L'EXÉCUTION EST POURTANT INCOMPLÈTE
Selon les gazettes, il l'avait pris de fort haut avec les commissaires, alléguant pour sa tléfense que, s'il avait remis des billets de la banque de Law entre les mains de La Jonchère, c'était au moment d'aller en Espagne, et simplement pour ne pas s'en embarrasser. Or, ses juges de l'Arsenal n'avaient pas semblé trop éloignés d'ajouter foi à sa parole.
Mais, symptôme bien autrement inquiétant, le cardinal lui-même ne paraissait plus le juger avec la même sévérité que par le passé. On avait ccrLidé à Mme de Prie que, s'en ouvrant avec un de ses confidents, il avait déclaré « déplorer le traitement inhumain auquel on avait soumis le comte dès son entrée à la Bastille. »
N'était-ce point de la part du ministre l'aveu le plus préjudiciable à la cause de M. le Duc et de la favorite? Et qu'adviendrait-il d'eux s'il s'avisait de ne plus les soutenir, — en revenant à ses sympathies pour le ministre disgracié, — car lui seul avait été et était encore en mesure d'imposer sa volonté au Régent? S'il se reprenait seulement, le fruit de tant d'efforts était irrémédiablement perdu.
Heureusement pour Mme de Prie, ses appréhensions, de ce côté au moins, étaient sans fondement. Le regain de faveur dont Bellc-lsle aurait bénéficié, d'après la rumeur publique, ne reposait sur rien de sérieu.x. Les vues du premier ministre à son égard, comme à l'égard de Le Blanc, ne s'étaient nullement modifiées.
Tout au plus le cardinal, se sentant terrassé par la maladie qui devait l'emporter, aurait-il désiré le repos, redouté lu lutte, et regretté par moment d'avoir entamé une affaire dont les débuts provoquaient tant d'émotion et de troubles.
L'ambassadeur de Venise, Morosini. bien au courant
des intrigues de la cour, peignait comme il suit à l'illustre Sénat renseinble de ces mouvements si divers.
Après avoir dit que le châtiment de Le Blanc se bornerait à l'exil, que cependant on avait pensé à le décréter, mais que l'éloquence de M. de Chàteauneuf, prévôt des marchands, ancien ambassadeur à la Haye, homme habile, et l'un des commissaires, l'avait sauvé en parlant pour lui, il ajoutait :
« M. de Chàteauneuf a causé du même coup un tel déplaisir au cardinal, que, d'après ce que l'on dit, son mal s'en est augmenté sensiblement. » Le cardinal, en effet, a toujours voulu la perte de Le Blanc, non point tant pour les grosses sommes dont il a grevé les caisses de la guerre, que pour les trames secrètes qu'on prétend qu'il a ourdies avec M. de Bclle-Isle et d'autres de son parti.
« Les clients du cardinal assurent que Le Blanc, jugeant combien la maladie de leur maître le conduirait rapidement au tombeau, aurait projeté de conférer le titre de premier ministre, avec la direction des affaires étrangères, à Fleury, évé(juc de Fn-jus, la place de secrétaire d'État à Bclle-lsle et d'autres charges importantes à divers de ses amis. Les conspirateurs ne seraient pas seulement des gens avant (juelque attachement à Le Blanc ou àBelle- Isle. conmie le prince de Uohan, mais les princes mêmes du sang, la duchesse d'Orléans, le duc de Chartres et Mlle de Charolais. De toute faron cette dernière aurait parlé iiautement en faveur de Le Blanc au Uoi, avec qui elle était à la chasse, ce qui a fait un tel bruit à la cour et une telle impression (jue le Régent l'aurait réprimandée, à quoi elle n'aurait trouvé d'autre excuse que d'exprimer son aversion pour le duc de Bourbon son frère, ennemi déclaré du ministre ci promoteur de sa disgrâce. »