MADAME ])E PRIE
version est restée celle des habitants de Courbépine, qu'en parcourant les campagnes fertiles qui entourent l'emplacement de l'ancien château détruit, qu'en pénétrant chez le paysan, on la retrouve. Ici la marquise de Prie s'est empoisonnée. Son amant était M. de Brèvedent, gentilhomme de ce canton. Étant alitée et déjà fort malade^ elle lui a demandé certain jour de lui donner une fiole qu'elle lui a indiquée. Brèvedent, devinant son projet, l'a conjurée à genoux de ne point commettre cet acte insensé, mais elle en a vidé le contenu avant qu'il n'ait pu l'arrêter. Suivant d'autres, ce ne serait point à Brèvedent, mais à son maître d'hôtel qu'elle se serait adressée.
Telle est la croyance populaire, et que longtemps son ombre éplorée revint parcourir les appartements du château.
11 y a donc ici, concluant à l'empoisonnement, l'appréciation d'un seul contemporain haineux et iiypocondriaquc qui en voulait autant à tous les ministres, à Fleury spécialement, qu'à M. le Duc, comme à toutes les favorites, que ce fût Mme de Prie ou Mmes de Mailly, de Cliàtcauroux ou de Pompadour, et la tradition populaire respectable assurément, mais si facile. à induire en errreur en même t(Mni)s (\\w portée à dramatiser les choses.
Par contre, (jue d'assurances et d'arguments en faveur de la mort naturelle! D'abord le silence des gazettes. Les nouvellistes se seraient emparés, il semble, d'un fait à l'époque aussi en dehors de l'ordinaire. Or ils n'ignorent pas le décès. Ils lementioiuient vers la fin de l'année 1727, mais en notes aussi concises (pie pour les autres morts.
Barbier et Villars se taisent même sur sa fin, qui aurait mérité de leur part une observation, .si elle s'était passée au milieu de circonstances à ce point saisissantes. Duclos dit : « Les médecins n'ont pas sans doute le pronostic des
LA VERITE SUR SA MORT iii
morts Je désespoir, car ils avaient encore traité Mme Je Prie Je malaJe imaginaire le jour où elle mourut, à vingt-nt'uf ans, après avoir séché (juinze mois en exil. » Richelieu n'a qu'un mot pour signaler cet événement : « Mme Je Prie mourut l'année où fut son exil. » Maurepas en parle Je la même faron : « Mme Je Prie l'ut exilée en NormanJie, où elle mourut Je Jésespoir Tannée suivante. » Le présiJent Hénault, si parfaitement en situation d'être renseigné par Mme Ju De[ï'anJ,par Senecterre jusqu'aux Jerniers Jétails Je ce qui avait lieu à Courbépine, s'exprime ainsi : « Quinze jours après la réponse Je Chirac, au bout J'un an J'exil, la marquise mourait Jans le plus granJ ahauJon. Elle avait à peine vingt-huit ans. Le désespoir que lui causèrent son exil et sa solitude Jétermina réellement sa mort. »
Marais s'étenJ plus, mais sans qu'il fasse la moinJre allusion à un suiciJe. « Elle a succombé en son château Je NormanJie, après trois semaines Je convulsions. Je Jouteurs affreuses et une agonie Je (juatre jours. » M. Je PoUnitz, visitant la France cinq ans plus tarJ etcolligeant avec le plus granJ soin chaque renseignement curieux sur la politicjue Je ce pays, ses hommes J'État, leur caractère, leur vie, consigne sur ses tablettes : « Celte dame (Mme Je Prie), une fois exilée, ne put résister longtemps h sa Jisgràce; accoutumée à dominer, elle ne pouvait s'aecoutumcrà la retraite. Elle languit (juchpie temps et mourut d'une c(jli(pie (jui lui cjiusa des maux cirroyablos. »
Ainsi tout Jément liJée J'un attentat contre sa propre vie. Mais, en outre, cette femme était chrétienne. Elle pratiquait. Sentant sa Jernière heure approcher, elle avait fait manJer le curé J'un village voisin et Joyeii Jn chapitre Je liernay, un saint i)rêtre. Elle recevait Je lui tous les sacrements avec une [)iété Joui mention est faite à
l'acte d'inhumation dressé le lendemain en présence de sept curés du diocèse, MM de Bellemare et de la Noé, et d'autres ecclésiastiques respectables. Et où l'cnterra-t-on ce jour-là? Dans le chœur de l'ég-lise de Courhépine, touchant à l'autel, par suite en terre plus que bénie, en terre sacrée, et cela quand on est encore si voisin d'une époque où la dépouille de l'homme coupable de s'être donné volontairement la mort était traîné nu sur une claie, jeté à la voirie ou laissé sans sépulture, et les biens du défunt confisqués au profit de la couronne.
