée fort durement. Elle avait été indignement induite en erreur jusqu'au dernier moment en lui laissant croire (jue le lloi l'aimait toujours, qu'il l'épouserait sans nul doute et que, si elle allait en Espagne, c'était pour s'y rencontrer avec le roi son père et avec sa mère, eux-mêmes en voyage du côt(' de Bayonne. Étaient-ce là les procédés en usage à la cour de Versailles? Le feu Roi n'aurait assurément pas agi de la sorte, comme de divulguer les infirmités de cette enfant 1 qu'elle était nouée des reins, ne gi'aiidissait pas d'une ligne en une année, qu'elle serait iuca[)al)le, en un mol, de faire jamais une femme.
On rappelait ses rcmar(}ues si jdeines de dr(3lerie, sa gentillesse. Enfin on déplorait son absence.
Qui donc cependant avait le plus travaillé à son départ, si ce n'étaient Mme de Prie et les Paris?
La multitude les rendait responsables de ces erreurs auxquelles elle avait aidé quelques semaines auparavant. Elle ne voulait plus entendre parler des obligations où s'était trouvé le gouvernement de M. le Duc et de ce que.
si 011 avait décidé de marier le Roi, il avait fallu faire du môme coup la place nette pour une autre Reine.
Il y avait eu des fautes commises et les auteurs responsables en étaient la maîtresse du ministre, comme les financiers ses séides.
Une fois en veine de critique, elle avait tout déclaré mauvais. La composition de la maison de la Reine, en dehors de la surintendante et des dames du palais, lui avait iniiniment déplu. A son sens, Mme de Prie y avait décidé les choix avec un sans-gêne qui ne pouvait se supporter. En faisaient partie presque uniquement ses créatures les })lus avérées : Samuel B(u-iiarcl, surintendant; Breteuil, cliancelier; Nangis, chevalier d'honneur; Tavannes , évéque de Cliàlons et frère d'un des plus lidèles serviteurs de M. le Duc, premier aumônier; le clievalier de Tessé, fils du maréchal, premier écuyer, mais surtout Paris-Duverney, secrétaire d(;s commandements.
Kn procédant de cette manière et en accouplant la duchesse de Tallard à une princesse de Rolian pour reconduire l'infante à la frontière d'Espagne, le comte de Matignon au duc d'Orléans pour aller prendre possession de la Polonaise à celle d'Allemagne, le gourvernement de M. le Duc fermait impudemment la porte à toute autre comj)étition.
La foule méconnaissait encore une fois en ceci les droits du premier ministre et de sa maîtresse, qui participait à ses résolutions, de se défendre contre une cabale qui, de son côté, n'aurait pas laissé filtrer jusqu'à eux, si elle eût été au pouvoir, un seul rayon des grâces, et qu'on pouvait seulement tenir en respect par l'assurance de l'entière l)oniie volonté de la future reine.
Le peuple n'en ('lait plus là. Il soulfrait de circonstances pénibles, de nouvelles charges (|u'on lui inijtosait,
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d'un dérangement dans les saisons (|ui ocuuisioimait de terribles intempéries en le rendant malheureux, par suite injuste, frondeur et redoutable à tout gouvernement, eûtil ('té autre que eclui-ci. M. le Duc et la favorite auraient pu s'appuver sur la nation en temps ordinaire; elle se tournait contre eux, et cette désertion ilevait contribuer, plus que tant d'obstacles nmltiples que nous avons encore à étudier, à leur rendre la lutte impossible.
Le duc d'Orléans, régent, avait-il laissé en mourant (décembre 1723) quelque argent dans les caisses de l'État? Le connuissaire de police Narbonne, dont les cahiers manuscrits nous soiit par\enus. pi'élend (pie oui, (pi\ipr('s sa disparition on a\ait découvert une épargne de quatrevingt-douze millions. Narbonne n'est pas toujours de l)onne foi. Dans l'occasion présente il a dû considérablement farder la vérité. Il détestait M. le Duc. Im déclarant (pie le premier ministre avait dissip(' le fonds do réserve, il satisfaisait sa mauvaise humeur contre lui. De fait, il eût été bien surprenant qu'un prince tel que le Régent, (pii puisait si souvent et avec si peu de fa(;on dans le trésor, eût laissé des millions après lui, (piand h numéraire s'était fait en outre si rare.
