‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 61 sur 133 · ON ESCOMPTE SES INDISCRÉTIONS · texte numérisé non relu

ON ESCOMPTE SES INDISCRÉTIONS

son sort, qu'on aurait pour lui toutes sortes de ménagements, s'il consentait à se plier de i)onne grâce aux règlements de la prison.

Et de fait, la consigne s'était plutôt humanisée à son endroit, lorsque la folle équipée du chevalier de Bellc-Tsle et l'aventure de la lettre interceptée vinrent fournir une occasion propice de feindre une nouvelle dureté à son endroit.

Du jour au lendemain on mit La Jonchère au secret, on interrompit les visites, et on transporta ses meubles dans un autre logement.

Installé, à partir de ce moment, au rez-de-chaussée de la tour de la Liberté, il consignait de suite et très mélancoliquement cet événement sur ses tablettes.

« Le jour n'y paraît que par une petite fenêtre et au couchant, sur le fossé. J'ai été très peiné de ce changement, puisqu'il faut renoncer à voir personne par la fenêtre, et qu'à peine y a-t-on un rayon de soleil dans l'après-midi. Dieu soit béni! »

A peu près à la même heure, on le confrontait avec de Séchelles, de qui il n'aurait pu dire comment il se trouvait à la Bastille, j)uisqu'on avait créé entre l'ex-trésorier et la vie extérieure un mur impénétrable.

Il s'cnquérait naïvement auprès du nouveau veim de la santé de Le Blanc, à (|uoi l'interpellé répondait par cette phrase énigmatique « que Le Blanc se portait bien, que toutefois les amis du dehors n'étaient pas plus heureux (|ue ceux du dedans ».

Rentré ce soir-là en sa cellule, La Jonchère écrivait encore, par une suite d'intuition des arrestations (ju'on se proposait d'opérer : « Tout est tellement rempli ici que la barque s'enfonce. »

Et tout cela réuni constituait une épreuve d'autant plus cruelle pour lui (ju'il ne saisissait pas le mobile de cette

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recrudescence de vexations. Il ne pouvait imaginer qu'il remplît là l'emploi du bouc émissaire et que les confrontations eussent pour principal objet de mettre en défaut le système de défense des nouveaux prisonniers.

Grâce à elles, en effet, d'Ombreval, assisté du magistrat instructeur, Angran, leur avait arraché le secret du chifTre qu'ils employaient pour correspondre entre eux comme du lieujusque-làinconnu où se tenaient leurs dernières assemblées, chez un vitrier de la rue des Fossés-Montmartre.

Par elles, également, on avait pu établir l'irresponsabilité absolue de La Jonchère en tout ce qui touchait la tentative d'assassinat sur La Guillonière et très vraisemblablement le meurtre de Sandrier.

Ainsi donc on possédait les moyens d'isoler Le Blanc et Bellc-Islc et de les incriminer seuls, en innocentant l'extrésoiier de l'extraordinaire des guerres.

Mais encore pour y arriver fallait-il remplacer d'Ombreval, dont les fonctions de lieutenant de police ne pouvaient s'accorder indéfiniment avec celles de procureur général de la conmiission, par un personnage aussi dévoué que lui aux intérêts de M. le Duc.

Après (juelques tâtonnements le choix s'arrêta sur Arnaud de Boëxe. Homme froid, austère, respectueux de la loi jusqu'au scrupule, il devait outrer le rigorisme de son prédécesseur.

A peine entre ses mains, l'alfaire de la gestion La Jonclière s'accéléra assez pour être j)rêtc à juger dès les premiers jours d'avril.

Le 7, le procureur général déposait ses conclusions. Le IcMulcmain le prisonnier était transporté en litière et très étroitement surveillé, à l'Arsenal, pour entendre le réquisitoire d'Arnaud de Boëxe formulé volontairement en termes des plus sévères. En même temj)s il était invité à

IL EST L'OIiJET D'UN JUGEMENT M I T I G I' 123

déposer sur le bureau de la commission sa réponse audit l'équisitoirc, et le mémoire justificatif auquel il avait travaillé d'arraclic-pied jxMidant les semaines précédentes.