Par suite, la marquise de Prie ne se serait pas empoisonnée. Comment Taurait-ellc fait, étant animée de pareils sentiments, si parfaitement résignée comme nous la montre Lozilières, et d'ailleurs si malade que le suicide aurait avancé sa fin seulement de quelques jours?
Mais voilà une autre hypothèse qui nous est fournie {)ar quehjues lignes, une note écrite en marge d'une page allrihuée à la généalogie de la famille de Prie dans une sorte de livre de raison, manuscrit faisant partie d'une de nos grandes bibliothèques.
L'auteur en est un bourgeois de Paris, contemporain de Mme de Prie, avant vi.•^iblenlent quelque attache avec elle, car des Germain étaient alliés à des Parfait, grandsparents des Berthelot. Selon lui on s'est trompé sur les causes de cette nmrt en l'attribuant à l'empoisonnement. Celh' jeune femme si belle, maîtresse de M. le Duc, a été viclime d'un accident.
Elle i-evenait en carrosse d'une visite faite aux environs de Couibepine. Ses chevau.x ont pris peur, la voiture s'est renversée. Les éclats des glaces bris('es l'ont blessée grièvement, et ces bhissures ont déterminé sa mort.
Poursuivons a notre tour ce récit suivant les appal'eiiees.
7 OCTOHRK 1727 323
L'émotion, la floulour, une luMiiorraj^ic ahomlaiite avaient épuisé la inalhoureuso femme, déjà exténuée de maladie et de chagrin. Une inllammalion locale, une péritonite s'est déclarée. On sait les alIVes qui accompagnent ce mal. Au milieu d'une crise plus violente que les autres, la marquise a eu recours au calmant (lu'elle emploie à l'habitude. Elle a demandé la liole (jui conticnit ropinm : un poison aux yeux de son entourage. Elle en a pris quelques grains. Mais l'elTet du narcotique n'est que momentané. Le mal a repris avec des manifestations plus violentes. Les convulsions, l'éclampsie ont suivi. La marquise est morte déliguree et déformée comme la peinte d'Argcnson, et pour ceux (jni recueillent son dernier soupir, morte empoisonnée. Elle avait à peine vingtneuf ans.
Un mois au plus s'était écoulé depuis la mort de Mme de Prie que Morosini écrivait au Sénat de Venise pour lui donner la nouvelle du décès de « cette dame disparue nel fior di gioventu e di bellezza » .
Ce n'était point, observait-il, « que cet événement en lui-même méritât quelque attention, mais bien par les suites qu'il semblait avoir » .
En efi'et, le roi d'Espagne n'en avait pas eu plus tôt connaissance, qu'il faisait savoir aux amis de M. le Duc son intention de rendre son amitié à ce Prince. Mme la duchesse avait mis à profit celte opportunité et la réconciliation s'était scellée par des lettres afTcctueuses de l'un et de l'autre côté.
Il était facile de constater aussi un très sensible changement dans les rapj)orts de Louis XV et du cardinal de Fleury avec l'cx-premier ministr(\ ils s'étaient faits tout à coup bien plus conciliants.
Ainsi donc la présence de cette jeune fennne à quarante lieues de la capitale, de Versailles ou de Chantilly, avait encore été tenue pour un danger.
Ceux qui se donnaient pour le croire étaient-ils de bonne foi'? La marquise était-elle réellement si dévorée d'ambition?
Nous pensons (pie la lecture de cet ouvrage aidera à prouver le contraire, et que si Mme de Prie a eu de l'am-
bition, cela a été surtout pour son prince, à qui elle s'était sincèrement attachée et de qui elle voulait aussi le triomphe, afin de le défendre et de se défendre elle-même contre leurs antagonistes.
La politique moins digne de ceux-ci, et de Fleury tout le premier, paraît avoir été par contre de charger la jeune femme de toutes sortes d'infamies dont il aurait été difficile d'accuser le second prince du sang, pour amener par l'étroite union qui existait entre eux le renversement du premier ministre. On connaissait sa générosité. On savait que M. le Duc n'ai)undounerait jamais sa maîtresse, qu'il identifierait sa cause à la sienne. En rendant la marquise odieuse au peuple, en la représentant connue nuisible à la chose pui)li(iue et capable de ruiner l'Ktat, on contraignait ce prince à la désavouer ou à se retirer avec elle; c'est à quoi il arriva, ainsi qu'on Vu vu.
