‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 15 sur 133 · LES HABITUÉS DE L'HOTEL PLÉNEUF · texte numérisé non relu

LES HABITUÉS DE L'HOTEL PLÉNEUF

« La maison fréquentée, continue Saint-Simon, attirait tout; la femme adroite y souffrait par complaisance les malotrus amis de son mari, qui de son côté recevait bien pareillement des gens d'une autre sorte qui n'y venaient pas pour lui.

« La femme était impérieuse, voulait des compagnies qui lui fissent honneur. Elle ne voulait guère de mélanges dans ce qui venait pour elle. Eprise d'elle-même au dernier point, elle voulait que les autres le fussent, mais il fallait en obtenir la permission; parmi ceux-là elle savait choisir.

« Elle avait si bien su établir son empire que le bonheur complet ne sortait jamais à l'extérieur des bornes du respect et de la bienséance et (juc pas un de la troupe choisie n'osait montrer ni de jalousie ni de chagrin. Cliacun espérait son tour, et en attendant, le choix plus que soupçonné était révéré de tous dans un parfait silence, sans la moindre altération entre eux.

« Il est étonnant combien cette conduite lui acquit d'amis considérables, qui lui sont toujours demeurés attachés sans qu'il fut question de rien plus que damitié, et qu'elle a trouvé au besoin les plus ardents à la servir dans ses affaires. »

Et en s'exprimant de la sorte, Saint-Simon ne disait ([ue la vérité. Mme de Pléncuf n'avait jamais rencontré auprès de ses amis de résistance à ses lois vraiment draconiennes.

Tous s'y étaient soumis de bonne volonté, tous étaient passés sans protester du rang de candidats à celui d'amants et de celui d'amants à celui d'amis, mais d'amis dévoués jusqu'au sacrifice.

Elle avait employé les premiers de ses fidèles si débonnaires à l'amuser, à la distraire, à l'aimer, à le lui dire, sur-

tout à le dire aux autres, à honorer son salon de leur présence, à répandre son nom. à flatter sa vanité. En un mot elle avait exigé d'eux tout ce qu'une jolie femme prétend tirer d'ordinaire de ses serviteurs.

L'âge venu, et elle vieillie malgré ce qu'elle avait pu tenter pour se rajeunir, ses idées s'étaient modifiées. D'autres goûts, d'autres besoins avaient remplacé ceux de la jeunesse. L'ambition, la haine s'étaient emparées de cette âme hautaine.

Dès lors, elle avait utilisé ses anciens comme ses nouveaux amis à satisfaire ses mauvaises passions, et parmi les derniers, ceux qui devinrent les ennemis particuliers de Mme de Prie et qui doivent maintenant retenir notre attention.

Vai 1712, la mère d'Agnès Berthelot de Pléneuf dépassait la trentaine. Elle était toujours fort belle. Les années avaient exei'cé peu d'action sur son visage et sa taille.

Néanmoins, ainsi qu'on vient de le dire, elle diminuait fatalement en attraits. Elle avait dû par suite abaisser ses prétentions en matière de galanterie.

Des hommes d'une condition moins relevée avaient succédé dans son boudoir aux maréchaux de France, aux cardinaux et aux petits maîtres.

Il s'était formé chez elle, à cette date, une nouvelle société ou phitùt une coterie composée de trois personnages princij)aux : un intendant de province. Le Blanc; un jeune colonel de dragons, le comte de Belle-Isle, petitfils (lu surintendant Fouquet, et le capitaine des gardes du duc d'Orléans, LaFare, dontlcpère, ami des Vendôme, de (lb;inli(ni, de Palaprat et de bien d'autres joyeux épi-

Page 1