SON RETOUR A PARIS
Rohan, en un mot à cliacunc des puissances de qui on était en droit d'espérer un secours.
Elle avait obéi. Il n'en avait pas fallu plus pour aviver les mauvais propos de ses ennemis.
Mme de Pléneuf et Le Blanc s'étaient faits les colporteurs de nouvelles du genre des suivantes. «Mme de Prie avait effectué son voyage, paraissait-il, aux côtés de La Feuillade, revenant lui aussi de son ambassade de Rome. Le plus tendre commerce s'était établi entre l'ambassa drice et l'ex-adversaire malbeureux du prince Eugène, et cette liaison aurait peut-être duré toujours sans M. d'Alincourt, tombé du ciel pour l'interrompre en faisant valoir ses droits sur le cœur de la belle. »
« A Paris elle aurait prodigué ses faveurs au tiers et au quart, notamment à Torcy. »
Ils se gardaient bien à la vérité de discuter l'invraisemblance de ces allégations, La Feuillade étant impotent, d'Alincourt tout à son procliain mariage avec Mlle de Boufflers, et Torcy tournant à la soixantaine.
Ayant mal réussi de ce côté, ils s'étaient retournés d'un HuLic. « Il faut avouer, s'étaient-ils écrié, que la marquise de Prie n'a [>as des projets médiocres. Sa coquetterie l'a jetée vers M. le duc d'Orléans. Ce n'est pas que ce soit une conquête difficile à faire, mais enfin c'est le premier lioinme de l'État, et (juelque dc'crié ([u'il soit en matière de galanterie, elle s'est flattée de lui plaire et de s'enq)arer de son esprit. »
Et de cette façon ils mettaient le public en présence dun fait acquis. Mme de Prie avait médité, et longueuKuit médité, d'aller droit au cœur du Régent, mais elle avait été repoussée, ajoutaient-ils, parce qu'elle ne lui avait pas plu ou qu'il l'avait regardée connue une maîtresse trop dangereuse.
Au fond ils auraient été très embarrassés d'appuyer leurs assertions sur une preuve quelconque. Mme de Prie était iidèle aux audiences du duc d'Orléans. Elle s'était produite par convenance à quelques-unes des fêtes du Palais-Royal.
Et voilà tout. Aucun contemporain sérieux ne pensa, d'ailleurs, à mêler son nom à celui des tendres amies du Régent, belles dames, comédiennes ou filles du commun.
Aussi acceplcra-t-on plus volontiers la version très terre à terre d'après laquelle la jeune femme aurait fait sa cour au Palais-Royal, comme on le disait tout à l'heure, et aurait été accueillie par Philippe d'Orléans avec son sans-façon habituel; d'après laquelle pareillement la foule qui constatait la présence de cette beauté nouvellement tombée d'Italie, chez le prince le plus débauché de son époque, en aurait conclu ce (ju'clle concluait régulièrement en de semblables occurrences, soit à une amourette, mais sans autre raison pour cela que le besoin de parler d'un scandale dont on avait grossi la chronique du jour.
Toutefois cette fréquentation niérne passagère chez le Régent n'avait pas été sans inquiéter la coterie de Mme de Pléneuf. Ses amis s'étaient demandé s'ils ne s'élaient pas un peu imprudemment avancés dans leur hostilité contre sa fille. Ils avaient essayé à ce moment d'une manière d'accommodement avec elle.
C'est du moins ce (jue semblait dire un collègue de M. de l*rie, Blondel, envoyé du Roi en Espagne^, lors([u'il consignait sur ses tablettes les détails suivants :
« Lorsque dans les jiremiers mois de l'année 1719 je sollicitais de l'abbé Dubois mon établissement, M. de Sennecterre m'avait mis de ses sociétés, à savoir Mmes de Prie, de Parabère, de Sessac, de Chàtillon, de Belle-Isie,
MÉDISANCES RÉPANDUES SUR SON COiMPTE 29
de Séchcllcs, de Nassigiiy, de Pléneuf, d'Averncs,MM. Le Blanc, de Bellc-lsle, Le Pelletier Desfort, Canon Destouches, le prince Charles.
« 11 V avait, ohservait-il, des liaisons intinnes entre toutes ces personnes, mais je n'avais jamais fait semblant de m'en apercevoir. »
Le diplomate Blondel aurait etc. en effet, bien peu avisé s'il n'avait reconnu qu'il existait dans ces r«'unions une étrange promiscuité des maîtresses présentes et passées du duc d'Orléans, telles que Mmes de Parabère et d'Avernes et des amants de tous les temps de Mme de Pléneuf, Canon Destouches, le prince Charles, Le Blanc et Belle-Isle.
La compag-nie était fort gaie. On y jouait gros jeu, on s'y traitait très largement, on y faisait plus.
« J'étais de toutes les parties de M. Le Blanc, qui passait tous les mercredis devant ma porte et m'emmenait souper aux petites maisons que ces messieurs avaient soit à la Roquette, soit au faubourg Saint-Antoine et sur les boulevards. »
Toutefois si Mme de Prie y avait étt' tolérée et peutêtre mieux; presque recherchée pondant quelques jours, cette entente n'était pas pour durer.
Un événement qui devait décider de son existence à venir allait, en surexcitant les jalousies, rallumer une guerre dès lors interminable.
La marquise avait obtenu du Régent ce qu'elle était chargée de lui demander, soit le retour de son mari d'une part et, d'autre part, le règlement de leurs dettes à Turin. N'étant plus solliciteuse, elle n'avait plus à paraître au Palais-Roval connue précédemment.
Elle s'était portée alors par manière de passe-temps du côté de l'hôtel de Condé.
30 M AD ami: DK l'RIE
Sa tante, Mme de Séchelles, était reçue chez Mme la Duchesse (c'était Mme de Conty, la première femme de M. le Duc). Elle y avait mené sa nièce, qui y avait été infiniment admirée et goûtée.
Cette dernière s'y était croisée avec M. le Duc, qui r.nvait remarquée, avait cherché à la rencontrer, l'avait vue pour souhaiter de la revoir plus souvent et finalement s'était amouraché d'elle.
Ce pouvait être un simple caprice. Des gens intéressés à ce qu'une femme intelligente, comme nous le disions plus haut, s'emparât absolument de l'esprit de M. le Duc, le prince de Carignan, Mmes de Verrue et de Scssac, ces gens avaient travaillé à en faire une habitude. On sait déjà qu'ils y avaient pleinement réussi.
Voilà l'explication la plus plausible des origines de cette passion qui, par ses suites, tient à l'histoire. Mais justement parce qu'elle pouvait sembler trop simple, on s'ingénia sur l'iieurc même à la romantiser.
On imagina les rencontres à l'Opéra dont on parlait plus haut.
« Le sort avait voulu, assurait-on, que M. le Duc y distinguât un jour deux dames masquées dont l'une, qui l'agaça très vivement, eût à travers son masque le talent de lui plaire, de l'amuser, enfin de lui inspirer le désir de la connaître. Le lendemain du bal, ces femmes s'étant aperçues qu'elles l'avaient intéressé, n'avaient point manqué de se rendre dans le même lieu avec le même costume, en prenant de nouveau ce prince comme objet de leurs provocations. »
« M. le Duc avait reconnu en l'une de ces deux femmes Mme d'Auxy, mais il n'avait pu savoir qui était sa compagne, qui avait refusé de se démasquer, tout en promet-