‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 116 sur 133 · LE CALME DE SA VIE · texte numérisé non relu

LE CALME DE SA VIE

cendait antérieurement en allant à la ville, le voyage d'une douzaine de lieues par de bonnes routes était chose presque journalière.

Elle était donc entourée et distraite. Le calme lui était venu d'autant plus doux à sentir, que parle l'ait des circonstances de sa vie elle ne l'avait jamais réellement connu. Le spectacle de ce qui se passait à la cour depuis sa disgrâce n'avait rien, d'autre part, qui pût lui inspirer des

regrets.

Le Roi s'y était trouvé assez subitement et sérieusement indisposé pour tomber plus gravement malade peu de temps après. Les uns voulaient y voir de simples écarts de régime. D'autres, une suite des émotions qu'il avait ressenties. En tout cas, si on ne pouvait l'affirmer [)our lui, on ne mettait pas en doute que la Reine, fort atteinte de son côté, ne le fût du cliagrin que lui causait le ressentiment très visible du Roi à son égard.

Le départ de M. le Duc n'avait pas considérablement amélioré les affaires publiques. Au moins le peuple avaitil espéré de ce changement plus (ju'une insigniliante augmentation des espèces.

Les alliés de l'évèque exhalaient hautement leur mécontentement du peu qu'on faisait pour eux. On les spoliait plutôt. N'avait-on pas été jusiju'à parler de retirer au duc d'Orléans la lieutenance générale du royaume? — Quelques nuilheureux enq)lois. quelques pauvres titres suffisaient-ils à payer aux liu Maine; et aux Conti tout ce que méritait leur dévouement à la bonne cause?

Le comte de Belle-Isle, Séchelles, La Jonchère n'attondaient-ils pas encore (|u"()n les plaçât?

La duchesse douairière de Bourbon ne se montrait pas plus satisfaite. Elle avait voulu s'entremettre entre le Roi

et son fils. Elle avait été fort mal reçue du premier. Villars a raconté la scène. La duchesse suppliant Louis XV de permettre à M. le Duc de venir à Versailles un seul jour savoir de ses nouvelles, insistant sur la tendresse et l'attachement de son fils pour le monarque, et le Roi répondant sèchement : « Point. » Et elle reprenant au milieu des larmes : « Mais, Sire, vous m'accablez de la plus mortelle douleur; voulez-vous mettre mon fils et moi au désespoir? Qu'il ait la consolation de vous voir un moment. » A quoi le Roi avait répliqué aussi brièvement : « Non ! »

Seuls Fleury et Le Blanc tiraient de sérieu.x avantag-es du changement de g-ouvernement. Fleury, tout-puissant, attendait du jour au lendemain la barrette de cardinal. Le Blanc avait été aussi amplement récompensé. Il était riiomme du moment et l'objet d'un engouement général. Louis XV particulièrement lui témoignait des égards qui surprenaient. Barbier disait au commencement d'août : « 11 est étonnant de voir les attentions du Roi pour M. Le Blanc. 11 a défendu aux cent-suisses et aux gardes de battre ni quand il va à la messe ni quand il en sort, de peur (jue le bruit des tambours ne l'incommode. Cela n'est peut-être jamais arrivé. Et il envoie savoir de ses nouvelles quinze fois par jour, c'est-à-dire à tous moments. Il dit môme que ce sont les tourments (|u'ou lui a fait souffrir (jui l'ont mis dans cet état-là. »

Ici le Roi se méprenait singulièrement, et si cet excès de ])révonanccs pour Le Blanc pouvait s'excuser comme partant d'un banal sentiment de commisération, son opinion, par contre, sur les causes de la maladie du ministre ne dénotait pas une grande connaissance des hommes qui l'ontouraient. En réalité. Le Blanc avait le corps usé de débauches. Une indigestion contractée chez Samuel Bernard, où, comme le disait le nouvelliste, lui qui aimait la

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l)onn(> chère avait inconsiflorément maiig('', une indig'estioii mal soignée avait écliaullé un sang- déjà empoisonné.

Des ciiagrins domestiques survenant au même instant, la mort de son gendre, le marquis de Traisnel, aggravaient cet état. A l'heure donc oîi il triomphait, il était ohligé de se mettre entre les mains des chirurgiens.

Maréchal l'opérait d'un ;d)cès au foie, consécutif à d'autres abcès découlant eux-mêmes, disaient les gens bien informés, d'un mal peu recommandable, et malgré (jue sa santé se fût améliorée, personne ne doutait de sa lin prochaine. « Exilé par un prêtre (Dubois), rappelé par un prêtre (Fleury), mort peu de temps après », tel était l'horoscope tiré de lui aucjuel chacun ajoutait foi.

A entendre ces nouvelles de la cour, la châtelaine i\c Courbépine se prenait à apprécier sa retraite, à estimer à sa valeur la tranquillité de sa nouvelle existence. Alors elle éci'ivait ces lignes à Richelieu :

« Ma conduite au cours des événements que vous savez a été telle qu'elle devait être, mais elle n'influait en rien sur tout le reste, (jue j'ignorais complètement; mon attachement (à M. le Duc) a fait ma disgrâce et nullement la part que j'avais à ce qui se passait. »

« Il V a dix mois que je vivais de façon à ne pas nu-me être soupçonnt'C. Je soutiens mon ('tat sans chagrin, je n'en ressens que pour les personnes auxquelles je inintéresse. Je suis jilus près du bonheur que je ue l'ai été depuis huit ans. Je n'ai rien à me reprocher, je n'ai rien non plus h regretter dans un pays que je n'ai jamais aimé; je suis donc très tranquille et me forme poui- l'avenir le projet d'une vie douce et d'une sociét»' peu étendue. Jespère l'obtenir bientôt, parce qu'avec de la circonspection, de la patience, et une conduite irréprochable pour le passé et l'avenir, je n'ai tpi'un retour à attendi-(i. — Vous

ne me connaissez pas absolument telle que je suis; la situation où j'étais me masquait une grande partie du monde et ne me rendait point la vue bien nette sur mon sujet. Je me doutais assez souvent du masque, mais je ne sentais point l'erreur où l'on était sur mon chapitre; grâce à Dieu, je vois à présent sur les visages et je puis paraître telle que je suis. Je gagnerai sûrement de faire connaître des procédés francs, désintéressés et pleins de sel et de véracité pour mes amis. D'ailleurs, comme on n'aura nulle vue qui puisse porter à me tromper et que je ne verrai que les gens qui m'auront prouvé leur amitié, je serai débarrassée de la pensé de me défier de ceux avec qui je vivrai, ce qui était, en vérité, un des plus grands malheurs de ma situation; car rien n'est si opposé à mon caractère. »

Sans nous arrêter à faire ressortir l'élévation de ce langage où chaque terme nous semble sonner comme une protestation indignée contre la calomnie, nous dirons que la vie de Mme de Prie eût été. à partir de ce moment, conforme au modèle qu'elle s'était tracé, si la maladie et la mort n'avaient infirmé ses projets.

En août de cette année 1720, elle s'était dérobée aux instances de l'aimable soci(''té de Courbépine, qui la ])ressait de demeurer avec elle? pour se rendre, avec une autorisalion de Fleury, aux eaux de Forges en Normanthe, à quelques lieues de Neufchàlel, au centre de la forêt de Bray. Elle y avait déjà fait divers séjours, notamment l'année précédente, lorsque N'oltaire y signalait sa présence dans une lettre à Tiiiériot.

Elle en aimait les eaux, principalement eflicaces aux maladies qui procèdent de la langueur du principe vital et pour son cas personnel à la débilité provenant de pertes réitérées.

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