RETOUR VICTORIEUX DE ELEURY
rieurement, c'est-à-dire que l'évéque avait continué à obtenir toutes les audiences qu'il sollicitait et le duc de Bourbon pas une seule. Par suite, également, ce dernier n'avait pu, comme par le passé, parler d'aucune affaire avec Louis XV qu'en présence de son rival.
La reine semblait très peinéc de l'injustice dont ses amis avaient été l'objet. Elle s'en plaignait franchement à son entourage.
Quant à M. le Duc, il aurait, suivant le maréchal de Villars, donné libre cours à sa mauvaise humeur en affirmant qu'il ne pouvait plus longtemps garder une situation véritablement iionteuse pour vm premier ministre.
Selon Walpole. au contraire, il aurait pris les choses avec beaucoup de philosophie. Il se serait mémo assez malicieusement moqué de Fleury, en faisant sentir à l'ambassadeur d'Angleterre tout ce qu'il y avait d'incorrect dans la fugue du prélat. Peut-être était-ce aussi une manière li lui de prouver poliment au représentant de George l" h Versailles qu'il n'était pas dupe, et qu'il avait bien percé à jour tout ce que cette mise en scène comprenait d'artifices peu recommandables.
« Cette affaire, lui disait-il, est en son entier la plus ridicule qu'on puisse imaginer, et je ne l'ai pas caché à mon ami l'évéque. Si c'eût été un enfant, il aurait fallu lui donner le fouet. »
Quoi qu'il en filt cotte mémo affaire creusait entre le duc et l'évéque de Fréjus un fossi' qui, pour le vulgaire, semblait infranchissable, en rendant toute réconciliation impossible. Les nouvellistes admettaient que la guerre devait dès lors se terminer par la défaite absolue de l'un ou de l'autre des deux combattants. Il n'était plus question, à leur sens, que de savoir qui du duc ministre ou du prélat culbuterait l'autre. « Car, observaient-ils senten-
cicusemcnt, on ne se pardonne pas au pays de la cour. » Mais de toutes les personnes impliquées dans celte aventure, celle qui y perdait le plus, celle qui avait le plus à en soull'rir, et le plus à en grniir, étail sans conteste la marquise de Prie.
Marie Leczinska essuyait; bien, à la vérité, des rebuts assez prolongés de son époux. Le Roi, comme l'écrivait Walpole, boudait la Keino durant doux mois; Yillars, de son côté, inscrivait dans ses Mémoires qu'aux premiers jours de janvier (1726) la Heine l'avait mené dans son cabinet, qu'elle lui avait parlé avec une vive douleur et des larmes abondantes des chang-ements qu'elle voyait dans l'amitié du Roi; qu'elle attribuait ce refroidissement à M. de Fréjus, « prétention qui paraissait fort raisonnable, ajoutait le marécbal, puisque cette grippe du roi Louis XV coidre sa femme datait de la r(> traite précipitée de l'évéque à Issv suivie de son non moins jjrompt retour ».
Cependant cette bouderie n"allait pas sans des intermèdes de racconunodements. Le Roi gardait toujours au fond le même besoin de la Reine, ce qui le ramenait forcément à elle.
Ortes M. le Duc avait de son côté beaucoup de tracas, beaucoup de contrariétés à endurer. Néanmoins son état de prince le mettait au-dessus de mille dégoûts dont l'existence de son amie allait être empoisonnée à partir de cette époque.
Si on le critiquait, si on critiquait son administration et le prétendu laisser aller et la faiblesse du gouvernement, et les endjarras (inanciers, on entendait l'excuser, lui M. le Duc, en rejetant les fautes grandes et petites sur
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ses conseillers, aux(jucls on soutenait (jn'il ne savait rien refuser.
Or, parmi les conseillers, en y eoinpi'cnanlles ministres eux-mêmes, le peuple ne voulait voir (jue Mme de Prie, qui parlait et entendait pour eux, qui commandait aux J*aris cl les rendait si funestes au royaume.
Le triomphe évident et public du précepteur du Roi avait, en donnant du courage aux plus timides, exaspéré ce sentiment d'animosité contre la favorite, de telle sorte (pi'il n'était (ju'une voix dans le [)ays entier pour l'accuser et la condanmer.
Signalait-on une disj>osition du ministère à remédier par une diminution des espèces aux plai(is d'argent qui résultaient toujours du système de Law, qu'on donnait cette combinaison comme sortant de son cerveau de moitié avec Paris-Duvernay.
