MADAME 1)K PRIE
Tant (le susc('})Lil)ilit('' sur ses droits et prérogatives avait passé aux yeux de bien des i^ens pour de la jalousie pure et simple, accompagnée d'un violent dépit de voir les bontés de la souveraine aller à d'autres qu'à lui, puis, de cette crainte qui le dominait sans cesse, d'être supplante'' un jour ou l'autre dans l'esprit de son élève.
(îeux qui le jugeaient ainsi ne cacbaient pas non plus leur surprise de le trouver si pointilleux au sujel des privilégias dont la maîtresse de 31. le Duc jouissait auprès de la reine, (jiiand il faisail preuve de tant d'exclusivisme inlob'rant en ce (jui regardait les siens au])rès du roi.
M. le Duc n'avait pu arriver, après deux ans de ministère, à obtenir une heure d'entretien seul à seul avec Louis XV. Aussi, à la fin de 17:2S, Walpole pouvait-il écrire à Londres, en termes <à peu près identiques, ce que Morosini écrivait à Venise vingt mois auparavant, en février 17^4. Il faisait savoir à son ministre, lord Newcaslle, que le duc de Bourbon se donnait toutes les peines du monde ])Our con<jU(''rir la conliaiicc^ du jeune monarque, mais ceci sans résultat, M. de Fi-('jns lui barrant toujours le chemin. « Quand Son Altesse, ajoulait-il, a trouvé enfin une occasion favorable pour causer avec lui, dès qu'il conunencc à parler d'alfaires, le Roi s'empresse de couper court à la conversation j)ar des bagatelles ou de simples cancans. jus(ju"à ce que son précepteur, qu'il ne manque jamais de faire avertir, ait le temps d'être dans son cai)inet. M. le Duc (>n est toujours profond(''ment én(>rvé. mais il ne sait conuucMit s'y prendre pour se débarrasser (lu prc'lal. »
En elTet, M. le Duc sentait très fortement cette humi lialion. 11 avait essayé de la faire comprendre h Tt-vèque, mais celui-ci ne voulait voir que ses griefs, à lui.
A cette date, il confiait à ses amis « (|u"il avait cru que
RÉCRIMINATIONS DE FLKURY ^59
la reconnaissance de la nouvelle reine se bornerait à la seule personne de M. le Duc, à qui (die avait, il est vrai, l'obligation de sa fortune, mais qu'elle pi-urtrerait le caractère artificieux et rapace de Mme de Prie et de du Vernay; que la diUV-rence d'âge et de beaut('' qui existait entre elle et le Roi l'engagerait à s'appuyer sur des amis sûrs et dévoués, au lieu de s'abandonner à des gens qui ne se feraient aucun scrupule de se prêter à toutes les fantaisies du Roi, quelque blessantes pour elle ([u'elles pussent être; qu'il avait fait, de son eût*', tout ce qui avait été en son pouvoir, j)0ur [)rou\('r à la reine son extrême désir de la servir; (lue cette princesse, au contraire, avait entièrement penclu' du côté de Mme de Prie, en ne prêtant que peu d'attention aux démarches de son grand aumônier. »
A son dire, « la maîtresse du duc de Bourbon avait su gagner toutes les personnes à qui leurs fonctions devaient donner accès près de .Marie Leczinsl<a dès son arrivée à la cour. Cette garde se trouvait même si bien f'jiile autour de la reine, (ju'à l'exception des créatures de la marquise de Prie, personne ne pouvait s'adresst.'r à elle sans (|u'on lui coupât la parole. »
L'animosité toujours croissante de l'évêciue de Fr(''jus vis-à-vis de la marquise l'amenail. en cette circonstance, à défigurer les faits. La reine n'était nullement tenue en charte privée. Maints articles de gazette se chargeaient de démentir les jiaroles du précepteur du Roi. Au milieu des fêtes nond)reuses ipii avaient suivi le mariage royal à Fontainebleau et à Versailles, chacun axait [)ii libicment l'approcher.
Elle les a^■ait gracieuses, suivant les termes de r(''pO(|ue, et chacun pareillement s'était loué de l'accueil (jui lui avait ét('' fait.
Mais la jalousie ne peut se raisonner. Fleury s'était figuré, ou avait voulu se figurer que la reine supportait avec impatience les assiduités de la jeune femme.
Elle avait fini, prétendait-il, par laisser entendre à quelques-uns de ses amis qu'elle détestait la marquise de Prie et qu'elle serait bien aise de gagner l'affection de M. de Fri'jus, qu'elle commençait à savoir apprécier dignement. Mais elle aurait ajouté qu'il lui fallait patienter encore, parce qu'elle ne savait comment s'y prendre, tant elle craignait que la maîtresse de M. le Duc ne la brouillât avec ce prince, auquel elle avait de si grandes obligations et qui tenait tout le pouvoir en ses mains.
Nous verrons dans un instant combien l'évêque de Fréjus était loin de compte lorsqu'il ajoutait foi à des rapports aussi puérils. Il ne s'en était pas moins armé des sentiments prêtés par lui <à la Reine pour porter un coup terrible à Mme de Prie.
L'e.xcitation du peuple et de tant de gens puissants contre elle l'encourageait à ne plus rien ménager. Il le fit.
Du moment où la piv'sence de cette femme, disait-il, était à cbarge à Marie Leczinska, en plus du danger qu'elle constituait pour le royaume aussi bien que pour l'administration de M. le Duc, comment liésitait-on encore à la bannir de la cour?
Il en avait parlé dans ces termes au Roi, puis, non content (le cela, il s'était adressé à M. le Duc lui-même.
Il avait exposé à ce « prince qu'il considérait Mme de Prie et du N'ernay comme les ennemis de l'État et qu'il les rendait responsables de tous les désordres, de la faiblesse et de la confusion cpii régnaient dans les finances aussi bien que dans la politique en discréditant le gouvernement. Son honneur et sa conscience lui faisaient