LE BLANC DURANT LES TROUBLES DE L'AGIO
Ils iravaient pu iionohslaiit se faire écouter de lui avant le jour où, en lui rendant un service signalé, Le Blanc eût été en situation de lui parler plus fermement.
La Banque royale avait décidé, le lU juillet 1720, de distribuer durant une journée, à tous ceux qui rapporteraient un I)illet de 10 livres de ce fameux papier émis si inconsidérément, la même somme en argent.
« A cette nouvelle, la presse avait été si g^rande aux guichets qu'on avait dû retirer de la foule des gens étoufïés au nombre de seize exactement. La plèbe s'était exaspérée à cette vue, quelques femmes dont les maris étaient parmi les victimes l'ayant encore plus animée, elle suivit en vociférant trois de ces corps que l'on fit entrer au Palais-Royal. Puis elle s'y assembla de façon à en encombrer les abords, principalement la rue Saint-IIonoré.
« Le Blanc, qui en avait été averti, fut prendre M. de Reynolds, colonel des gardes suisses, et vint descendre de son carrosse avec lui à la hauteur d'une barricade (ju'on nommait la Barrière des Sergents^ au milieu du peuple (pj'ils s'essayèrent l'un et l'autre à adoucir. Ik avaient essuyé beaucoup de mauvais discours. M. de Reynolds avait été saisi à la cravate par une de ces femmes, qui lui dit qu'elle allait le poignarder, A (pioi 3L Le IManc n'avait répondu autre chose, sinon (ju'il voulait l'embrasser. Il l'avait baisée ell'ectivement des deux côtés et de cette manière la dispute avait cessé.
« Le Blanc et Reynolds, ayant fait enlever les trois corps, avaient pénétré ensuite au Palais-Royal, dont les portes étaient restées fermées. Ils étaient montés chez le duc d'Orléans, qui avait aussitôt ordonné de tout ouvrir
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et de laisser p«''ncli'er la populace. Il n'en avait pas fallu davantage pour que celle-ci se dispersât. »
Le Régent avait été fort impressionné par cette échauffourée, à tel point que longtemps après (c'est Marais qui le raconte), il tressaillait encore en entendant un bruit insolite dans la rue et s'écriait : « Ah! voilà qu'on tii'e! » Aussi avait-il été d'autant })lus reconnaissant à Le Blanc de l'avoir sorti de ce mauvais pas, grâce à son sang-froid et à son ingéniosité.
Le secrétaire d'l!]tat à la guerre n'avait pas moins conquis les bonnes grâces du Parlement. Il avait su lui apporter une aide précieuse, quand, engagé dans le dangereux débat de l'approbation de la constitution, ou encore de l'enregistrement de la bulle Unigenitus, cet illustre corps avait contre lui en même temps le Rég-ent, l'arclievéque de Cambrai Dubois et la plupart des gens en place, quand le Régent voulait le remplacer, pour les décisions à piendre à l'avenir, par le Grand Conseil, et que le duc de Bourbon proposait tout uniment de le dissoudre.
Le Blanc, voulant à son habitude se rendre agréable au.\ deux partis, et percevant que Dubois craignait de s'engager trop à fond dans cette épineuse affaire, lui avait fait entendre à llieure opjiortune condjien il im{)ortait à la cour de l{onie que le Parlement fût le garant de l'entente qui pourrait se coiiclui'e sur une matière aussi importante à ses yeux, et qu'il agirait sagement en amenant le Régent à cette idée. Les choses s'étaient passées de cette façon. On avait laissé là le Grand Conseil pour en revenir au Parlement, (jui. éclairé sur le dt'tail de ces négociations, en avait voué au secrétaire d'État une gratitude qu'il sut bien, d'après les paroles de Duclos, lui montrer dans la suite.
Et comme d'autre part Belle-Isle concjuérait à la même
FORTUNE DU COiMTE DE BELLE-ISLK 47
époque les bonnes grâces définitives de l'abbé Dubois, la coterie de Mme de Pléneuf s'était trouvée forte de nouveau de l'appui des deux personnages les plus importants du royaume.
Les témoignages de cette faveur ne s'étaient pas fait attendre. Le secrétaire d'État à la guerre avait été nommé grand prévôt de l'ordre de Saint-Louis. Il bénéficiait de la sorte, et avant tous autres, d'une cliarge dont il avait réclamé en personne la création.
Le Régent avait pareillement comblé les siens, gratifié ses frères de deux évècbés, l'un à Sarlat, l'autre à Avranclies, et commis un véritable passe-droit en appelant son beau-frère Boucber, ex-président de la cour des aides, à l'intendance de Bordeaux.
Tout cela accompagné de nouveaux emplois pour luimême, tels que la direction des routes, vacante par la démission de M. de Puységur, et de solides pensions, tout cela lui permettant de s'ingérer en tout, de traiter à sa table l'ambassadeur Turc, de faire arrêter Cartoucbe et ses complices, finalement de ne se laisser oublier ni en aucun lieu ni en aucun moment.
L'Iieureuse fortune de Belle-Isle avait suivi une marcbe parallèle à celle de Le Blanc.
« Il v a un jeune bonnne, écrivait Barbier en août \ "22, qui est aussi dans l'intime secret du Régent et du cardinal, à qui l'on [le songeait guère: c'est le comte de Belle-lsle, petit-fils du grand Fouquet. Il n'a que trente-cinq ans, apparemment de l'esprit et travaille comme un diable. Il est mestre de camp général des dragons. »
Six mois après, Marais disait à son tour : « Il y a grande brigue pour le cordon bleu. On prétend (jue M. de lîcllo- Isle en aura un. Il n'est ni ancien officier, ni seigneur de la cour, ni revêtu d'aucune cliarge qui puisse lui faire
espérer l'ordre du Saint-Esprit, mais il est favori du ministre, et c'est assez. »
Et dès cet instant Belle-Isle avait joué à l'homme d'importance. Il avait jeté l'argent par les fenêtres, quoiqu'il fût fort ménager de son bien à l'ordinaire. Il avait presque occupé la France et Paris pendant les semaines où on creusait les fondations de son liotel, en face des Tuileries, sur le bord de la rivière. Il les avait intéressés plus longuement encore à l'échange qu'il consentait à faire de sa triste terre de Belle-Isle contre de gras domaines du Roi en Brie.
Néanmoins il eût été facile de surprendre à cette époque de 1723 une certaine gène, une inquiétude particulière, une nervosité inaccoutumée chez l'un et l'autre des deux intimes.
Ils se sentaient fort bien percés à jour, et leurs secrètes menées contre M. le Duc et la favorite éventées. Or ces menées n'avaient tendu à rien moins en ces derniers temps qu'à faire arrêter le chef de la maison de Condé connue coupable de complots contre la sûreté du royaume et la personne de M. le duc d'Orléans régent, à le faire jeter à la Bastille avec son amie, comme l'aîné des Belle- Isle l'avait exposé au cardinal de Rohan revenant de l'élection du pape Innocent XIII, quand il avait été audevant de lui à Fontainebleau pour lui proposer d'entrer dans leurs macliinations.
A côté de cela ils n'étaient pas sans avoir apprécié les progrès que M. le Duc et plus spécialement Mme de Prie avaient réalisés de leur bord, contre eux et la cabale d'Orléans, inq)erceptiblement, sans lieurts, mais perpétuellement et sûrement.
Ils avaient vu comment M. le Duc avait poussé son plus jeune frère le comte de Clermont auprès de Louis XV.