S'entretenait-ondes derniers mouviMnents à l'étrang-er, de l'irritation du roi d'Espagne vis-à-vis de la (;our de Versailles, de son alliance avec l'empereur dirigée contre la Franco, de la concentration de ses armées le long des l^vrénées, on certiliait aussitôt cpie la maîtresse de M. le Duc avait provocpié cet orage par sa foli(i andjitieuse.
« Philippe V s'en était explicpié clairement devant des tén)oins dignes de foi. L'infante ne lui avait été renvoyée (jue parce qu'il s'était solennellement refusé à créer le mai'i de cette f(unme grand (rivs|iagne. »
Lnlin la misère des temps, qui se faisait toujours aussi rudement sentir par suite de la prolongation des pluies, des débordements, remontait à elle pour la plus grande partie.
De la nmltitude, cette conviction de son influence malfaisante avait, du jour au lendemain, gagné ses proches, (pii l'abandonnaient sous ce faux seniblant. mais bien
plus parce qu'ils estimaient qu'elle ne leur serait plus bonne à rien.
Elle menaçait de gagner jusqu'aux amis de M. le Duc, jusqu'à ceux qui avaient été auparavant ses soutiens volontaires ou obligés.
Un des correspondants de Ricbelieu, le marquis de Silly, constatait dans une lettre qu'il adressait à l'ambassadeur du roi à Vienne « que la démarche légère et mal concertée dans laquelle Mme de Prie et Paris-Duvernay avaient engagé le duc de Bourbon, puis la reine, les avait discrédités même parmi leurs amis. »
Ainsi une ligue s'était organisée à l'hôtel de Bourbon entre les femmes qui touchaient de plus près à M. le Duc. L'objet de cette ligue était de substituer la comtesse d'Egmont à la marquise de Prie auprès du premier ministre.
On sait que le dernier avait eu de tout temps des complaisances pour cette belle, complaisances dont la favorite en titre ne s'était que médiocrement émue.
On désirait que la comtesse d'Egmont ne fût plus la maîtresse d'occasion, mais bien la maîtresse reconnue.
Pour y arriver on l'avait mise autant qu'on avait pu en avant, manège qui n'avait pas échappé aux gazcticrs, et dont ils se divertissaient en supputant les chances de la comtesse, mais en dénonçant également les instigatrices principales de cette machination, la ducliesse douairière de Bourbon et Mlle de Charolais.
Ces deux jjrincesses, la mère et la bile, avaient vécu longtemps très séparées, Tune feignant d'épouser entièrement la cause de M. le Duc son fils, comme de sa maîtresse, l'autre brouillée, ainsi qu'on l'a déjà vu, avec son frère et détestant Mme de Prie.
Elles venaient de se réconciUer et Mlle de Charolais
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avait ogalemont fait sa paix avec le premier ministre, ce dont la marquise avait particulièrement à s'inquiéter. Car c'était pertinemment en haine avouée d'elle, que l'alliance avait été conclue, du moins de la part de Mlle de Cliarolais, malgré « qu'on se fût arrangé, disait-on, pour ne rien exiger les uns des autres par rapport aux amis et connaissances » .
Quant à la duchesse douairière, elle ne prenait plus la peine de cacher son aversion « pour cette ambitieuse éhontée, dont la présence auprès de son fils avait causé les multiples déconvenues de la maison de Condé, n'eût-ce été que les échecs successifs de tout projet d'étabhssement de M. le Duc ».
Soutenue par la majorité des serviteurs dévoués de la famille et voyant que leur tentative du côté de Mme d'Egmont n'était pas suffisante, elles avaient tendu un autre piège à la marquise en conseillant à son ami d'offrir loyalement la main au précepteur du roi en oubli du passé.
« 11 devait reconnaître que la lutte avec Fleury devenait insoutenable de son côté, qu'il s'exposait, en la poursuivant, à s'aliéner k tout jamais l'allection de Louis XV, que sa politicpie lui ordonnait de ténmigner au prélat de la confiance et de l'amitié, afin de se le concilier pour son bien et le bien de l'Etat.
Ainsi parlaient-elles, avec le secret espoir qu'en méditant cette manière de voir, M. le Duc s'édifierait insensiblement sur les dangers de garder à ses côtés une personne aussi mal en cour que la marquise.
En effet, n'était-il pas loisible à chacun de remarquer avec quelle affectation le Roi, depuis l'odyssée de son pi-écepleur, évitait la jeune femme ou lui montrait en la rencontrant un visage sévère?
Et les manifeslalions du plaisir ou du déplaisir du Roi n'étaient plus quantité négligeable lorsqu'il sortait ouvertement de son mutisme, de son indifférence naturelle ou affectée pour les affaires. Au dire des courtisans, il prenait de l'esprit tout à coup et d'une façon à étonner. Ses actions étaient maintenant celles d'un roi.
