M"^'= DE PRIE MAITRESSE DE M. LE DUC
tant de le faire au premier bal s'il persistait à l'y suivre encore. »
Toujours d'après la même version. « le duc de Bourbon aurait été fidèle au rendez-vous. On se serait efforcé de nouveau de piquer sa curiosité. Puis, après bien des refus et bien des protestations. Mme de Prie se serait montrée à visage découvert, ce qui aurait parfait sa conquête. »
Tant de détails ont donné un air de vérité à ce récit, d'ailleurs adopté, depuis deux siècles, par la généralité des Iiistoriens.
Comment n'éprouverait-on pas pourtant quol({ue embarras à faire cadrer une pareille scène de banale séduction avec les démonstrations d'horreur instinctive qu'elle ne put réprimer aux premières entreprises de M. le Duc?
« Quelque ambitieuse que fût Mme de Prie, quand elle se vit au moment de conclure en se livrant à un homme dont la figure était extrêmement dégoûtante, quoiqu'il fût assez bien fait, elle y sentit une répugnance affreuse et fut prête cent fois à renoncer à son projet. » Senneclerre, qui était son ami, comme il Tétait encore de sa mère, lui représenta l'état malheureux de ses affaires et l'avantage qu'elle pourrait tirer de cette liaison. Tout cela ne rendait pas M. le Duc agréable à ses yeux. Il fallait pourtant se rendre. « Mais ce fut avec un désespoir qu'elle témoigna par un torrent de larmes, et toutes les fois qu'elle allait le trouver. »
Et qui s'exprimait ainsi? Un écrivain (Caylus) (jui n'hésitait pas, en d'autres circonstances, à condamner la jeune femme avant môme de l'entendre.
N'est-ce pas là une preuve qu'au moins elle ne fut d'aucun complot, qu'elle alla h sa destinée comme nous
Y allons tous à peu d'exception près, forts ou faibles, inconsciemment et sans préparation?
Ce qui est moins conlcstuhle, au résumé, c'est l'immensité (le son triomphe. M. le Duc avait été asservi dès la première heure, il l'était pour toujours. Il avait de suite éloigné de son souvenir Mme de Sabran aussi bien que Mmes de Nesle et de Polignac. Il s'était consacré à elle cor[)S et àine.
Elle n'avait d'abord usé de son empire que pour le plaisir. Il y avait un si grand changement entre la gène de la veille et l'abondance présente, les rebuts auxquels la pénurie do ses ressources l'exposait, et les recherches^ les flatteries dont elle était l'objet, qu'elle avait avant tout voulu jouir de la vie large qui l'entourait.
Ce lui était chose facile. M. le Duc la comblait. Elle avait dépensé sur-le-champ son besoin d'activité en réjouissances, en fêtes, en inventions féminines. Elle s'était fait peindre par Van Loo. Elle avait protégé la Rosalba, avec qui elle avait été auparavant en rapport lors de l'ambassade de M. de Prie à Turin. Depuis cet aimable artiste avait cravonné d'elle un pastel en pendant d'un autre portrait de Mme de Parabère.
Elle professait un culte tout spécial pour les œuvres du Corrège. Elle l'avait communiqué à M. le Duc. D'après leurs ordres, Stiemarl. fort habile copiste de l'époque, avait reproduit plusieurs des [)rincipaux tableaux du maître : l'Io, la Danaé, la Léda.
Elle s'était employée avec une véritable fièvre à propager le goût de la musique italienne.
VA\c possédait elle-même la plus belle voix du monde ainsi qu'un singulier talent d'interprétation. Elle avait exposé à Crozat, le richissime banquier' de la rue des Petits-Champs, son intention de fonder des concerts entre
LA MONDANITE CHKZ AP'^ DK PRIE S3
uu nombre assez restreint d'amateurs, concerts qui se donneraient ici et là, oiil'on trouverait un asile, mais principalement chez le financier lui-même.
C'était lui forcer la main. L'idée ne devait porter de fruits que deux ou trois années plus tard, en 1724. Elle avait provoqué pourtantdès l'heure même bien du remueménage chez les diletlanti. Elle avait été le prétexte à des réunions artistiques préparatoires très propres à former le goût de la nation.
Elle avait conseillé M. le Duc lorsqu'il s'était agi des embellissements de Chantilly.
Il y avait enseveli une partie de ses prodigieux bénéfices de l'agio, non point vainement toutefois, carie goût sùi' de sa maîtresse uni à son entente de la représentation l'aidant^ il y avait opéré des prodiges et jeté le plan de constructions magnifiques auxquelles le palais des Condés dut d'être dans la suite la plus surprenante demeure princière du royaume.
Un pareil cadre invitait aux réceptions. Elles étaient. Tune après l'autre, dignes de toutes les admirations, comme de rivaliser avec celles de Versailles, de Saint- Cloud, de l'Isle-Adam. La Marquise en inspirait souvent l'ordonnance, qu'on avait déclarée impeccable.
Ces fêtes avaient été répétées avec un égal succès dans les autres résidences du duc de Bourbon, à Paris à l'hôtel de Condé, à Saint-Maur, à Vanves, où un soir, suivant le nouvelliste, la favorite apparaissait étincelante de diamants.
Elle n'avait pas dédaigné de descendre aux futilités de la mode. Elle avait profondément ti'onblé les salons en lançant une coill'ure nouvelle.
« Les femmes s'étant imaginé de contrefaire les hommes et de se composer une espèce de perruque de leurs cor-
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nettes, s'étaient laissé couper les ciieveux à deux doigts de la tète. Après quoi elles avaient placé sur le sommet ces cornettes qu'elles attachaient à leurs cheveux avec deux épingles seulement et l'autre moitié de leur tête, que l'on voyait frisée en grosses houcles. Alors », ajoute Maurepas, elles avaient eu besoin d'un perruquier comme les hommes. Un sieur P'rison, qui était jeune, bien fait et assez gentil, avait eu la vogue. Il avait été mis en réputation d'abord par Mme de Cursay, cousine de Mme de Prie. Cette belle Tavait adopté ensuite. La cour, après cela, ne pouvait faire autrement que de l'accepter, et elle l'accepta. »
Enfin, à côté des plaisirs il y avait les soins de la mère pour cette enfant, Victoire de Prie, constamment à ses côtés, pour un fils, Louis de Prie, qu'elle venait de donner à son mari, rentré depuis quelques mois de son ambassade et dont le petit Roi avait voulu être le parrain au château des Tuileries, avec, comme marraine, Mme de Yentadour, celle qu'il appelait sa bonne maman.
Mais après que, pendant près d'une année, la marquise de Prie se fut laissée vivre et tandis que le vulgaire la croyait toujours appliquée à ces mille riens ou renfermée en sa vie d'intérieur, elle avait songé aux affaires sérieuses.
Elle avait tenu d'abord son attention fixée sur la nouveauté de son état, la fragilité de sa fortune si rapide et les dangers qu'elle courait d'en être aussi subitement dépossédée.
Elle avait compris tout ce qu'il y avait d'étrange et de sans précédent à la voir, elle la petite bourgeoise fille d'un