Les reproches de cupidité et d'avarice formulées dans cet esprit contre la favorite n'étaient donc pas moins mensongers. En réalité, elle avait appris i)ar la gène de ses premières années de mariage à estimer la valeur de l'argent, mais sans y contracter le goût du luxe. Elle n'avait i)as utilisé sa haute situation pour ac.piérir les biens immenses, les trésors dont on parlait comnmnément Les millions que Marais disaient composer sa fortune n'existaient pas plus que le gros legs fait à certain cousin de qui elle avait été abandonnée comme par le reste de sa famille. Nous n'en relrouvons aucune trace dans son testament, fait avec tant de soin. Elle laissait un bien relativement borné, qui, réuni entièrement par la mort .le son fils Louis de Prie sur la léte de sa fille Marie-Victon-e de Prie, constitua sa dot lors d.> son mariage avec le duc d'Hostun de Tallard.
Nous ne relèverons pas enfin laccusation de médian-
celé formulée contre elle. Ses pires ennemis eux-mêmes renoncèrent de son vivant à la soutenir; mais le préjugé à son endroit était trop fort pour oédcr à des arguments aussi naturels. On vient de voir comment ses contemporains immédiats la maltraitaient en paroles. La génération qui suivit ne lui fut guère plus clémente.
Ouvrons les Mémoires du duc de Luynes, .composés quelque dix ans après la mort de la marquise de Prie. La haute honnêteté, les relations étendues, les fonctions de cet liomme de cour en font un oracle très sûr; comment la juge-t-il? Fort sévèrement sans contredit, et tout à fait à sa défaveur, quoiqu'il n'articule rien de précis contre elle. N'osant trop charger M. le Duc ni le Cardinal, il la rend, elle, responsable de tout ce qui s'est passé de regrettahU^ en cette époque trouhh'c.
Il sait pertinemment que M. le Duc a mené seul dans les derniers temps sa campagne contre l'évèque de Fréjus, que la marquise s'y est dérobée, qu'elle a fui la cour afin d'éviter toute pression de sa part sur l'esprit de son prince, (prcUe s'est pour cela comme enterrée à la campagne. Il veut voir cependant en elle l'artisan de ces noires intrigues. Qu'il s'agisse de la reine, d'aprè.s lui, cette princesse s'est montrée plus portée que personne de son entourage à l'idoignement de Mme de Prie. Elle a soulTert de voir celte fenune si complètement décriée s'éternisera Versailles. l"]t Luynes abonde sur ce sujet, fort oublieux paraît-il, de ce (jui était connu de tout le royaume, à savoir que si Marie Leczinska s'était compromise c'était jiar l'intérêt cpi'elle portait à Mme de Prie, que cette inclination de son cceur avait exposé la reine aux ]dus graves embarras, qu'elle n'avait faibli que devant la menace de tout envenimer et aggraver, ({u'elle en avait longuement pleuré et souffert.
Aussi félicile-t-il M. de l^"ic, à une autre page de la même compilation, d'avoir plus ou moins, en perdant la raison et la mémoire, perdu pareillement le souvenir de sa première épouse.
Il est vrai (ju'à un autre endroit il laisse transpercer un peu de vérité. Il reconnaît que Fieury s'était joué du Duc lorsqu'il feignait de refuser au non) du Roi une démission impatiemment souhaitée et déjà acceptée. I\I(ne de Prie et son prince avaient été sincères et TEvèque dissimulé.
Mais au fond, la campagne du duc de Luynes n'en restait pas moins hostile. On sait quelle part on doit y attribuer à la véril(';. Toutefois, c'était le langage d'une lai'gc part du public éclairé de son temps.
Ainsi la critique malveillante n'épargnait pas phis la marquise morte que vivante.
Une mauvaise chance singulière s'atlachait à hi même heure aux siens. En 1720, trois années après sa disparition, son fils Louis de Prie mourut tristement au collège des Jésuites dTiarcourt.
Il avait à peine di.x ans, et (|uoi(pi"il fût faible et soufTreteu.x, celte fin j)rématurée avait étotmé. .Marais observait, en relatant sa mort, que la race des de Prie n'était pas faite pour durer. Encore ne pouvait-il prévoir ce (ju'il adviendrait de l'autre enfant delà favorite, Marie-Victoire de Prie.
