‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 43 sur 133 · DERNIÈRES JOURNÉES ET MORT DU CARDINAL · texte numérisé non relu

DERNIÈRES JOURNÉES ET MORT DU CARDINAL

Cependant il s'«'tait fait rendre encore un compte exact, ce jour-là, des nouvelles percjuisitions opérées chez La Jonclière, perquisitions au cours desquelles le publi(avait relevé ce singulier détail, « (juc le prisonnier ayant été mené chez lui, et sa femme lui ayant préparé un potage, on n'avait pas voulu souffrir qu'il y goûtât, de crainte vraisemblablement que du poison n'y eût été glissé ».

Circonstance qui, rapprochée des relations plus qu'intimes du ministre Le Blanc avec la femme de son subordonné, laissait la porte ouverte à bien des conjectures.

Le 1" août, le cardinal avait en vain tenté de s'habiller. Il avait dû se remettre au lit, tandis qu'à peu près à la même heure, les commissaires de l'Arsenal procédaient à un troisième interrogatoire du comte de Beile-Isle et du chevalier son frère. La séance avait été fort dure pour eux. On avait, en effets découvert dans la chambre de La Jonchère, à son hôtel de la rue Saint-IIonoré, derrière les pelles, près de la cheminée, un billet qu'on y avait caché précipitamment pour s'en défaire. Il était ainsi libellé : « J'ai reçu de M. de La Jonchère la somme de dix-huit cent mille livres en espèces, pour laquelle somme je lui ai donné des billets de banque dont je lui ferai tenir compte par ses supérieurs. »

C'était la preuve à faire vis-à-vis de Belle-Isle, sur laquelle roulait tout l'acte d'accusation dressé contre lui, et subsidiairement contre Le Blanc, supérieur de La Jonchère.

Le billet était signé par Belle-Isle. Le comte ne pouvait dès lors nier l'évidence. Du moins le pays entier le pensait. Il s'était défendu cependant. Il avait tenté de protester encore de son innocence et ses juges l'y avaient aidé.

Le parti d'Orléans les avait travaillés entre-temps. Les amis des prisonniers, le populaire même, dont les sympathies semblaient aller à Le Jîlanc, avaient pesé sur leurs décisions. Ils avaient à moitié cédé devant ces influences, tant et si bien que le cardinal, prévenu de leur conduite, en avait exprimé fortement son indignation au Régent en le pressant d'agir et de réprimander les plus tièdes d'entre eux.

La réprimande avait eu lieu en effet, mais elle ne pouvait produire de résultat. Le tribunal, consulté à nouveau, le 7 août, sur la question de savoir s'il ne convenait pas de décréter, c'est-à-dire d'arrêter décidément l'ex-ministre Le Blanc, « s'était refusé à prononcer la sentence : chacun, disait Buvat, le croyant innocent ».

A cette conduite, il y avait une bonne raison, la meilleure des raisons. Personne ne redoutait plus le cardinal premier ministre, ni ses injonctions. La mort avait trop ostensiblement posé la main sur son épaule, pour qu'on pût lui octroyer plus de deux ou trois jours de \ie. Il n'avait plus de rôle à jouer sur cette terre. Il n'était plus à craindre, partant on ne lui obéissait plus.

Le 8, il s'était fait transporter vers le soir de Meudon à Versailles, avec toutes les peines imaginables. Le 9, La PevroniCj le plus réputé des chirurgiens du temps, lui avait fait l'opération à quatre heures après midi, le duc d'Orléans, régent, l'ayant exigé et y ayant fait résoudre le malade malgré ses protestations les plus désespérées.

Le soir du môme jour, durant un orage d'une violence peu coirmiune, la plaie s'était envenimée. La gangrène s'y était mise.

Enfin le 10, soit vingt-quatre heures après l'opération, le puissant premier ministre car(h"nal Dubois avait expiré, la mort arrêtant ainsi, suivant l'expression d'un écrivain

LE RKGKNT RÉUNIT TOUS LES POUVOIRS 7i>

du moment, la course de son ambition démesurée.

Cette disparition avait sauvé Le Blanc, les deux Belle- Isle, Séchclles et g-énéralcment Tcnsemble des meml)res de la coterie de Mme de Pléneuf, ou tout au moins elle avait créé un répit de quelques mois.

Les contemporains l'avaient bien compris ainsi. « Cette mort, écrivait l'avocat Barbier, aura rendu grand service aux exilés et aux prisonniers de la Bastille. »

Et de fait, elle avait été fort profitable à rinforluné La Jonchère, qui y végétait an milieu des larmes. On venait de l'y resserrer de nouveau sur l'ordre du cardinal, en supprimant les tempéraments apportés au régime initial : les promenades dans les cours et sur le baut des tours de la Bastille, les visites de sa famille, un ordinaire plus copieux. Le cardinal parti pour l'autre monde, on lui avait restitué toutes ces douceurs.

Mais cette mort avait encore plus étrangement développé les craintes et les espérances des partis en présence.

Le cardinal désertant la scène politique, Philippe d'Orléans avait repris sa liberté d'action. Il se retrou^•ait le maître comme il avait pu l'être en 171G, au début de sa Régence, et plus peut-être qu'à ce moment, où la volonté de Dubois primait déjà la sienne. Il avait vécu depuis lors en tutelle. Il y échappait de ce jour. De quel côté allait-il orienter son gouvernement?

Allait-il se tourner du côté de M. le Duc et des Condés, qui, en perdant le cardinal, perdaient leur allié le plus utile?

Irait-il, au contraire, à cette coalition des mi-contents dont il était en somme beaucoup plus proche par la parenté, on pourrait dire par le cœur; son fds le duc de Chartres; sa femme la duchesse d'Orléans; les princes

légitimt's, entre lesquels il avait distingué et affectionné le comte de Toulouse; lesRohan; Berwick, son compagnon aux campagnes d'Espagne; Bezons, qu'il avait voulu de son conseil de régence, et Le Blanc, toujours Le Blanc, auquel il était resté si manifestement attaché.

Et s'il s'entendait avec ces derniers, quelle situation serait faite à ceux qui étaient censés les avoir molestés? Que pourraient oser et espérer M. le Duc, Mme de Prie, leurs amis, contre de semblables puissances réunies?

Ces considérations adroitement développées devant M. le Duc avaient décidé ce prince à suivre les vues de sa maîtresse, qui étaient de brusquer les choses en s'emparant du pouvoir, au cas où l'action eût été possible. « Si vous souhaitez échapper aux représailles de vos ennemis, lui avait-elle dit, il faut avoir la force chez vous. »

Mais le Régent avait réduit ces projets à néant en revendiquant la place pour lui-même.

Avait-il pressenti, en fin politique qu'il était, le « plus fin politique de l'Europe, au dire des ambassadeurs étrangers » , avait-il pressenti les projets ambitieux de la maison rivale des Gondés? Ou bien s'était-il fait la même réflexion que le duc de Bourbon, soit que le meilleur moyen d'assurer son avenir était de ne permettre à aucun rival de prendre le pas sur lui? On ne saurait l'assurer. Toujours est-il que le jour même de la mort de Dubois il avait obtenu du petit Roi la succession du cardinal, en réunissant ainsi sur sa tête les titres d'héritier présomptif de la couronne et de premier ministre. J^ivénement que Barbier appréciait ainsi :

« Nous avons aujourd'iiui un premier ministre de conséquence. M. le duc de Bourbon voulait l'être pour devenir le maître de tout. Mais M. le duc d'Orléans n'a pas balancé sur le parti qu'il avait à prendre. Le jour même de la mort,.

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