‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 22 sur 133 · SON EXISTENCE A TURIN · texte numérisé non relu

SON EXISTENCE A TURIN

Elle avait appris à connaître le pouvoir de sa beauté. Car si, comme on peut le croire, elle n'avait pas cédé à l'amour, elle l'avait du moins inspiré aux uns et aux autres, à M. de Carignan, dont les attentions pour elle ne se démentirent ])as lorsque ce prince vint résider à Paris; au premier ministre de Yictor-Amédée. le baron Perron, et peut-être à Yictor-Améd('e lui-même (jui ne pouvait se lasser de la voir; un ciievalier de Lozilières, leur secrétaire dambassade; au marquis d'Alincourt, fils du marécbal de Villerov. revenant de combattre, en vrai paladin, les Turcs de Belg-rade aux côtés du prince de Conti et de M. de Cbarolais,

Mais surtout elle avait appris à peiner, à souilrir, à se défendre des maux de la vie, à s'agiter et à combattre, afin de satisfaire aux exigences d'une existence incertaine du lendemain, de telle sorte que sous la frêle enveloppe de ce corps d'adorable adolescente palpitait un cœur quasi viril, résidait une àme mûrie avant le temps, aguerrie et pour toujours supérieure à de làcbes faiblesses.

Telle elle était en s'éloignant de Turin. Connnent s'étonner dès lors (ju'elle ait suffi au rôle considérable que le sort lui réservait sur la scène plus vaste où elle allait paraître "?

A vrai dire son esprit ne prc'vovait rien de semblable pour le moment. Elle rentrait en France préoccupée seulement de bien remplir la nn'ssion que son mari lui avait confiée.

« Elle était 1res pénétrée», disaient le président Ilénault et Caylus, « des conseils de M. de Prie, avec la ferme résolution de s'y conformer. »

« Mais le marquis avait-il prévu ce qu'il adviendrait •d'elle par le fait d'être jetée sur le pavé de Paris? »

Les mômes auteurs ajoutent : « Envoyer à la cour une

femme de dix-lmit ans, belle comme le jour, on entend bien ce que cela signifiait. »

Cela signifiait à leur sens que l'honneur du mari, après l'honnêteté de l'épouse, courait de grands risques. On était alors en pleine Régence, en un temps conséquemment où ni l'un ni l'autre n'inspiraient de respect.

Il était impossible que M. de Prie et sa femme l'ignorassent. Était-ce toutefois le plan de l'ambassadeur, en confiant à celle-ci ses intérêts à débattre, de la lancer vers (juelque aventure galante? Il semble que non, d'après ce (jue nous avons décrit de ses mauvaises humeurs à Fannonce de son malheur domestique.

Quant à elle, sa conduite au début n'indiquait en aucune façon qu'elle eût la moindre pensée de spéculer sur ses attraits.

Elle venait à Paris avec sa fille. Les deux pauvres créatures étaient sans ressources. Mme de Prie ne pouvait songer à être reçue ciiez sa méchante mère. L'hôtel de Cléry lui était fermé. Elle se trouvait dans la capitale sans logis à elle, sans amis. Elle s'était alors installée plus que modestement en un fort Iriste appartement aux environs du couvent de la Conception. Une tante, sœur de Mme de Pléneuf, Mme de Séchelles, qui n'avait pas épousé la Iiaine de ses proches pour la jeune femme, le lui avait loué et l'habitait de compagnie avec elle, moyennant une redevance annuelle de 500 livres.

De bien faibles moyens, on le reconnaîtra, pour se risquer à courir la carrière d'une coquette à la mode.

Néanmoins sa beauté avait vite fait sensation, non seulement (buts le voisinage, mais partout oîi elle devait se présenter.

Oi", d'après les instructions de son mari, elle avait à faire sa cour au Régent, à l'abbé Dubois, à Torcy, aux

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