« Comment, concluaient la duchesse et ses amis, M. le Duc négligeait-il de pareils avertissements? Comment tardait-il à rompre une liaison qui, en l'isolant. Je plaçait dans la situation la plus fausse du monde?
M. le Duc n'avait pas de secrets pour sa maîtresse. Il lui avait rapporté })oint pour point ce qui se disait autour de lui.
La marquise de Prie en avait été fort touchée, non pas (ju'elle craignît (jue les seules sollicitations de ses ennemis pussent amener son amant ;i l'abandonner. Mais elle redoutait cette réconciliation avec Fréjus, à laquelle elle sentait qu'elle était encore le premier et presque l'unique obstacle, dont elle comprenait pourtant que pouvaient découler tant d'heureux effets pour le premier ministre. Car, si une entente de M. le Duc avec le duc d'Orléans avait été à certain temps souhaitable, combien plus une entente avec Fleury, dépositaire de la confiance du Roi, n'était-elle pas plus à rechercher à cette date?
Elle ne se faisait pas d'illusion sur la réponse de l'évècjue. qui serait ce qu'elle avait été depuis six mois, depuis la conclusion du mariage, soit qu'il était prêt à relier avec M. le Duc. à condition que celui-ci se défasse d'elle et de du Yernay.
De là, pour elle également, une perplexité douloureuse qui l'avait fait horriblement souffrir, comme elle le déclarait par la suite.
Aussi avait-elle entrevu et admis le sacrifice définitif
LA FAVORITE RENONCE A LA VIE PUBLIQUE :i7o
(le toulc participation, même (létourm-c. aux allairos, avec le tempérament de conserver auprès de M. le Duc son caractère privé de maîtresse.
Elle était enti'ée dès lors dans les vues de ses adversaires eux-mêmes. Elle avait usé de son influence sur le premier ministre pour l'encourager à joindre lévèque, à s'expliquer une fois pour toutes avec lui en apportant à cet entretien l'esprit de conciliation le plus absolu, à pénétrer s'il n'y avait pas quelque façon d'arrangement qui n'impliquerait pas conmie première mesure les exécutions (jue le j)récepteur du roi réclamait si impérieusement : la mise à l'écart d(; la favorite et de du Vernav.
M. le Duc devait lui repit'seiiler que « 1 un et l'autre s'étaient beaucoup plus abstenus du règlement des alfaires en ces derniers temps qu'on ne voulait le croire, que Mme de Prie particulièrement, pour ne pas compli<juer le problème du g^ouvernement déjà si ardu, s'était engagée et s'eng-agerait volontiers plus ostensiblement à iw plus s'y immiscer en aucune manière; (jue, ceci étant établi, il n'y aurait pas d'inconvénient à ce qu'elle contimiàt à vivre dans les boimes g'ràces et près de M. le Duc ».
Bref, elle reprenait le projet caress*' par les familiers des Condé en cbercbant à s'en faire une recommandation pour elle-même à l'adresse de Fleury.
Mais la cond)inaison n'a\ait pas abouti. L (''vê(|ue n'avait rien voulu entendre aux proleslalions et aux assurances du premier ministre. Se sentant bien assis, il se montrait d'beure en beure plus intolérant.
Tandis que les gazettes cbantaienl h (pii mieux micii.x l'union des deux rivaux, en annonçant (|u'on avait vu avec joie le Duc témoigner à l'évê(jue de Fréjus un empressement et une considération auxquels il n'avait plus babitué la cour, les intimes de l'un conune de l'autre bord savaient
qu'on [lie s'rtail, au contraire, ni compris ni réconcilié.
tt Noire conversation avec M. de Fréjus, disait le Duc à Villars, a été fort longue. Mais l'évéque ne paraît pas plus favorable; loin de là. il se rend plus difficile en voulant inimposer envers et contre tout Fexil de mes amis. »
Devant cette froide détermination du précepteur du roi à son égard, il était venu subitement à la pensée de la fa\orite de s'adresser directement à lui. Il lui semblait que mieux que son protecteur elle plaiderait sa propre cause; que, parlant en personne à Fleury, elle le convaincrait aisément de sa ferme résolution de ne plus s'intéresser d'aucune manière aux affaires de l'État.
Lassay. à (jui on peut se lier pour les renseignements concernant le temps par le fait de son intimité si particulière avec la duclicsse douairière de Bourbon, Lassay a raconté plus tard en son Ihrui'll de di/jï' renies choses comment la marquise de Prie avait sollicité une audience de r('\è(|ue de Fréjus et connnent c(dle-ci ne lui avait pas été accordée.
