‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 57 sur 133 · HO MADAME DE PRIE · texte numérisé non relu

HO MADAME DE PRIE

Au fond les d'Herbigny pouvaient bien y être pour quelque chose, mais il eût été dangereux de chercher à sonder trop de son côté. On tenait le chevalier de Belle- Isle et par lui les chefs de la société Pléneuf, le comte son frère, Le Blanc et Séchelles.

La marquise de Prie, comme son prince, auraient eu mauvaise grâce à ne pas se déclarer satisfaits et M. le Duc à ne pas louer son amie d'avoir si bien compris les avantages qu'ils recueilleraient à patiemment attendre la suite des événements.

Les rapports du chevalier avec La Jonchère étaient trop clairement établis pour qu'il y eût une hésitation à l'arrêter à son tour. L'ordre fut donné de le mener non point à la Bastille, comme il fut dit sur le moment, mais à Yincennes. En agissant ainsi on écartait les possibilités d'entente, entre lui, La Jonchère et les prisonniers à venir.

Mais par une singulière contradiction les amis de M. le Duc, qui avaient semblé peu de semaines auparavant les plus désireux d'une prompte action contre Le Blanc et l'autre Belle-Tsle, souhaitaient maintenant qu'elle fût retardée. Villars, Du Bourg, Millin, secrétaire du premier ministre, se prononçaient dans ce sens ainsi que Duverney, encore mal revenu de son émotion récente etqui avait été un moment assez malade après la tentative d'assassinat sur La Guillonnière pour inspirer de l'inquiétude, si bien qu'on ne le laissait plus sortir de ses bureaux de Versailles.

Mme de Prie était d'un avis tout opposé. Elle estimait pour cette fois que, plus le prince ministre accorderait de répit à ses adversaires, plus la faute qu'il commettrait serait irréparable.

Elle avait fait voir à xM. le Duc leur action sans cesse plus active et la perturbation que le procès toujours pen-

M""^ DE PRIE EST POUR UNE ACTION ENERGIQUE Hi

dant de La Jonchère et les menées cachées des partisans de Le Blanc jetaient aussi bien au delà des frontières, que dans le monde des affaires.

Le roi d'Espagne Philippe V venait d'abdiquer la couronne sans motif justifié. Il était allé s'enterrer, disait-on, dans un cloître avec sa femme, qui laissait bien entendre qu'elle comptait rester vivante et présente par ses intrigues à Madrid.

Il s'était substitué son (ils don Luis, aussi incapable que lui, mais doublé lui-même d'une femme fort douée, qui. princesse de la maison d'Orléans, devenait souveraine d'au delà les monts. La petite infante était par contre en France, oii on allait lui reconnaître pareillement sous peu le nom de reine.

Que signifiaient ces chasses-croisés et cette palinodie? Ce méprisable roi moine et sacristain, cetex-(ds de France émasculé, ne poursuivait-il pas sa dangereuse marotte de placer les deux sceptres dans la main des monarques espagnols? A don Luis il aurait abandonné l'Espagne, tandis qu'il serait resté candidat pour la France, prêt à la gouverner au cas oîi Louis XV, de si piètre santé, disparu, il aurait pu s'aider des Orléans et renverser M. le Duc, par l'inlluence de l'infante reine.

Que signifiait le mariage précipité du duc d'Orléans, le ci-devant duc de Chartres, avec la fille du j)rince Louis de Bade? Ces unions princières ne se nouent d'habitude qu'après de longs pourparlers. La conclusion do colle-ci n'avait pas demandé plus d'un mois! On oxpHquait une pareille hâte par le désir exagéré de Mme la duchesse d'Orléans douairière d'établir son fils.

N'en faisait-on pas moins une espèce d'injure à M. le Duc en paraissant renoncer de si bon cœur à Mlle de Sens, par elle à une aUiance avec la maison de Condé?

Et n'était-ce pas comme une brutale déclaration de guerre déterminée par linsuccès des hypocrites manœuvres de la veille?

Tout cela ne voulait-il pas dire que plus que jamais la cabale s'exaspérait de voir la lumière se faire sur les conseils de leurs agents? Car en ce qui touchait Le Blanc et Belle-Isle, les derniers événements leur enlevaient tout moyen de pallier plus longtemps la vérité. Chaque jour aggravait leur cas. Chaque jour enfantait un nouveau chef d'accusation contre eux.

Encore étaient-ils libres et, par suite, continuaient-ils encore un peu de crainte, mais qu'on les mît en prison, et l'on verrait pour le coup les dénonciations se multiplier.

Telle était, suivant la marquise, la seule décision à prendre. 11 importait de mettre à profit les circonstances courantes sans permettre aux uns et aux autres de préparer de nouveaux moyens de défense.

M. le Duc s'était rangé à sa façon de voir et de ce moment l'arrestation de Le Blanc et de ses amis avait été chose résolue.

La police de M. le Duc laissa pourtant passer les premiers jours de mars sans l'opérer. Ce fut le 5 seulement que Du Val, commandant du guet à cheval, muni d'une lettre de cachet, se roiidnit à Doué, où il s'emparait de l'ancien sous-secrétaire ù la guerre pour le ramener à Paris et le conduire à la Bastille.

On s'étonna, à vrai dire, dans le public, on s'y formalisa mémo qu'un homme de sa thgnité n'csût pas été arrêté par un officier des gardes du corps ou des mousquetaires. Mais à cela il v avait une raison facile à saisir. Le Blanc

LE BLANC, BLLLIMSLK, SKCIIELLES INCARCÉRÉS 113

était aimé et regretté des troupes. M. le Duc pouvait craindre que des soldats ne s'acquittassent pas de leur mission avec autant de zèle (jue des salariés.

