MADAME UE PRIE
verrait avec plaisir et regarderait même comme un adoucissement personnel la fin de la disgrâce de ces mêmes amis. Le premier sens donné à son discours est celui qu'il faut combattre avec le plus d'attention, parce qu'il intéresse plus particulièrement le ministère, qui semble vouloir regarder comme unis à cette occasion les intérêts de M. le Duc et ceux de Mme de Prie, quoiqu'ils ne le soient point réellement et qu'ils ne puissent l'être; c'est ce qu'il faut leur faire comprendre, et qu'il ne peut y avoir de rapport entre les intérêts d'un Prince du sang qui a administré les affaires et qui a le rôle de sa haute naissance à soutenir, et ceux d'une femme de condition simple particulière, qui n'a et ne veut rien avoir à démêler avec le gouvernement, et qui cherche à vivre tranquillement dans sa sphère. »
M. de Prie n'avait-il pas déployé le zèle que réclamait sa femme dans la poursuite de sa réhabilitation, les amis de celle-ci s'étaient-ils décidément retirés d'elle et devenus indifférents à ce qui la concernait, ou bien le cardinal de Fleury, liante par la crainte d'un retour offensif de son rival et conseillé par Le iîlanc, s'était-il refusé à tout accounnodemcnt?
Quoi qu'il en soit, et (lue ce fût pour l'une ou l'autre de ces raisons, la requête de la jeune femme n'avait pas été écoutée. On lui avait même laissé comprendre qu'elle ne saurait entrevoir le temps où on pourrait apporter un adoucissement à son exil.
Elle avait encore fait appel à sa force de caractère naturelle pour résister à cette épreuve, et elle y avait réussi, mais ce n'était i)lus que de la résignation. D'autre j)art, de tristes pressentiments l'envahissaient. Elle avait écrit un premier testament dès septembre, testament qu'elle avait fait déposer entre les mains d'un notaire de Rouen,
MORT DE BERTllKLOT DE l'EENEl F 315
le 29 de ce mois. Elle y pensait à tous ceux (ju'elle affectionnait. Elle V inscrivait aussi des donalions pieuses, importantes pour l'étendue de ses biens à cette époque, en y marquant avec une intention évidente la sincérité et la force de ses croyances.
Elle était, dans ces dispositions d'esprit, jtarlai:éc entre des réveils de son enjouement et des accès passagers de mélancolie, lorsque la nouvelle la plus imprévue, la plus douloureuse était venue l'assondjrir pour toujours.
Le 7 janvier 1727^ son père mourait jjrescjue sans maladie, dans la soixante-troisième année de son âge. Il s'était éteint à Paris. Elle n'avait pu le voir et sa peine menaçait d'être si vive qu'on ne pouvait se décider à lui dire la vérité. C'était seulement neuf jours plus taid que Lozilières écrivait à Moncliesne ces (luekjucs mots : « Enfin j'annonçai hier au matin, Monsieur, à Mme de Prie la mort de son père. Elle en fut vivement touchée et pleura heaucoui). Nous la menâmes promener l'après-midi pour lui faire prendre l'air.
« Le soir, elle se coucha et essaya de dormir sans secours; mais à onze heures, ne se sentant nulle disposition au sonnneil, elle prit un grain d'ojjium. Tout est tranquille encore dans sa chambre. Elle vous écrivit hier un mot et à madame sa mère.
« Notre mal ;i présent est l'insomnie, (jui occasionne toujours un peu de mal à la tète. Je n'aurais jamais cru que, vive comme elle est, elle eût (Hé aussi douce et aussi patiente dans ses maux. Je n'ai jamais rien vu de si doux au milieu des plus grands tourments, (^'est un phénomène qui n'est pas aisé àexpli(iuer. Elle vous désire bien souvent, et son refrain ordinaire était : « Ne verrai- « je i)as mon frère"? » « M. de Prie ne sera ici que vemlredi. 11 n'a pas voulu venir ([u'elle n'eût su la mort de M. de
Pléneuf. Je lui «^cris atijourdlmi par un exprès. » A dater de la mort de son père, l'obscurité se fait sur les derniers temps de l'existence de cette malheureuse femme, comme elle se faisait dans ses yeux. C'est en rapj)rochant le passage même de la lettre précédente, relatif à ses souffrances, de quelques maigres détails fournis par le président Hénault et des nouvelles accompagnant sa mort, qu'on peut inférer que les neuf mois qui s'écoulèrent du 7 janvier au 7 octobre furent pour elle neuf mois de torture physique et morale. On peut penser que la cécité avait presque achevé son œuvre, puisque au début de cette période on était obligé de la guider au cours de ses promenades. D'autre part, la consomption la minait sourdement, et les moyens de se traiter lui ayant été péremptoirement refusés, elle ne pouvait plus songer à en guérir. Ses amis, à l'exception de Senecterre. l'avaient oubliée peu à peu. N'était-elle pas trop éloignée et disgraciée, et ayant perdu visiblement toute influence {)0ur (ju'on s'occupât d'idle? Ses parents l'avaient également abandomiée, Monchesne tout le premier. Sa volonté de vivre l'avait longtemps soutenue. Mais ses forces s'épuisaient. Elle se jugeait perdue. Toutefois, vers le milieu de septembre, elle s'était adresse à Silva, médecin de M. le Duc et son médecin ordinaire. Celui-ci n'avait rien vu en son état <pie des troubles nerveux, <les vapeurs, mot (jui entrait à ce moment dans la phraséologie médicale. A la prière de son entourage, elle s'était retournée vers Chirac. Elle lui avait envoyé, par Senecterre et le président Hénault, une grande consultation. Chirac l'avait lue sans attention, avait haussé les épaules en se contentant de prononcer: « C'est une comédienne » On ne lui accordait donc pas le droit d'être malade ni presque de mourir. Il le fallait cependant. Elle s'y pré-