‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 54 sur 133 · FETES DONNEES PAR M. LE DUC · texte numérisé non relu

FETES DONNEES PAR M. LE DUC

La marquise appuyait Nang'is, pour qui on prétendait encore à Versailles que Mme la duclicsse de Bourgogne avait eu des al tentions particulières. Elle lui aurait voulu la charge de premier écuyer, vacante par la mort de Béringhen, si longtemps à ce service du temps du grand Roi. Mais là elle s'était heurtée à l'évèque de Fréjus, dont le chevalier de Béringhen, fds du précédent titulaire, était le protégé. Elle avait dû céder ou pensé qu'il était plus expédient de le faire. Elle avait toutefois indemnisé soi candidat en lui ohtenant comme ficlie de consolation le titre de chevalier d'honneur de l'infante-reine.

Dans tous ses mouvements elle avait apporté une souplesse telle qu'on n'avait pas vu ou pas noté ces libéralités en faveur des amis de la maison, et qu'au contraire on faisait honneur à M. le Duc de son impartialité dans la dispensation de tant de faveurs. On allait même jusqu'à faire courir le bruit qu'il avait répondu à Nangis le sollicitant peu après la mort du duc d'Orléans : « J'étais hier le duc de Bourbon et parlais pour mes amis. Aujourd'hui je suis premier ministre, je dois nommer au Roi tous les prétendants. »

Rien, au reste, dans la conduite de la jeune femme n'était de nature à éveiller les soupçons sur l'étendue de ces projets. Gaie, rieuse, animée, communi(juant son enjouement et son entrain à la cour, elle semblait reconnaître ellemême (ju'elle n'avait plus rien à demander à la fortune, que ses vœux étaient remplis, qu'elle pouvait consacrer tout son temps au plaisir. De fait, ('hantillv n'avait jamais autant reçu de visiteurs, et lorsque M. le Duc se trouvait à Paris ou à Versailles, l'hôtel du grand-maître ici et là l'hôtel de Coudé regorgeaient de monde. L'hôtel du grandmaître était l'objet tout particulier des soins de la marquise. Le Duc avait pensé l'aciieter de la princesse do

Conty douairière, mais le Roi avait voulu lui en faire présent. Il devait, disait-il, loger le grand-maître de sa maison et il l'avait acquis dans ce but. Une fois en la possession de M. le Duc, celui-ci et sa maîtresse n'avaient plus songé (ju'à l'embellir. Ils y avaient employé les meilleurs peintres du temps, les deux Coypel (Noël-Nicolas et Charles- Antoine), J.-Fr. de Troy, Fr. Lemoine, Restout, Verdier, Gazes, Louis de Boulogne, Henri de Tavannes, et du fait qu'en cette année (1724) l'exposition des membres de l'Académie royale n'avait pas eu lieu, la décoration des salons de ce palais l'avait partiellement remplacée.

A côté de cela, la jeune femme avait suivi avec plus d'ardeur que jamais l'organisation des concerts spirituels. Bref elle endormait à son habitude la vigilance de ceux qui auraient pu chercher à surprendre sa pensée.

Los choses en étaient là vers le milieu du mois de février (piand divers actes du })Ouvoir vinrent troubler cette (|uiétude passagère.

D'abord deux nominations dont le public s'était fort ému. Celle de Ravot dOmbreval, qu'on mettait comme lieutenant de police à la place de d'Argenson. Le comte s'était expliqué de nouveau avec M. le Duc sur l'impossil)ilité pour lui de bien servir le ministre, étant données ses attaches avec le duc d'Orléans et la ciiarge de chancelier de ce prince qu'il exerçait depuis un mois.

A quoi le duc de Bourbon l'avait encore exhorté à demeurer, mais sans clialeur et uniipiement pour ménager sa susceptibihté.

Au fond on avait Ijosoin de son poste. Le comte d'Argenson y gênait, tandis que Ravoi d'Ombreval, appartenant

LA JONCHÈRE DE NOUVEAU SUR LA SELLETTE lOÎ

à Mme de Prie, lui était acquis. En conséquence on dédommagea le comte en lui conférant le titre de conseiller d'État et d'Ombrcval entra sur-le-champ en fonctions, sans quitter le siège d'accusateur k la commission de l'Arsenal, ce qui avait sensiblement augmenté les craintes des défenseurs de La Jonclière et de Le Blanc.

L'autre choix, qui avait plus fait murmurer la cour et la ville, était la désignation de Paris-Duverney comme garde du trésor royal. Ce ciioix datait de l'année précédente, mais on l'avait confirmé. De plus on assurait qu'on entendait en haut lieu ajouter à cette situation la qualité de syndic de la compagnie des Indes, en créant ainsi un cumul inadmissible.

Or Paris-Duverney n'était ni aimé ni estimé, et ses frères pas plus que lui. On leur reprochait leurs trop grandes richesses, dues, prétendait-on, à mille rapines. On les accusait aussi de conduire les affaires, d'avoir pesé et de peser sur M. le Duc pour le décider à toutes les résolutions violentes. On certifiait qu'il fallait s'en prendre à eux, et non pas tant à Mme de Prie, des malheurs de Le Blanc, qu'ils poursuivraient de leur haine jusqu'à son entier abaissement.

Comme pour donner plus de crédit à ces informations, l'affaire La Jonchère venait d'entrer dans une nouvelle phase, plus dangereuse pour la cause du prisonnier de la Bastille.

Le nouveau procureur général avait fait du zèle. Il avait aussi utilement travaillé à presser raflaire (pie d'Argcnson s'était employé dans ces derniers temps à la retarder. Le résultat de son intervention avait été presque immédiat.

Par-un premier arrêt rendu en la chambre de la Bastille, la commission avait ordonné que La Jonchère rendrait compte des trois millions ([u'il devait au roi, puis,

après un réquisitoire du procureur général, que la procédure extraordinaire commencée l'année précédente serait continuée, ce qui revenait à dire que la cause restait au criminel, et encore, comme l'observait Marais, « que la fin de tout cela pouvait être fort triste pour La Jonchère et ses complices, que tous ceux qui y avaient eu part tremblaient à juste titre ».

La nouvelle de cet arrêt du tribunal survenant après toutes les assurances que les amis du captif s'imaginaient avoir été dernièrement données de traîner cette affaire en longueur, avait surpris maints esprits, en avait exaspéré beaucoup d'autres.

On avait depuis nombre de semaines prévenu secrètement M. le Duc et Mme de Prie de certains dangers qu'ils couraient ou à leur défaut les gens placés sous leurs ordres, notamment les frères Paris et d'Ombreval.

Le premier ministre n'avait fait qu'en rire. Sa maîtresse, en V attacbant plus d'importance, n'avait pas voulu s'arrêter à cette pensée. Ils ne niaient pas l'un et l'autre les dispositions malveillantes de leurs ennemis. Mais ils se refusaient à croire qu'ils pussent recourir à des voies de fait. Pour cette fois ils se trompaient.

A peu près le même jour, un dimancbc, à la nuit tombante, cinq ou six hommes masqués guettaient autour de riiôtel de la Force, appailenant à Paris-Duverney et situé rue Saint-Antoine. Ils crurent apparemment avoir vu le maître du logis rentrer en carrosse et crurent ensuite le voir ressortir à pied sur les neuf heures, selon la coutume qu'il avait d'aller tous les jours à cette heure dans une autre maison à quatre portes de la sienne. Ils se jetèrent sur un grand homme de la taille de Duverney, à qui les trois premiers portèrent chacun un coup de poignard dans les reins, le quatrième un sur la tête, (jui le jeta par terre;

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