IMPORTANTS INTERROGATOIRES DE LA JONGHERE
paroles n'avaient point eflrayé, de prendre cependant son avis au sérieux, de tenter d'apaiser la colère du Duc et de Mme de Prie, en se séparant ostensiblement de Mme de Pléneuf et, au cas où leur mauvais vouloir subsisterait, de fuir hors du royaume.
Saint-Simon se trompait quand il préconisait l'abandon de Mme de Pléneuf comme un remède héroïque contre l'animadversion de M. le Duc et de sa maîtresse.
Il était, à côté de cela, absolument dans le vrai lorsqu'il prédisait la chute imminente du secrétaire d'Ktat à la guerre, et de son lidèle Belle-Isle.
En effet, le 23 mai, après c\iu\ interminables journées d'interrogatoires successifs subis au milieu des larmes, La Jonchère avait été men('' à sa maison pour être présent, comme l'annonçaient les gazettes, à la levée du scellé.
Cette opération avait duré depuis onze heures du matin jusqu'à neuf heures du soii% où il avait été reconduit à la Bastille sous l'escorte de quarante archers. Après quoi on avait voiture deux charrettes de tous les registres et autres papiers recueillis dans ses tiroirs, plus 90,000 livres <i'or qui avaient été versées à la caisse de son remplaçant, Le Bas du Plessis.
Ces registres et papiers, soigneusement examinés par •d'Argenson, ne laissaient plus planer aucun doute sur l'entière culpabilité de Le Blanc.
Deux mois avaient })Ourtant encore été nécessaires pour coordonner l'ensemble des pièces et les mettre au net.
Le 28 juillet, les commissaires des deux chambres, haute et basse, de l'Arsenal, s'étaient transportés à Meudon, où ils avaient dîné chez le cardinal Dubois, qui, d'après Buvat, « y était logé dans un bâtiment nouvellement construit à côté de l'ancien château ».
Ils en avaient eu une audience assez courte. Son Eminence se trouvant fort souffrante ce jour-là. Mais Elle les avait oblig«'S nonobstant de lui prêter serment de ne rien révéler de ce qui se passerait dans l'affaire de La Jonchère et des autres prisonniers de la Bastille qui pouvaient v être impliqués.
On avait pris ce jour-là, à n'en pas douter, des décisions définitives.
Le 1" août, Le Blanc recevait l'ordre formel du roi de quitter Paris sur l'heure et de se retirer au château de Doué, proche Coulommiers, terre du marquis de Traisnel, son gendre. Sa place était donnée à M. de Breteuil, intendant de Limoges.
La nouvelle d'un pareil év(''nement avait révolutionné Paris, bien plus encore que le meurtre de Sandrier ou l'arrestation de La Jonchère. Aussi les commentaires revivaient-ils de plus belle.
Les uns prétendaient que la masse des officiers était fort affligée de cette disgrâce, mais (ju'il y avait beau temps que chacun la pressentait, que son successeur Breteuil, désigné bien à l'avance, l'avait été pour des services essentiels rendus au cardinal Dubois.
Les autres donnaient raison à M. le Duc. Ils auraient voulu voir le ministre embastilh' aux côtés de La Jonchère.
Tel nouvelliste annonçait que Le Blanc était assis à table chez l'archevêque de Vienne, quand La Vrillière,^ porteur de la lettre de cachet, l'avait prié de sortir et la lui avait communiquée.
Suivant certains bailleurs de nouvelles, il était aux
KXIL ni; LK BLANC 69
Invalides àl'heure où les ordres du Roi lui avaient été lus.
Enfin les gens toujours les mieux informés de Paris savaient par le menu ce qu'il ('tait advenu de lui dans la suite.
« Il était parti pour Meaux à la nuit. En route il avait rencontré le comte d'Evreux qui venait de Mousseaux à Paris et qui ne savait point la nouvelle. Le comte d'Évreux, fort peu de ses amis, lui avait cependant fait par politesse toutes sortes dlionnétetés en lui proposant de s'arrêter à Mousseaux. Il y trouverait fort bonne compagnie. En tout cela Le Blanc avait cru qu'on se moquait de lui, tandis que M. d'Evreux agissait en pleine bonne foi. »
Ils pouvaient également citer les paroles textuelles de M. le duc d'Orléans. « J'ai beaucoup de peine, avait dit ce prince, « à consentir à l'éloignement de M. Le Blanc, qui m'a rendu des services signalés durant les mouvements de Paris, en 1720. » Sur quoi le cardinal Dubois avait rf'pondu : « 3Ionseigneur! il ne s'agit pas ici de services rendus à Votre Altesse Royale. Il faut préférer le bien public. »
A Louis XV le Régent avait dit : « Sire! M. Le Blanc n'est plus en place. — Pourquoi donc? avait demandé le roi. — Sire! c'est pour des raisons qui regardent votre Etat, mais je puis dire à Votre Majesté qu'il est regretté de tous les officiers. »
Par contre, Dubois avait expliqui' le même soir au niarécbal de Villars sa conduite vis-à-vis de Le Blanc depuis plusieurs années, en se plaignant de n'avoir pas trouvé en lui la reconnaissance et l'ouverture du cœur à laquelle il était obligé dans ces (b'riiiers temps. II avait ajoute- (|u'il l'avait averti maintes fois des désordres de l'extraordinaire des guerres.
Au resum»' chacun jugeait le départ du ministre suivant, sa passion du moment. Les partisans des d'Orléans, comm& bon nombre d'officiers, le regrettaient. Les amis des Condcs, au contraire, se réjouissaient de sa disgrâce et demandaient à ce que l'on persistât sans faiblesse dana la poursuite de ce qu'ils appelaient une œuvre de justice.
