NOUVEAUX EMPRISONNEMENTS
L'un et l'autre avaient appartenu au ministre Le Blanc, autant qu'on peut en ce monde appartenir à un autre homme. Celui-ci avait fait Du Clievron in,sj)ecteur de toutes les mar«'H'haussées, en en dépouillant d'autant le lieutenant criminel et en fournissant par cette voie à sa créature les moyens de juger les plus fameuses affaires de vols au Chàtelet, de part cà deux avec d'Argenson et ses conseillers.
La Barre tenait tout de Le Blanc, lui obéissait en tout. On l'avait surnommé l'àme damnée du sous-secrétaire d'État à la guerre.
Ces deux personnages une fois sous les verrous devaient parler, ou, s'ils ne parlaient pas eux-mêmes, faire parler les autres à leur sujet.
A peine une huitaine s'était-elle écoulée depuis leur admission qu'entre maintes accusations débitées contre eux, et par suite contre Le Blanc, le magistrat instructeur Angran en avait pu relever deux accablantes.
L'une avait trait à Du Chevron, mais visait surtout l'ex-ministre. Du Chevron, au dire de divers prisonniers, avait été un jour chargé par Le Blanc de conduire en (làtinais, à une maison de campagne appartenant à sa belle-mère, la dame P(4it de Fassy, nond)re de voitures chargées d'argent. Les voituriers menant ces charrettes étaient escortés par une troupe d(i cavaliers, dontquelquesuns avaient un ordre secret du même ministre, de casser la tête à Du Chevron si sa conduite en cette circonstance leur semblait douteuse. Au reste, le mari de ladite dame de Passy avait été enfermé par volonté du Roi à la Bastille, puis à Strasbourg, par crainte de son bavardage.
La seconde concernait La Barre. Elle était infiniment plus lourde. Elle ne tendait à rien moins qu'à prouver que Le Blanc, assisté de son lieutenant, s'était rendu cou[)able
d'homicide sur la personne d'un autre témoin fâcheux, un sieur (lazan de la Comhe.
Le fait se contait ainsi. C'était en 1718, certain jour de printemps où la rumeur se propageait dans Paris qu'un homme mort venait d'être trouvé dans la maison du lieutenant La Barre, rue Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Le cadavre était, paraît-il, étendu sur le plancher le long de son lit, avec une corde au cou attachée au pied de celuici. La femme de La Barre l'avait vu la première. Aussitôt elle avait appelé au secours. A ses cris un officier, que le ministre Le Blanc avait fait arrêter et consigner quinze jours auparavant dans cette maison, était accouru.
Il avait assisté à tout ce qui devait suivre. Il avait expliqué comment il s'était trouvé là présent, ayant été précédemment mis aux arrêts sans en connaître la cause, comme quoi il avait mangé vingt jours durant avec La Comhe, que lui et son compagnon d aventure étaient bien traités et couchés chez ce La Barre, qu'en entrant dans la chambre de La Combe, le jour de sa mort, il avait été surpris de la ])Osition singulière du corps et qu'il avait fait remarquer à la fen)me de La Barre comme à la servante de celle-ci (ju'il n'était pas croyable que cet individu eût })u s'étrangler avec une corde fixée si bas.
Kn ce moment, ajoulait-il. M. Le Blanc avait pénétré dans la pièce, accompagné du lieutenant La Barre. Il avait j)aru étonné de voir un officier et lui avait dit : « Que faitesvous là? — Hélas, monseigneur, avail-il répondu, vous le savez mieux que moi. Il y a vingt jours que je suis arrêté ici sans qu'on m'en ait dit le sujet. » Sur ce, le ministre s'était retourné vers La Barre, à qui il avait dit : « Ne vous avais-je pas ordonné, La Barre, de mettre monsieur debors avant-hier! — Cela est vrai, monseigneur,