APPARENTES HESITATIONS DE DUBOIS
« Bref, cliacnii vit aujourfriuii dans uno sorte de fièvre, concluait Morosini, et tant (l'inquiétudos, de sentiments opposés, de préoccupations fatiguent le cardinal Dubois ; certains l'accusent de trop de lenteur dans une afïaire de si sérieuse conséquence, mais il n^est pas facile d'inventer un remède qui convienne complètement à tant de besoins et qui puisse entraîner le châtiment des coupables sans brouiller les membres de la famille royale. »
Ce tableau tracé d'une main impartiale expliquait comment, sans avoir varié à aucun moment d'opinion sur le fond de cette afTaire, le cardinal premier ministre avait pu tergiverser.
La cabale était si forte, son action si puissante, ses moyens de corruption si efficaces, ainsi que le prouvait la volte-face subite de Cliàteauneuf, et avec lui de deux autres juges, que des hésitations de sa part étaient bien conqjrébensibles et comme inévitables.
Elle n'avait toutefois que peu retardé l'exécution de son plan, qui était, suivant ce que disait Morosini, l'écrasement de Le Blanc et de sa faction. Maintenant qu'il lui restait apparemment peu d'heures à vivre, il redoublait d'efforts.
Il avait ordonné tout dabord qu'on continuât l'interrogatoire de La Jonclière, mais, sur l'avis de M. le Duc, avis inspiré par Mme de Prie, il avait recommandé une certaine douceur à l'égard de celui-ci.
« Pouviez-vous espérer qu'il parlât, lui avait fait observer la marquise, quand il avait encore tout à espérer et à redouter de Le Blanc toujours au pouvoir? Actuellement son complice est éloigné. 11 n"a plus .à subir son influence. 11 ne vous cachera plus rien de ce qu'il sait, surtout si vous le traitez avec moins de sévérité, d'autanl plus qu'il n'est pas le vrai coupable »
L'événement avait donné raison à la favorite. Le Blanc avant quitté Paris, la langue du prisonnier s'était immédiatement déliée. 11 avait produit sans plus attendre les ordres qu'il avait reçus en même temps que sa correspondance secrète avec le ministre et Belle-Isle. En un mot il les avait tellement chargés qu'on avait présagé de nouveau la prochaine arrestation de Le Blanc.
Le hruit courait même dans la capitale, le 30 juillet, que deux maîtres des requêtes de la commission de l'Arsenal avaient été envoyés à Doué pour tirer quelques éclaircissements de l'ancien sous-secrétaire d'État à la guerre sur certaines circonstances de l'affaire La Jonchère, et au besoin le ramener avec eux.
Qu'étaient ces circonstances? S'agissait-il de ce que Mme de Prie comme le duc de Bourbon souhaitaient si ardemment, de ce qui, bien plus que les inculpations d'abus de confiance, aurait servi leur ressentiment en transformant Le Blanc en un criminel de droit commun : le rappel de l'alfaire Sanch'icr? Cluicun secrètement y croyait. La chose se nmrmurait. Elle était, comme on dit, dans l'air, associée à d'autres accusations de meurtres identiques.
Et peut-être ce grand coup aurait-il été frappé dix mois avant l'époque où il le fut en fait, sans l'aggravation subite de la maladie, sans la prompte mort du cardinal Dubois.
Aux derniers jours du mois (h> juillet (1723), l'état de santé du premier ministre inquiétait déjà les gens de sa maison. Il rendait le pus en quantité par les urines, et (juoiqu'il n'eût pas discontinué son travail ni ses réceptions, il paraissait perdu de fatigue.
Le 30 il s'était trouvé mal à la fin d'une séance du conseil de conscience. Sa voix avait diminué de jour en jour. Sa personne avait maigri à vue dœil.