Mariée en 1733 au fils du maréchal de Tallard, le duc d'IIostun, elle avait eu déjà fort à soudVir du caractère violent et brutal de son mari, lors(]u'un malentemlu provoqua entre les époux le drame «pie Boi.sjourdain raconte de la façon suivante :
« Mme la duchesse d'Hostun, Mlle de i\I. et .Mme de Prie, femme, dil-il, extrêmement aimable par son caractère et d'une santé iort ddicale, fut mallraili-c à coups de pied
dans le ventre par son époux, à l'occasion d'une lettre anonyme qu'il reçut, où on l'instruisait de l'inclination de cette dame pour le chevalier de Créquy, nienin de M. le Dauphin. Ces violences causèrent à la duchesse d'Hostun la maladie dont elle mourut au mois d'août 1738. .)
Boisjourdain ajoute qu'à l'heure où la pauvre femme se sentit condamnée, elle fit prier son mari de venir auprès d'elle, l'assura de son entier pardon et qu'elle n'avait jamais cessé de l'aimer, puis, après lui avoir remis une part importante de son bien, lui demanda encore de ne pas la quitter qu'elle n'evit rendu le dernier soupir.
Quant à M. de Prie, son intelligence déjà fort bornée ne devait pas résister à l'usure de l'àg-e. Remarié avec Mlle de Castéja, il tombait peu à peu en enfance, mais non point sans avoir conservé les nombreuses pensions dont le roi l'avait gratifié, aussi bien que son log^ement au palais (\c Versailles où il s'éteignit on janvier 1740.
Fort original de sa nature, il avait plus que pcrsoime contribué à défrayer la chronique anecdotique de l'époque. On prétendait (ju'il mangoail étonnamment, (pi'il était dans rbabilude de donner tous les jours à dîner, hors un seul jour de la semaine qu'il passait sans manger, qu'il y pliait tout son monde, qu'il commettait en plus cent excentricités.
A l'heure môme de sa mort il n'avait point voulu quitter cette terre aussi paisiblement (jue les gens du vulgaire. îl avait proposé de faire jeter p;ir la fenêtre le curé qui s'était hasardé à lui porter le viatique: puis, se radoucissant, il avait encore demandé s'il venait au nom du roi, et sur l'affirmative avait consenti à le recevoir, mais pour mourir séance tenante, sans lui adresser une parole.
Avec M. (le Prie, décédé sans enfants de son second mariage et ceux du premier morts avant lui, la famille s'éteignait. Ses biens allaient à des collatéraux. Le château de Courbépine tombait entre les mains d'un neveu, qui lui-même se ruinait le pins malencontreusement du monde. Ainsi donc cette race, comme le disait Marais, n'élait point de celles qui subsistent; mais ceux (pii lui avaient été si funestes demeuraient-ils. de leur C()lé. à l'abri des inconstances de la fortune? Il n'y parait pas, à retracer leur vie dix ans après les événements qui viennent de nous occuper.
Le ministre Le Blanc n'avait pas fermé les yeux (pie le bel enthousiasme qu'on professait pour lui, et qui était, en réalité, uniquement un enthousiasme de convention, tombait subitement à rien. Hien plus, certaines voix isolées, encore timides, s'élevaient j)Our dénoncer son immense avidité et jusqu'à (piel point lui et les siens avaient abusé des libéralités du roi. Sa (ille, Mme de Traisnel, avait hérité de cette faron de pensions parfaitement en disproportion avec les services rendus à Sa Majesté par l'ex-ministre. 11 fallait les lui rogner, ce (|ui se lit séance tenante.
D'autre part, l'étoile de Fleury, comme celle du comte de Belle-Isle, après avoir prodigieusement brillé, n'avait pas tardé à fortement pâlir. Kst-il utile, en eflVt, de rapjM'b'r ici le dégoût qui avait envahi le royaume entier, tandis (jue la vie du cardinal se prolongeait au delà de toute attente sans qu'on pût, par suite, entrevoir de terme à son administration
Chacun à la cour, le roi tout le premier, qui l'avait pourtant longtemps soutenu, souffrait de cette contrainte prolongée, et lorsque la mort le prit, ce fut un soupir de soulagement bien autre que celui avec le(iuel on avait
accueilli la disgrâce de M. le Duc. Alors on écrivait : « Il n'y aura jamais de plus mauvais ministère en France que celui du cardinal de Fleury depuis la disgrâce de M. Chauvelin. On peut dire que, depuis celui-là, le royaume n'a pas porté santé. Le cardinal s'est trouvé au-dessous de M. Chamillart. »
Et encore « le cai-dinal n'a montré personnellement que de la timidité et de la parcimonie dans les petits objets. Sous lui l'intrigue des courtisans, la mollesse dans le commandement, les mauvaises mœurs et la bulle Unigenitus firent de grands progrès. »
L'aîné des Belle-Isle n'avait pas eu moins à souffrir des excès de la jalousie que sa brillante carrière avait fait naître chez ses concurrents. Le cardinal lui-même n'avait pas été un des moindres opposants au libre développement de sa fortune politique.
