G4 MADAME DE PRIE
(lurcsLo. D'où, concluail-on, grand déboire pour M. le Duc. Dès lors, les choses en étant là, et devant un pareil excès d'attaques ouvertes ou cachées, de pièges tendus, d'intrigues haineuses, ne valait-il pas mieux que la favorite jouât son va-tout contre ses ennemis, contre l'évêque princi[)alement, le plus redoutable d'entre eux. Lui abaissé, elle était encore en droit d'espérer avoir, un jour ou l'autre, raison des suivants.
Elle pouvait aisément reporter la guerre sur le propre terrain de i'c'véciue Fleury. Certaines des erreurs de celuici tournant à la manie, comme cette extraordinaire prétention de surveiller les entretiens du Roi avec son premier ministre, découvraient un côté vulnérable dans sa vie que Mme de Prie avait bien noté.
i'^lle allait l'y frapper do la mémo ardeur dont il la poursuivait depuis une demi-année.
M. le Duc, plus que refroidi à l'endroit du prélat, y donnait les mains. La Reine, ])ressentie par la marquise, serait pour elle, suivant toutes les apparences, le plus précieux <'t le plus ferme apj)ui au cours de cette campagne politique.
Il ne restait phis (pià tixer le moment où le Roi serait le plus traitablc v\ le moins eirarou'chable relativement à la persoime de son pré'cepleui'.
]\Inie de Prie n'ignorait pas combien trop de précipitation ])Ouvait nuire en semblable matière.
I^'annc'e })ré'cédente. tandis ipie Louis XV se trouvait à (llianlilly et (pie r('vé(jue de Fr(Jus (Mait allé passer une semaine à Liaucourl, M le Duc avait voulu mettre son absence à prolit. 11 s'était rendu chez le Roi dans l'espérance de travailler seul avec lui. Mais il n'avait pu y parvenir. Le Roi lui avait signihé qu'il ne ferait rien avant le retour de son précepteur.
ACTION CONTRE L'KVÉQUE 265
Le duc de Bourbon lui avait alors représenté doucement qu'il ne s'agissait pour le moment d'aucune affaire grave, mais qu'il avait quelques papiers qui malgré leur pou dimporlance demandaient par leur nature niénie à être expédiés sans délai. Il priait seulement le Roi d'y apposer sa signature, mais celui-ci lui avait encore répondu qu'il en serait temps lorsque M. de Fréjus serait revenu.
Cet insuccès pouvait utilement servir de leçon pour ce (ju'il y avait à faire à l'avenir.
Pourquoi, par contre, ne pas tabler sur le ^Jn-cédenL de l'enlèvement si preste du pauvre Villeroy? Le Régent avait assurt'ment une sûreté de main p(;u commune. Mais devait-on désespérer de l'égaler?
Le tout était de bien cboisir son licure. Or le plan d'attaque de Mme de Prie et des conseillers de M. le Duc était <à peine arrêté (jue cette occasion se présenlail dans les conditions les })lus propices.
Après quelques dernières tergiversations et suprêmes résistances, avant de s'en<ia"er sans retour en cette affaire, la Rein(; avait enfin résolument accepté d'agir en faveur de M. le Duc. (Certains jjropos inconsidi-rés de son grand aumônier, qui, en s'énervant, dépassait facilement la^ mesure, au moins en discours, avaient dissipé ses scrupules.
Animée de ces dispositions, le lundi soir (17 septendjre 1725) et non point le lendemain mardi, comme l'écrivait Yillars, le Roi revenant de la cliasse, Marie Leczinska avait quitté son jeu et lavait fait prier de venir lui parler dans son cabinet. C'était une licure avant celle où il avait coutume de s'entretenir seul avec son précepleiu-.
Elle était accom[)agnée de M. le Duc, et lorsque le Roi l'eut rejointe conformément à sa demande, elle l'avait de
266 MADAMK 1)K l'UIK
suite pressé Irrs vivement, tout en lui prodiguant mille caresses, de consentir à travailler seul ce soir-là avec le premier ministre.
Louis XV avait tenu bon contre toutes ces instances ])endant plus d'une heure, en suite de quoi il s'était levé en lui disant adieu pour aller rejoindre Fleury. Toutefois la Reine lui avait fait promettre, avant qu'il sortît, de revenir bientôt la voir.
Rentré dans son appartement, où son pré-ceptcur l'attendait, le Roi avait rendu à celui-ci un compte exact de ce qui s'était passé, en l'assurant (ju'il était décidé à ne jauiais travailler seul avec M. le Duc et à ne pas retourner chez la Reine.