Or l'œuvre de justice devait s'exercer également contre chacun de ceux qu'on savait avoir aidé à ses crimes, les Bclle-Isle, La Fare, Sécliellcs, et généralement tous les membres de la coterie de la rue de Clichy. Les plus exposés d'entre eux étaient les Belle-Isle. Aussi avaientils été les premiers atteints.
Le Blanc n'était pas rendu depuis quatre jours au lieu de son exil que l'aîné des fj'ères, le comte, était arrêté, à la satisfaction évidente du public. Car à la difïérence de Le Blanc, le futur et illustre maréchal était universellement détesté. Sa chute n'affectait personne. On y applaudissait en semblant trouver qu'on l'avait trop longtemps épargné.
« Le fameux M. de Belle-Tsle », s'écriait-on, « qui gouvernait tout, tombe aussi dans la disgrâce. 11 était de part avec L(^ IManc et La Jonclière. On dit qu'il y avait un écrit cniro eux portant (jue La Jonchère aurait une indemnité au cas où les événements seraient malheureux. Adieu la belle maison (jue le comte élevait comme rivale du Louvre sur le quai de Saint-Ciralien et (jui a coûté tant d'argent! A(li(Mi tous ces échanges et ces domaines et apanages de Brie (ju'on lui a doiuiés pour Belle-Isle. On dit (jue le Roi a dit qu'il fallait le loger à la Bastille en attendant que sa maison soit achevée. Il a joui de grands revenus des domaines. 11 a tiré plus de deux millions de la caisse de l'extraordinaire des guerres. Le voilà pavé, et il faut (pi'il rend(> tous les domaines qui lui ont été aliénés.
NOMBREUSKS A RR KST AT I ONS 71
et BcUc-Islc restera au Roi. Il y a soixante-dix ans que Fouquet, son grand-père, pensa périr pour le même Belle-Isle. »
On faisait savoir d'autre part que non seulement il avait, été arrêté, mais décrété d'ajournement, c'est-à-dire cité à comparaître devant la commission « pour s'expliquer^ répétait-on, sur l'emploi de deux millions que LaJonclièrelui avait comptés en échange de billets de banque qui ne valaient rien et dont M. de Belle-Isle s'était défait au détriment de la caisse de l'Extraordinaire.
Et l'auteur de l'article concluait en ces termes : « 11 est bien aisé à ce métier-là d'être riche ! Ne devrait-on pas, en vérité, envoyer à la potence des fripons de ce genre, qui s'engraissent tandis que de pauvres officiers languissent dans des auberges avec des billets de banque sans valeur"? »
Belle-Isle, incarcéré momentanément à la Bastille, y avait été suivi par son frère, le chevalier, celui-ci par Séchelles, puis par des subalternes de Le Blanc, MM. de Couches et de Maizières, lieutenants généraux; un affidé de Belle-Isle, Duplcssis, capitaine de dragons ; Le Vasseur, commis principal, ainsi ([ue d'autres commis de La Jonchère. l^e public attendait d'y voir semblajjlcincnt entrer La Fare, mais on avait reculé, devant sa qualité de capitaine des gardes du duc dOrlt'ans. On l'avait épargné provisoiremcuit. C'était là tout ce que la protection du Régent avait pu faire pour son ami.
La Bastille s'était ainsi remplie des ennemis de M. le Duc. La marquise de Prie semblait bien réellement les avoir réduits à l'impuissance, les avoir désarmés. On les jugeait à la discrétion du premier ministre et elle pouvait écrire, en vérité, à Le Blanc ce billet qu'on a prétendu (ju'cllc lui avait fait passer : « Vous m'avez chassée de mon
hôtel! Je vous chasse de votre palais et de la Cour. Je n'oublie pas que je vous dois un logement. Je vous le donnerai. » Que pouvait-elle désirer de plus? Ses rancunes n^étaient-elles pas satisfaites?
Ainsi raisonnait le public. Ceux qui savaient une partie de ses secrets pensaient tout au contraire qu'elle ne considérait pas son but comme atteint, qu'à son sentiment les événements Tavaient imparfaitement servie.
D'abord Le Blanc lui échappait à moitié. Son exil ne valait pas l'emprisonnement sur lequel elle avait compté. La proposition de le décréter avait échoué, à une voix seulement à la vérité, mais enfin elle avait échoué devant la commission. En outre on avait plaint le ministre. On l'avait regretté. On le lui avait témoigné en haut lieu en lui continuant ses distinctions, ainsi qu'une pension de dix mille livres.
Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la remise de la lettre de cachet et déjà on lui laissait plus de liberté. On l'avait autorisé à choisir un autre lieu d'exil, Avranclics, où était son frère l'évoque, ou Nogent-sur-Seine, une de ses terres.
Le duc de Chartres, fils du Régent et premier prince du sang, s'était prononcé pour lui delà faron la plus inconvenante. Habitué à travailler avec le ministre de la guerre comme lieutenant-général du royaume, situation que Philippe d'Orléans lui avait obtenue un an auparavant, il s'était refusé à se rencontrer pour cela avec Breteuil, le successeur de Le Blanc.
Cette incartade avait fait beaucoup de bruit. On en avait parlé diversement à la cour. En tout cas, elle avait contribué à jeter un mauvais jour sur les actes de vigueur des semaines précédentes.
Belle-Isle, de son côté, s'était défendu avec énergie.