Loin d'être appuyé par Fleury et la cour durant sa campagne de Bohême, il en avait été aussi passionnément que maladi'oitcment combattu.
N'était-ce pas au sujet des difficultés suscitées à cette date à M. de BcUe-Isle, qu'on remarquait que « les petits ministres de Sa Majesté » iinaginarit pou et n'exécutant rien, avaient été elfrayés de l'ascendant que prenait le maréchal dans les afi'aires du gouvernement, qu'ils s'étaient concertés pour le déranger en tout, qu'il représentait sans aucun doute à leurs yeux le personnage du royaume dont la gloire ou le crédit les gênait le plus; qu'afin de mieux le combattre on lui promettait monts et merveilles quand il arrivait à Versailles, mais pour tout lui refuser, jusqu'au dernier homme et au dernier sou, dès qu'il était retourné à l'armée; qu'enfin on lui avait adjoint le maréchal de Broglie, son ennemi et lival de fortune, afin de faire plus sûrement échouer ses plans.
Et ce n'étaient point ses adversaires ou les indidV'rents qui entravaient de la sorte ses mouvements, mais ses anciens amis eux-mêmes.
« Gouvernant ses affaires comme celles de l'Elat, avec la même élévation inquiète et vicieuse, plus curieux d'honneur et de magnilicence que de bonheur, plus occupé de vanité que du bon ordre, empruntant toujours, n'épargnant jamais, fécond en ressources, stérile en prévoyance, courant après l'avenir et aveugle sur l'état présent. — Statue droite et inmiobile qui proposera la dévastation des empires, l'agitation des républiques et vous conduira par des conséquences raisonnées aux troubles les plus dangereux pour l'Etat. »
De qui parle-t-on en ces termes? — Du comte de Belle-Isle! — Et qui en parle".'— Le marquis d'Argenson, dont on lisait il y a quelques instants les cruelles atta(iues contre la marquise de Prie.
Était-il, à vrai dire, plus humain pour les autres membres du cénacle Pléneuf'? Non, assurément! il ne ménageait pas à Séchelles, devenu fou et imbécile, les allusions blessantes, en oubliant qu'il avait chanté sur lous les tons sa capacité au moment où il rc'ussissait si parfailenient comme intendant des Elandres, puis (piand il abordait le contrôle général, quand, en un mot, on pouvait compter sur lui j)0ur (juelque service à rendre.
La Eare avait à souffrir du même manque de reconnaissance et des mêmes déchaînements d'envie exacerbée.
Sa désignation comme marécbal de France, le même jour que MM. de Bahncourt et d'Harcourt, donnait lieu à cent(iuolibels. « Hors M. d'Harcourt, (|ui n'a pas mal fait, s'écriait Barbier, on compte que c'est pour se défaire d'eux et ne s'en plus servir. La politique est plaisante de
donner à de mauvais généraux la récompense la plus éclatante du mérite militaire. »
Ainsi chacun des acteurs de ce roman politique avaiteu son tour de faveur et de défaveur, de succès et de revers. M. le Duc, remarié à une princesse de Hesse, avait connu cette jalousie dont Mme de Prie avait su le défendre. 11 était parvenu à fort se ridiculiser, quand un mal violent s'attaquant à un corps déjà ébranlé par de précédentes apoplexies l'emporta en 1740.
Par contre, après tant de heurts, après tant de hauts et de bas, les Paris avaient droit à quelque repos. Ils le goûtèrent lorsque Fleury eut définitivement quitté la scène. Leurs talents d'organisateurs s'affirmèrent alors sans contrainte. Ils furent utiles à TÉtat. Bien plus, ils furent généreux comme dédaigneux de toute rancune. Qui ne sait la vie de Duvernay et cette belle œuvre de l'École militaire, qui, à côté de tant d'autres, sortit de son esprit fécond. On lui rendait une justice tardive à lui comme à ses frères. On les estimait. N'était-ce pas une compensation qui h^ur était due dans leur âge avancé, après toutes les traverses de leur jeunesse?
Seule, Mme de Pléneuf avait échappé aux orages. Elle devait atteindre l'extrême vieillesse, en gardant le même esprit combatif, dont sa bru, Mlle de Castéja, avait autant à soulfi-ir que sa propre fille et sans avoir, comme on le dit ironiquement à l'époque, pardormé à ceux qui l'entouraient le mal (ju'elle leur avait causé.