TRIBULATIONS DES PARTISANS DE M. LE DUC
Par contre, les Parisclaient surveillés de près. Ou assurait que leur exil était décide, mais sans savoir encore de quel côté du royaume ou les reléguerait.
Au milieu de ces grâces et disgrâces l'évèque de Fréjus restait tout-puissant et bien vraiment premier ministre de fait, quoique les fonctions en fussent supprimées. Il avait un brevet pour que les ministres et secrétaires d'État vinssent travailler cbez lui et que tout ce qui se déciderait en l'absence du Roi fût aussi bien décidé que s'il était présent, c'est-à-dire les prérogatives de lieutenant général du royaume, sans en avoir le titnv Il recevait en plus la feuille des bénéfices, la direction des postes, en concentrant ainsi en ses mains la généralité des services. Il gardait à la vérité des bommes d'État, qui comme Armenonville, MorviUe, Maurepas, avaient été à M. le Duc, mais (p.i étaient aussi dévotement h lui.
Enfin la joie du populaire en apprenant la disgrâce du ministre s'était manifestée intense, principalement, disaiton, à cause .lu plaisir que le pays entier éprouvait a voir le cbâtimcnt procbain pour sa maîtresse et ses détestables
conseillers. ^ ,
D'après les gazettes de Hollande, le lieutenant genernl de police avait .In .lonner ordre aux commissaires .le cbaqne quartier dans la capitale de veiller à ce que la plèbe ne s'emportât pas à de trop grandes démonstrations de plaisir, car on prétendait qu'elle se .lisposait à allumer des feux de joie en cent endroits.
D'autre part, la police ne pouvait .Mnpécber qu'on aflicbât sur les murs les placards les plus injurieux, qu on ne répan.Ut les cbansons les plus graveleuses sur le compte
de la favorite. ,
Il y eut de ce .-(Hé un débord.MU.mt incroyable, tel qu on
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n'en avait jamais vu jusque-là. ni à la mort du grand Roi, ni à celles de Dubois ou du Régent.
Mais toutes ces tristesses, auxquelles se mêlaient les plus cruelles appréhensions pour l'avenir, étaient moins pénibles encore à Mme de Prie que les humiliations dont elle était l'objet à Chantilly de la part de chacun, sauf de M. le Duc et de Mlle de Clcrmont.
Mme la duchesse ne pouvait plus tolérer sa j)résence. « Elle avait, suivant Barbier, chanté pouille à son fds en lui reprochant de s'être perdu par les conseils d'une gueuse, Mme de Prie, à qui elle avait pris la liberté de dire toutes ses petites vérités. »
De fait, elle n'avait pas marchandé à la jeune femme les plus sanglants outrages duraut les trois journées qu'elle avait teim à passer par devoir auprès de son ami disgracié. Le président ITénault a raconté notamment comment Mme de Prie, « étant descendue un soir pour dîner, sur l'assurance que M. le Duc lui avait (h^nnée ([ue sa mère ne paraîtrait pas à table, fut fort surprise de voir arriver la duchesse, vers laquelle cependant elle s'était avancée pour lui dire quelques mots que le reste delà compagnie n'avait pu en tendre, et comment Mme la duchesse lui avait répondu très haut qu'elle pouvait rest(M', mais qu'au moment oii la marquise se préparait à venir s'asseoir près d'elle, elle avait a})pelé une personne placée à l'autre bout de la table, en la priant de venir prendre le siège réservé à Mme de Prie. »
De semblables vexations se répétaient à clwuiuc heure, et les petits prenant exemple sur les grands, la domeslicité du château elh>-méme afhchait de suite pour elle des airs de mépris, refusait de la servir, la maudissait ouvertemcnl comme l'artisan des malheurs de leur maître, à tel point, disait encore le président Hénault, que son départ de Cliantillv eut l'air d'une fuite.
KXIL DE M^" DH l'RIK K.\ NORMAXDIK l'1)7
Elle avail conséquoniiiieiil l'ait avec moins de douleur ses adieux à M. le Duc, qu'elle ne ])ensait pas au fond laisser à Chantilly pour ne [dus It; revoir de sa vie. En tout cas. les nouvellistes signalaient son retour ta Paris le 1() au matin. Elle devait y trouver, à peine en débarquant, l'ordre d'exil que Maurepas avait fait déposer chez elle le jour d'auparavant.
Il lui était commandé de se rendre le plus promptcment possible en Normandie, à son château de Courbé[)ine, oti elle devait demeurer tant que le Hoi n'en aurait pas décidé autrement. On autorisait M. de Prie à l'v accompagner.
Cet ordre avait été, selon Hénault, un coup de foudre pour la jeune fenuiie, quoiqu'elle y fut préparée par tout ce qu'elle voyait se passer, tout ce (pr'elle entendait dire à la ville.