On n'avait pas fait plus d'honneur au comte de Belle- Isle. Le guet s'était assemblé dans la rue au milieu de la nuit, avec ordre de le prendre, lui et M. de Couches, qu'on savait avoir couché dans sa maison la imit précédente. En même temps d'Ombreval, lieutenant de police, recevait une lettre du Roi ainsi conçue :

« Monsieur, ayant donné mes ordres à MM. les marquis de Belle-Isle et de Couches de se rendre en mon château de la Bastille, Je vous fais cette lettre pour vous dire de faire enlever et porter audit château tous leurs papiers, après les avoir, en leur présence, scellés de leur cachet et du vôtre. »

« Sur ce, je prie Dieu, etc. »

En réalité on n'avait pu arrêter que Belle-Isle. Couches, l)rigadier de dragons et l'âme damnée du comte, s'était échappe par une porte dérobée de Ihôtel, après s'être déguisé, mais il était repris dans la journée chez un certain abbé Du Four, rue Taranne, suivant le procès-verbal de son entrée à la Bastille, le 5 mars.

Ainsi de Séchellcs, qui habitait rue des Prouvaires, près du Louvre. Pour celui-ci, on agrémentait de ces détails la nouvelle de son arrestation :

« On a arrêté aussi M. Moreau de Séchelles, maître des Requêtes, auparavant trésorier des Invalides, qui était intime ami de M. Le Blanc, (jui lui avait fait donner le département des déserteurs. »

Le lendemain c'était le tour d'un directeur des monnaies de France, Grassin, homme riche de (juatre à cinq millions, seigneur d<> plusieurs terres aux environs de Meaux. Mais là on s'était apparemment trompé de piste.

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On lui rendait presque aussitôt la liberté, après l'avoir prié (le s'expliquer sur des irrégularités décompte. « Car, écrivait-on, les Paris veulent introduire la réforme dans les finances. Il n'y a pas un trésorier ni un receveur général qui puisse faire valoir un sol de la caisse, ni même faire passer un écu dans les diminutions d'un ami^ devant donner tous les quinze jours un bordereau de ce qu'ils paient et reçoivent. »

Il n'en avait pas été de même d'un valet de cbambre de Belle-Isle et d'un valet de chambre secrétaire du maréchal de Bezons, qui avaient été pris et gardés, ce dernier au Chàtelet, sur la dénonciation d'un prisonnier affirmant que ce secrétaire avait voulu lui faire écrire une lettre au maréchal par laquelle ce prisonnier l'avertissait qu'on l'engageait à déposer contre Le Blanc.

Mais de toutes ces arrestations subséquentes à l'emprisonnement de l'ancien ministre, celle qui provoquait le plus de commentaires était l'entrée à la Bastille, les 8 et 10 mars, premièrement du jardinier de La Jonchère, Lempereur, et de ses deux fils, puis des frères Mestre, fils d'un cent-suissc, incarcérés à la seconde de ces dates.

La nouvelle se propageait, en eU'et, qu'en haut lieu on entendait rattaclier à l'accusation primordiale d'abus de conliance ou de pécnlat fornmlée contre les inculpés celle d'assassinat sur la personne de Sandricr, bien autrement dangereuse pour eux.

Par conséquent, des vagues souprons du premier jour on en arrivait à la part (jue Le Blanc et le comte de Belle- Isle y avaient eue.

On certifiait savoir de bonne source que le mémoire produit en 1728 par les frères Paris devant le conseil justifiait de l'emploi par La Jonchère, non pas de douze, mais

GRAVES DKTAILS RELATIFS A LA MORT DE SANDRIER diri

(le trente-six niillions d'espèces qu'il avait divertis de sa caisse de concert avec Le Blanc et les frères Belle-Isle ; que l'infortunr Sandrier lui-nirme en avait livré le secret au duc de liourbon, lequel en avait fait reproche au Régent; que ce prince, à son tour, sentant la nécessité absolue de su})prinicr le témoignage de Sandrier, afin de dégager sa propre responsabilité, avait ordonné' à Le Blanc de s'en défaire; que le meurtre avait été commis dans la propriété de La Jonchère par le jardinier du lieu, assisté de ses fils et de ses voisins, lesdits frères Mestre, que la femme et l'enfant du jardinier en avaient été témoins, et que cet enfant, âgé de sept ans, avait déclaré en justice les moindres péript'ties de ce forfait.

Une déposition de l'heure même corroborait puissamment ces premières données.

Un officier du nom de Marigny venait d'être arrêté sur un mot de M. le Duc à d'Ombreval. D'autres prétendaient, il est vrai, qu'il s'était présenté de lui-même chez le lieutenant de police, mais en tout cas il y avait fait, disait-on, poin* obtenir sa vie, puis sa liberté, des aveux de la plus haute conséquence. Il s'était reconnu coupable en principe du meurtre de Sandrier de moitié avec un lieutenant-colonel du régiment de cavalerie d'Orléans, M. de Montauban.

Suivant la confession de Marigny, ils se seraient enij)arer de Sandrier, l'auraient tenu enfermé pendant dix-sept jours à la maison de campagne de La Jonchère, afin d'ajuster pendant ce temps les livres de son maître (c'étaient les termes mêmes dont il s'élait servi), de manière qu'ils pussent servir à la justification de ce dernier, puis l'avaient fait assassiner et jeter dans la rivière j)Our l'empêcher de révéler ce nujstère d'infquili'.

M. de Montauban semblait incapable, quanta lui, d'une si noire action.

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