Quoi qu'il en soit, les caisses publiques se trouvaient à sec moins de deux ans après (mai 172')). A cette date et à l'époque dont nous parlons, au milieu de tant de j)réoccupalions diverses, M. le Duc avait encore eu celle-ci. Le cas lui avait même paru si pressant (jue, sur l'invitation des frères Paris, il s'était décidé à convoquer de suite un conseil des finances pour en délibérer. A cet ell'et il avait réuni les hommes du rovaume l(;s j)lus versés en la
matière, les conseillers d'État Le Peletier-Desforls, depuis contrôleur général; Fagon, à qui il n'avait tenu que de l'être précédemment; Gaumont, d'Ormesson, d'Angivilliers, ex-intendant d'Alsace, fort ami de Berthelot de Pléneuf et de Mme de Prie. On les avait joints aux donneurs d'avis accoutumés, le garde des sceaux d'Armenonville, le maréchal de Villars; Fleury, évêque de Fréjus; le duc de Noailles, le duc d'Antin; le contrôleur général Dodun, et pour les présider M. le Duc.
Lun d'eux, Villars, a consigné en quelques lignes fort brèves de ses Mémoires les opérations de cette assemblée. Dodun avait d'abord exposé que l'État devait cinquante-sept millions des trois années précédentes, qu'il n'avait rien pour les acquitte]', qu'il fallait trouver des fonds; qu'on pouvait y parvenir grâce à des réformes linancières, toiles par exemple que la suppression et le rétablissement do plusieurs charges de finances, la conversion d'une partie de cette dette en rentes viagères. Il avait insisté siu- la nécessité de se créer des ressources su()plémontaii-os afin de pourvoir à la défense des fronlièi'os et aux frais d'une guerre, si colle-ci devait se faire avec l'Espagne, comme on était disposé à le croire h riieure même. En fin de compte, il avait proposé au conseil diinposor uno cin(|uanlième sur tout ce qui se percevait dans les terres : blés, grains, vins, bois, etc., d'où on devait tirer, à son estimation, au moins vingt-cincj millions. Après (juoi on était allé aux voix.
Or, aucune contribution à lever sur le peuple n'était plus de nature à edrayer les gens de bon sens. Villars disait qu'on la voyait remplie d'une infinité de différents obstacles.
Il avait été cependant le seul avec le duc de Noailles à la combattre. Les autres membres du conseil s'étaient
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rangés du coté du contrôleur général, qui la préconisail.
Aussitôt connue de Paris et des provinces, elle y avait provoqué une énorme émotion.
On écrivait à l'époque que de bien des édits qu'on préparait, le plus afîreux était l'imposition du cinquantième denier sur tous les revenus du royaume; que les intendants consultés au sujet de son application avaient bien remontré qu'il était impossible, impraticable et 0})pressif, mais (|u'on s'y était arrêté quand même.
Au dire d'un autre nouvelliste, si cette taxe était violente, sa perception devait être quasi inqjossible. De plus elle était appelée à coûter infiniment.
Enfin un troisième ajoutait que le clergé criait contre cet impôt, où il était compris, quand jusqu'alors il n'avait jamais eu à acquitter de taxe de cette nature.
Le mécontentement était donc extrême parmi les classes dirigeantes comme chez le vulgaire.
Le bien-être, l'abondance qu'aurait procurés une aimée heureuse auraient pu en temi)érer l'aigreur. Par une mauvaise fortune singulière, celle qu'on ti-aversait lut ioiicièremcnl désastreuse. Après une sécheresse persistante l'été précédent, l'hiver et le printemps de 1725 jusqu'au mois de mai avaient paru promettre d'excellentes récoltes, grâce à des alternatives de pluie et de soleil. D'après Narbonne, que nous citions déjà plus liant, on n'avait jamais vu les blés si beaux sur terre, aussi bien (jue les fruits.
Mais à partir de mai, le temps ayant changé tout à coup, il ne discontinua pas de pleuvoir durant cinq mois. Dès le deu.xième, soit vers la nii-juillct, on s'en (Hait ému. Les biens de la terre se gâtaient de toute part. L'inquiétude s'emparait des cultivateurs. On avait pensé à implorer le Ciel. D'imposantes processions des paroisses de Paris s'étaient organisées, et pour se rendre compte de leur
importance, il suffira de dire qu'une seule d'entre elles était suivie par six à sept mille personnes. On avait de la môme façon transporté solennellement la châsse de sainte Geneviève au milieu d'une afflucncc incroyable de populaire. Le Ciel ne s'était pas laissé toucher. La pluie n'avait pas cessé ses ravages, quand au contraire la fin de ces cérémonies religieuses avait été signalée par de nombreux accidents mortels.
Le peuple français d'alors était religieux, encore aisément superstitieux. Cette persistance dans les intempéries l'impressionnait. N'était-il pas puni de se laisser gouverner par un prince (jui lui-même obéissait à des gens sans aveu'?
Des l)ruits fâcheux couraient le pays. On parlait d'accaparement des blés. Les Paris auraient acheté la plus grande partie de la moisson de l'année précédente pour la faire })asser en Jersey et en Guernesey, îles anglaises, d'où ils comptaient les retirer peu à peu selon les besoins du moment.
