‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 39 sur 133 · ARRESTATION ET PROCÈS DE LA JONCHÈRE · texte numérisé non relu

ARRESTATION ET PROCÈS DE LA JONCHÈRE

« On travaille fortement, écrivait Barbier, aux affaires de la Bastille. M. le lieutenant de police y passe des journées entières à pénétrer M. de la Jonchère, il l'interroge matin et soir. »

Or, au cours d'un de ces interrogatoires, le prisonnier, très particulièrement pressé et harcelé et menacé du traitement le plus rig-oureux, s'il n'avouait toute la vérité, avait consenti à dévoiler^ suivant l'expression du temps, « d'autres mystères d'iniquité ». Après quoi, il avait ouvertement fourni les noms de ceux qui avaient participé à ces prévarications.

Le premier desdits mystères était l'assassinat de Sandrier, que la foule n'avait cessé depuis un an de rapprocher de celte affaire.

« On reparle, annonçait Marais, de La Jonchère, qui tjemble devant les commissaires, et de la mort de Sandrier, son caissier, que l'on a trouvé percé de coups, dans la rivière, le 18 avril de l'année passée. »

Quant aux noms, chacun les connaissait et les répétait tout bas : le ministre Le Blanc et le comte de Belle-Islc.

Et les nouvellistes avaient de suite confirmé cette seconde impression populaire, en pubHant « que depuis l'heure où on avait arrêté M. de la Jonchère, la situation du ministre de la guerre et de ses amis semblait fort périlleuse.

Le lilanc ne s'illusionnait pas, à la vérité, sur les dangers de sa position. Il avait pu remarquer la froideur chaque jour grandissante de Dubois, comme la réserve embarrassée de Philippe d'Orléans à son égard.

Si l'attention générale avait pu, en se trompant de route, se porter sur le chevalier de Rohan, le maréchal de Berwick ou le prince de Tingry, dont les relations avec La Jonchère avaient donné lieu à quelque soupçon, elle était

soudainement revenue à lui avec plus d'insistance que par le passe;.

Ses amis lui avaient représenté, de leur côté, combien l'animosité de M. le Duc et de Mme de Prie s'était accrue contre lui de ce qu'ils avaient connu de ses menées, qu'ils n'ignoraient pas la proposition, renouvelée par lui auprès du Régent, d'arrêter M. le Duc sous l'inculpation de haute trahison. Il avait donc à redouter de leur part les assauts les plus violents, et s'il avait pu péniblement y résister au temps de sa prospérité, par quel moyen les détourneraitils alors que la fortune lui devenait adverse?

Belle-Isle montrait beaucoup plus de confiance. Il espérait un retour de faveur du cardinal, qui, après l'avoir congédié assez brutalement du château de Meudon où il logeait à côté de lui, paraissait changer de sentiment sur son compte et regretter cette décision. Et puis de quoi avait-il été question en somme entre La Jonchère et lui? De quelques prêts d'argent sur lesquels la commission n'aurait point à s'appesantir.

Mme de Pléncuf, ses amis et La Fare principalement n'envisageaient pas le sort du comte avec le même optimisme.

Saint-Simon a raconté la visite que ce dernier lui avait faite à la Ferté, accompagne de Belle-Isle. Il lui avait expliqué, dit-il en substance, que le cardinal voulait l'éloignement de Le Blanc comme il avait voulu ceux des autres favoris du Régent, de Canillac, de Noce, de Noailles, de Broglie, qu'il y était constamment incité par son entourage et principalement par Mme de Prie. Mais que surtout la haine de M. le Duc et de Mme de Prie pour le ministre constituait pour ceux qui l'approchaient ou qui appartenaient à la société de Mme de Pléncuf un danger des plus pressants. Il avait conseillé à Belle-Isle, que ses

Page 1