L'évéque l'avait prié au contraire d'aller l'y revoir, puisqu'il lui en avait donné sa parole, en ajoutant que s'il était résolu à ne plus parler d'alfaires seul avec le duc de Rourbon, il vaudrait mieux le faire appeler. « Non, non! avait répondu le Roi; restez dans ce cabinet, je vais revenir dans un instant. »
La conversation de Louis XV avec son précejjteur avait duré plus de cinq quarts d'heure avant que Fleury pùl décider son élève à retourner chez la Reine. Mais le Roi parti et demeurant alors une grande heure sans re})araître, l'évéque, agité des sentiments les plus violents, s'était imag'iné, disent les contemporains, que la Reine et M. le Duc avaient gagné leur cause auprès de lui, que par suite la sienne était fort compromise, sinon perdue.
Il nous est permis de croire, h deux siècles de distance, qu'il n'augurait pas si mal de l'avenir, et qu'il jouait un jeu fort serré dans lequel il comptait bien avoir les dernières levées. Néanmoins il avait ag;i comme s'il avait pensé tout autrement.
Le lendemain matin, de bonne heure, il écrivait à son
RETRAITK DE FI.ELRY A ISSY 267
élève pour lui aunoncor qu'il allait s'ôloiguer. 11 lui expliquait les motifs de sadrUM-niinaliou. eu le suppliant de le dispenser désormais de tout service auprès de sa personne. Dans une autre lettre adressée à M. le Duc, il le priait d'intercéder auprès du lloi pour quil lui accordât son pardon et l'autorisation de se retirer complètement de la cour. La première do ces épîtres avait été donnée sur son ordre à Nyert, premier valet de chambre de Louis XV, afin d'être remise sans retard à Sa Majesté.
Cela fait, il s'était rendu directement à une petite maison qu'il avait au village d'issy, malgré une véritable tourmente de vent et de pluie et bien qu'il eût invité du monde à dîner. Il s'était contenté, en sortant de Versailles, de faire dire chezlui qu'il ne reviendrait pas delà journ('e.
Or le Roi étaitparti lui-même de fort bon matin pour lâchasse, de manière que la lettre de Févéque de Fréjus n'avait pas été ouverte durant l'après-midi, qui s'élait passée sans autre événement. Dès que le Uoi fut de retour, la Reine avait demandé à lui parler et lui avait aussitôt appris le départ de son pi'(''cei)tcur pour la campagne : « Je présume qu'il reviendra ce soir, lui avait-il dit. — Non! répliqua-t-elle. je ne le pense pas. »
Le Roi n'avait pas soufflé mot, mais il avait quitté la chambre d'un air consteriu'. 11 avait alors gagné son cabinet, d'où, craignant d'être impoi-tuné, il s'était glissé dans sa garde-robe. 11 y était demeuré piès d'une heure sur sa chaise, écrivait Villars, pour être seul, car, détail très intime et circonstancié, on avait remarqué qu'il n'en avait pas fait usage. 11 y serait resté vraisemblablement longtemps encore et, ajoutait-on, dans l'attitude de la plus profonde douleur, sans M. de Mortemart, qui de tous les courtisans osa seul se présenter devant lui en cette occurrence.
M. de Mortemai'L, qu'on peignait comme très brave à la guerre, plein d'honneur, mais aussi comme l'homme de la cour sur qui on pouvait le moins compter, JM. de Mortemarl était, on l'a vu, l'un des ennemis les plus implacables de M. le Duc. Il lui (Huit pourtant redevable d'un service qu'il n'aurait pas dû oublier, il semble, en n'importe quelle situation. En elFet. le premier ministre lui avait récemment avancé quarante mille écus de sa bourse personnelle, sans lesquels il n'aurait pu couvrir cette année-là les frais de son emploi de premier gentilhomme de la chambre.
Néanmoins il n'avait pas liésité à interroger le Roi sur les causes de son chagrin et, le voyant silencieux, à lui dire : « Sire, M. de Fréjus est parti pour la campagne. Tant pis pour vous et pour l'J^^tal. »
Le Roi s'était encore tu, mais s'étant levé pour rentrer dans son cabinet, il avait ordonné d'une voix brisée à Mortemart d'aller de suite chez M. le Duc et de lui commander d'écrire à l'évèque que le ]{oi l'attendait le lendemain à son lever : « L'ordonnez-vous, sire? avait demandé Mortemart. — Oui, avait dit le Roi, je l'ordonne. »
Quelque désagréable que fût cette injonction, il fallait obéir. M. le Duc s'était soumis. Il avait envoyé le soir même un exprès au prélat.
Le mercredi matin l'évèciue avait reparu à la cour, et, assurait-on, « le cJiagrin que le Roi avait ressenti de l'absence de son précepteur ne pouvait se comparer qu'à la joie et au bonlieur ijuil témoignait en le vovant reparaître. »
En tout cas, il remportait la victoire, et, ainsi qu'on le faisait remarquer au moment même, le parti de M. le Duc s'affaiblissait infiniment.
Les cboses en restaient donc pour les conférences du premier ministre avec le Roi dans le même état qu'anté-