Or, dès la lin de juillet les grains manquaient sur le marché. A cette date le pain valait 4 sols la livre, soit quelcjue chose comme seize sous de notre monnaie actuelle, et () sols, soit vingt-quatre sous, dans les provinces.
Un tel état do clioscs ne pouvait qu'amener des émeutes. Elles éclatèrent en maints endroits. L'avocat liarbier s'est cliargé do nous les raconter. A Caen, il y avait eu beaucoup de tapage. « Un maftre des recpjètes, écrivait-il, lUciiard d'Aube, intendant de la province, avait pensé être assonnné par la po})ulacc. Obligé de se sauver à la ciladclle, il s'iHait (b'-mis le bras pendant que ses carrosses étaient jetés dans la rivière. » A Rouen, l'émeute éclatait pres(|ii(' au menu? j*^'i'"- pêut-élre a\ ce plus de violence.
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Le duc (lo Luxembourg, gouverneur de la i)rovincc, y était attaqué dans son carrosse, ses gens blessés et luimême contraint de s'abriter dans le vieux cliàtcau.
Enfin la bagarre à Paris tournait au tragicjuo. Elle se produisait un samedi du même mois de juillet, dans le faubourg Saint-Antoine, très rempli de monde. Un boulanger avait voulu vendre, paraissait-il, trente-quatre sols un pain (pi'il avait dorme le matin à trente. La femme h qui (!ette aventure était arrivée avait fait du bruit et appelé ses voisins; sur quoi, lo peuple s'était assemblé en formant une foule de dix-huit cents furieux qui s'étaient jetés sur les maisons des boubmgers, où ils avaient tout pillé ou jeté' par les fenêtres. La garde accourue au bruit do cette sédition et repoussée à coups de pierres avait dû céder la place au guet h cheval, qui avait fonci' sur la plèbe l'épée à la main. Quelques coups de fusil lires au môme moment avaient achevé' do disperser les mutins. Seulement un de ces coups de feu avait atteint un officier de mousquetaires, qui (Hait mort tandis qu'on le portait à l'hôpital: ce que voyant, ses camarades avaient voulu le venger, do telle sorte que, sans l'intervention des magistrats qui calmèrent la midtitudo, l'affaire aurait dégénc'ré en guerre des rues.
On s'était assuré aussitôt do la personne de huit dos plus compromis. Deux d'onlro eux, convaincus d'avoir organisé le pillage et volé, furent pendus trois jours plus tard, dans la grande rue du faubourg Saint-Antoine, châtiment réellement mérit(' et (|ni on d'autres temps n'eût pas été désapprouvé, mais (pii, grâce à la mauvaise humeur générale, avait soulevé des })rolostations onfhunmées, des libelles sans fin, des chansons contre le gouvernement, dont certaines ressemblaient fort à de vrais appels aux armes.
Mais ni les révoltes populaires ni leur répression n'étaient faites pour améliorer la situation. Le pain augmentait de prix tous les jours; quelques semaines plus tard le pain blanc valait, au dire de Narbonne, huit sols six deniers la livre. On avait été même à la veille de ne pas en avoir pour de l'argent à Paris, à Versailles, à Saint-Germain et en dautres localités.
On soutenait toujours que les Paris avaient occasionné une si affreuse disette par leurs accaparements, qu'ils faisaient revenir les blés de l'étranger, comme ils l'avaient projeté, mais que la plupart de ces b]é:> étant gâtés, on avait dû les jeter par charretées h la rivière.
Ce n'étaient pas les seules insinuations de ce genre : les Paris (encore les Pai'is!) avaient réalisé, assurait-on, cinq cent mille livres de ces l)énéfices illicites en une seule journée. Aussi se promettaient-ils bien d'acheter la récolte de l'année suivante sur pied, afin de mieux aiïamer le royaume.
M. le Duc, qu'on n'épargnait guère davantage, se servait du lieutenant (k^ police d'Onibreval pour trafiquer aussi et par ses gains enrichir la marquise de Prie, sa maîtresse.
Il faisait à Chantilly une (h'-pense supérieure à sa dépense ordinaire. Il y tenait une table somptueuse, tandis que le peuple quêtait péniblement sa nourriture quotidienne.
Il s'était rendu coupable de nombre d'actions malhonnêtes, de celle-ci particulièrement que Duclos racontait quarante ans plus tard, de souvenir et dans les termes suivants ;
« La sévérité qu'on avait montrée vis-à-vis des fauteurs de l'émeute à Paris n'avait pas calmé les esprits, parce qu'elle n'avait pas fait cesser la misère et que la