Il rentrait à la liastille à la nuit tombante, pour en ressortir deux jours après et reprendre une seconde fois le ciiemin de l'Arsenal. 11 y subissait encore un assez laborieux interrogatoire toucbant les points capitaux de sa défense.

Enfin le samedi saint, l'i avril, Tariét lui était signifie dans la salle de la Bastille par un grellïer de la cour.

Il prononçait un blâme contre l'ex-trésorier, punition très tempérée dont l'unique ellet était de le rendre incapable d'exercer aucune cbarge à l'avenir. 11 le condamnait en outre à restituer au Roi un million et demi suivant Morosini, deux millions et demi suivant Barbier. iMais l'écart dans l'estimation n'était qu'apparent. En réalité, l'ambassadeur de Venise, en communiquant la nouvelle à l'Illustre Sénat, avait omis d'ajouter à son premier cbiffre de quinze cent mille livres, six cents autres mille livres dont l'arrêt rendait Belle-Isle garant, avec obligation par lui de les verser au cas où les ressources de La Joncbère seraient insuffisantes.

La Commission mettait en même temps les deux coaccusés bors de cause pour l'extraordinaire; quant à la demande reconventionnelle de dix millions introduite par La Joncbère, elle avait été pui'emcnt l'cartée et négligée.

La Commission avait [)rof(îssé le même dédain pour le rapport présenté au commencement du mois ])ar Belle- Isle et tendant à établir sa parfaite bonne foi dans ses rapports avec La Joncbère.

Les jug(;s s'étaient refusés h accepter, avec l'aîné des deux frèr(\s, (pi'il eût placé cbcz La Joncbère une sonune de douze cent mille livres, fruit de ses économies, et qu'il

ne se fut jamais agi entre le trésorier de l'extraordinaire et lui que de la restitution régulière de ce dépôt; qu'à côté de cela, le comte ayant obtenu une concession à la Louisiane et La Jonclière avant désiré y figurer^ il s'en était suivi une correspondance obligée d'affaires entre eux, de laquelle la politi(jue avait été constamment bannie.

Le public détestait le premier des Belle-Isle, ainsi qu'on l'a déjà observé. Il savait son appétit d'argent et comme quoi Le Blanc lui-même le reconnaissait.

N'était-ce pas le secrétaire d'État à la guerre qui avait écrit certain jour à La Joncbère, en un billet retrouvé et produit devant la Commission, cette phrase : « Il faudra donc que vous remettiez encore cet or à notre insatiable », en voulant ainsi désigner Belle-Isle.

Le Parisien ap})laudissait donc à la nouvelle mesure par laquelle on lui avait rogné les ongles, comme on les lui avait déjà rognés au sujet de ses profits indécents lors de l'écliange de sa terre de Belle-Isle avec le domaine roval.

Il ne regrettait pas que ni lui, ni le chevalier son frère, ni Le Blanc, ni leurs prosélytes ne sortissent de la Bastille, mais il s'étonnait qu'on persistât à garder La Joncbère.

Son ])i'ocès était vidé. Suivant l'expression de plusieurs contemporains, « la montagn*^ était accouchée d'une souris ». Il avait été lavé de tout pi'cidat. Au plus avaiton reteim les moindres articles du réquisitoire pour le blâmer, c'est-à-dire pour ne pas le congédier pleinement indemne et par cela avouer (ju'on avait fait beaucoup de bruit pour un bien mince résultat.

« Pourquoi, disait-on, ne pas aller jusqu'au bout, sa cause étani niiiintciiant jugée, bien jugée, et le renvover chez lui? »

Le populaire n'était pas dans le secret de M. le Duc. Il

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