« 1^1 le voulut avoir une coinersalion avec lui, et quoi (juCUe pût faire elle ne put l'obtenir »
L'évéque se (bM()l)ail (b)iic à un <Mitrelien oii il eût été vraisemblablement (Mubarrassé d"exposer les raisons de l'ostracisme dont il frappait une femme qui, elle, de son côté, ne demandait plus (ju'à être éclairée par lui sur ce (]u"()n \oulait d'elle et ce (pi'elle a\ ail \\ faire.
Lassay j)r«''ten(l encore (pi'elle en l'esta outrée, et plus désireuse (jue par le passé de condiattre Flcury.
On est en droit de croire, d'après ce qu'on lui entendra dir(> dans qu(d([ues instants, qu'elle en fut surtout affectée, coHune d(''goûU''e de la \ ie de cour a\ ec ses perpétuelles faussetés.
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En tout cas. sa conduite semblaiL Incii g-uidcc des lors par ce sentiment.
A la suite du refus de Fleury tic la recevoir, elle a\ait écrit à M. le Duc une lettre faite pour être rendue publi(jue, dans la(juelle (die déduisait chacune des considérations qui l'enj^ageaient à s'éloigner peu à peu de Versailles, et telles quelles les auraient fait valoir devant l'évéque luimême.
Elle y défendait son passé, en niant qu'elle eut jamais considéré autre chose que ce que lui oi'donnait sa pi-opre sûreté. Elle y insistait, suivant (-avlus, sur son intention de n'ap{torter aucune gène à l'administration de M. le Duc et de faire en sorte que sa liaison avec ce prince ne servît point de prétexte à M. de Fréjus pour le perdre dans l'esprit du Roi.
En même temps elle avait conformé ses actes à ses paroles. La cour s'était rendue à Marly aux premiers jours do janvier. Le marcpiis de Prie (^t sa fennne avaient été nommés du voyage. La marquise avait fait acte de présence au début, pour rentrer incontinent à Paris, où elle passait maintenant la [)lus grande ])art du temps qu'elle ne devait [)as à son service de dame du j)alais de la reine.
Elle s'y montrait en tous les endroits de réunion, aux spectacles, aux bals, aux pronienades, de manière à éveiller la curiosité du badaud parisien, qui écrivait: « On voit Mme de Vr'w partout oii l'on se rencontre. »
Elle send)lait être repossédée par son goût pour la musique. Au moins s'occupait-elle activement de l'organisation des concerts qu'elle avait fondés. Elle recherchait à nouveau la société des artistes, des littérateurs, des anciens amis ou plutôt des anciens commensaux de Ihôtel Pléneuf. Palaprat, Lainez, étaient morts. Vergier avait été
mystérieusement assassiné trois ans auparavant, mais d'autres leur avaient succédé qu'elle avait adoptés : Dancourt, le comique italien Kiccoboni et Voltaire.
Ce dernier lui avait dédié l'automne précédent son Indiscret. Elle l'avait de son côté assez épaulé auprès de la reine, pour qu'il fût attaché h sa maison, pour que de plus sa Marianne fût introduite par elle à la cour.
Elle lui avait encore prouvé sa bonne volonté en l'assistant de tout son pouvoir dans les malheureux démêlés de l'auteur avec le chevalier de Rohan, et elle lui aurait vraisemblablement obtenu satisfaction, si Voltaire n'avait follement, par des salires déplacées, perdu sa cause auprès de M. le Duc.
Elle venait d'acheter au duc de Lorg-cs une terre dans les (uivii-ons de Paris. Elle iivait rendu le fait aussi public (pTcUe avait pu, |)0ur bien ('lablir que son intention de se Hxer à la campagne en dt'sertant Versailles n'était pas un jeu. Elle s'était abstenue, de même, de paraflre à Chantilly durant tout l'hiver.
Et cependant l'opinion populaii'e n'en avait pas varié d'une ligne sur son compte. On la cliargeait toujours avec autant d'àpreté. Elle n'était plus à la cour que par occasion, mais en quoi cela l'empèchail-il, disait-on, de conseiller M. le Duc et les ministres, de correspondre a\eceux par écrit au lieu de le faire \erbalement, de dicter ses V()K)ntés par l'inteiuK'diaire de l*aris-Du-Vernay et d'inspirer, enhn. d'odieux arréis connue celui de la réduction (les monnaies, qui compléterait sous peu la ruine du rovaume.
l']ncorc une fois les l'umeiu's les j)lus inquiétantes pour elle circulaient dans la capitale.
Le roi d'Espagne, semblait-il, avait conjuré son neveu d'éloigner de M. le Duc celte femme, avec les autres con-