On rapportait que le grand changement des jours précédents s'é'tait opéré avec le consentement du ]{oi, qu'il s'était entendu depuis bien des mois avec son préce{)teur pour amener M. le Duc au j)oint où il devrait se démettre forcément de sa charge, que maintenant un espoir cpielconquc de retour sur le passé était perdu.
L'Espag-ne aurait, en effet, mis ce prix àsaréconcihalion avec la France, lîien plus. Philippe V aur;iit spécilii' (ju'il rendrait seulement son amitié à M. le Duc lorstpu; ce prince aurait chassé les gens de son entourage, et Mme de Prie la première
Le Blanc venait d'ari-iver de la veille à Paris. Il v avait à peine séjourné, etcontimu' sur A'ersailles, où il avait été l'objet d'une ovation enthousiaste. L'on donnait, conunci preuve de sa compliciti' dans ces manouivi'cs gouvernementales, (jue ses gens étaient tous vêtus do livrées neuves, par suite, qu'il était informé' bien à ra\anc{> de vv. (]ui aurait lieu. Ses anciens partisans, parmi lesquels nombre
(l'ofliciors, l'avaient à tour de rôle porté sur leurs épaules jusqu'à la porte de l'appartement du Roi. Là il avait été accueilli par Louis XV avec toutes les marques de considération possibles. Sa Majesté lui avait hautement confirmé le choix qu'on faisait de lui pour le ministère. Elle lui avait octrové en outre cent mille livres comptant pour l'indemniser du préjudice qui avait pu lui être causé par d'injustes poursuites. Depuis lors, ses moindres actions, notamment une visite qu'il avait faite aux Invalides, avaient provoqué les mêmes témoignages de sympathie.
Le soir les gazettes disaient en propres termes : « On a témoigné une joie extraordinaire du retour de l'ex-secrétaire d'État à la cour. Cette joie est d'autant plus sincère, (jue ce ministre, pendant sa digràce,aété aussi généralement aimé et estimé qu'il Tétait pendant sa faveur. Exemple bien rare aussi, doit-on dire à sa louange, que ses ennemis n'ont rien pu trouver à sa charge, et que, loin d'avoir amassé des biens pendant qu'il a été dans le ministère, il s'est vu réduit, après la perte de son emploi, à congédier la plupart de ses domestiques. »
En même temps que Le Blanc, les Belle-Isle avaient reparu : le comte afin, prétendait-on, d'occuper un poste fort en vue.
On signalait aussi la rentrée à Paris de Séchelles, réclamé par Le Blanc conune devant lui servir de premier commis à la guerre. La Barre, Menque et Couches rentraient en grâce. Il n'était pas jus(|u"à La Jonchère. dont on ne publiât le pardon complet et la désignation prochaine à (pielquo emploi de conséquence.
Dans l'autre camp, tous les serviteurs de M. le* Duo étaient rigoureusement punis de leur dévouement à ce prince. Paris-Duvernay était exilé à une de ses terres près de Lvon, mais obtenait au dernier moment d'opter
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pour la Cilianipagne. Montniarlel allait à Sauinur, Paris- La Montagne en Dauphiné; l'aine des quatre frères, à Périgueux. Cette exécution ne satisfaisait pas cependant l'opinion publique. On voulait (pi'ils fussent ti'aduits en justice pour s'expliquer sur les prétendus accaparements des blés durant les dernières disettes. Pour la même raison on devait demander compte à d'Ombreval de sa conduite à la même épofjue. On parlait de traduire devant les ti'ibunaux les conseillers au parlement Vatan et Fonlani(Hi. quon avait mis naguère le j)liis (mi avant lors de l'instruction du procès de Le Blanc.
A peine si. dans ce concert d'imprécations et de menaces contre l'administration précédente, une voix s'élevait deci de-là pour {)rotester contre tant de fiu'eurs.
« M. le Duc, observait-on timidement, avait montré une louable soumission aux ordres du Roi. Son obéissance méritait des éloges en considération de ce (pie sa position et les circonstances auraient pu lui [)eriuettre de rt'sistance. Son administi-alion était trop mal jugée. Son successeur Fleurv rencontrait dès le premier jour des difficultés inattendues. N'était-ce pas la comtesse de Toulouse qui avait déjà marqué son mécontentement de ce que son mari ne fut pas premier ministre? »
L'évêque, de son côté, se repentait, paraissait-il, de sa manœuvre, dont le résultat dépassait ses prévisions. Chacun se plaignait déjà : les princes réclamaient les pensions (|ui leur (HaitMit dues, les cliefs des grands corps demandaient à rentrer dans les pré-rogatives de leurs charges, le général de l'iidanterie. celui de la cavalerie et toutes les grandes maisons sollicitaient les survivances (pi'ils n'avaient jtu obtenir sous les derniers ministères. Bref, certains entrevovaient la cour connue devant être bientôt plus troublée et agil(''e qu'auparavant.