‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 67 sur 133 · MOUVEMENTS DE LA FACTION D'ORLEANS · texte numérisé non relu

MOUVEMENTS DE LA FACTION D'ORLEANS

étaient ses préférences et celles des gens de sa famille, le jour où il avait osé solliciter l'autorisation de conférer avec Le Blanc, enfermé de l'avant-veille, alors qu'il le savait au secret le plus absolu?

Son Altesse Sérénissimc avait accueilli cette requête intempestive avec toute « l'indignation qu'elle méritait » . Il l'avait retournée séance tenante au prélat, accompagnée d'une apostille des plus vives de sa main. Il lui faisait savoir que M. Le Blanc n'était pas à la Bastille ou à Vincennes pour communiquer avec n'importe qui que ce fût; qu'en réalité il était étroitement surveillé, en raison de sa culpabilité de plus en plus avérée.

Toutefois la démarclie du cardinal de Gèvres avait été signalée parles gazettes, puis interprétée avec plus ou moins de faveur, et cela dépréciait malgré tout le ministère.

N'était-ce pas pareillement un signe d'hostilité que cet empressement des courtisans à aller complimenter le duc d'Orléans sur son mariage, comme à cabaler pour appartenir à la maison de la future duchesse, lorsque la sienne était déjà la plus considérable qu'on eût jamais tolérée en France chez l'héritier de la couronne?

Mme de Prie avait très hal)ilement manœuvré de manière à ce qu'au moins le seigneur chargé d'aller faire la demande de la princesse de Bade à Rastadt fût à elle et qu'elle eût par là un répondant dans la place. Elle y avait fait nommer son cousin par alliance, le marquis de Matignon.

Cette union toutefois prélait des forces à 31. d'Orléans, que M. le Duc, sans femme et sans enfants, n'avait pas. Elle le rapprochait du trône, comme les contemporains le remarquaient judicieusement, au cas oii, par son mariage projeté avec l'infante, le jeune Roi serait resté longtemps sans postérité.

La promesse des réjouissances qu'elle devait forcément motiver enchantaient le public, du dernier des bourgeois de Paris à ce même Louis XV adolescent, dont l'intention à l'instant déclarée avait été d'envoyer un détachement de ses gardes au-devant de la princesse, pour lui marquer son empressement à la voir.

Tout cela ne créait-il pas une situation très en vue à M. le duc d'Orléans, qu'un coup de fortune venait de faire beau-frère du roi d'Espagne, grâce à l'inexplicable abdication de Pliilippe V, et de qui la passion contre M. le Duc et sa maîtresse était en même temps si exaltée, qu'on pouvait s'attendre de sa part aux représailles les plus violentes?

Enfin, à côté de ce péril, Mme de Prie n'en distinguaitelle pas un beaucoup plus pressant, par l'ingérence toujours croissante de l'évéquc de Fréjus dans les affaires (lel'Élat?

Membre (ki conseil du Roi, à la tète de la feuille des bénéfices, (jue M. le Duc avait dû bon gré mal gré lui abandonner, seul objet de l'alfection de Louis XV, chez (jui le cœur se montrait dès celte date si étrangement insensible, il tenait en réalité tous les fils du gouvernement à rond)re de M. le Duc et de ses subordonnés.

Les adversaires de l'administration présente ne l'ignoraient pas. Aveuglés par leur ressentiment, ils avaient tenu sur-le-champ l'évéïjue pour leur champion, l'avaient prôné, loué, encensé, sans vouloir examiner si un jour quelconque de l'avenir ils n'auraient pas en lui un compétiteur d'abord, puis un maître plus redoutable que M. le Duc.

Le précepteur du roi avait profité de leur folie en poursuivant cet envahissement lent mais certain du pouvoir, que Morosini dépeignait si lumineusement à l'Illustre Sénat lorsqu'il écrivait vers cette époque :

INFLUI:NCE croissante de m. de FRÉJUS 137

« La tranquillité do ce royaume de France subsiste en apparence, mais l'autorité divisée entre l'évèque de Fréjus et le duc de Bourbon me fait soupçonner qu'un jour quelque incident imprévu troublera profondément le repos de la nation.

« Le premier ministre gouverne à la vérité et dirige les affaires du royaume ainsi que sa politique étrangère. L'évèque semble rechercher, quant à lui, l'effacement et se garder de se mêler de rien. Mais rien ne se conclut sans le consentement du Roi, et le Roi ne décide rien sans l'approbation de l'évèque. Il y a peu de jours, par exemple, M. le Duc se présenta chez le Roi pour le prier de lui Hxcr l'heure qui lui conviendrait pour le travail. Le Roi jouait avec le duc de Noailles, et n'apercevant pas l'évèque de Fréjus, ordonna qu'on le mandat aussitôt. Après (juoi il continua à jouer jusqu'à l'arrivée de l'évèque qu'il lit entrer alors dans son cabinet avec M. le Duc.

« Et ce qui s'est passé en cette circonstance, ajoutait Morosini, s'est constamment passé depuis que M. le Duc a le ministère. J'entends que le premier ministre n'a jamais entretenu le Roi seul à seul, tandis que l'évèque lui parle en particulier quand et oii il lui plaît.

« Aussi, dit-on constannnent en pul)lic, «pie si un ecclésiastique devait reprendre la tradition des Dubois, des Mazarin, des Richelieu, ce serait sans aucun doute l'évèque de Fréjus, (pii, on plus de ses titres et dignités, tient dans sa maison tant de sui)alternes désireux de pousser leur maître à la première place. »

« M. le Duc conuue son entourage voient avec chagrin les coLitiiuu'ls em[)ièteiu(Mits de l'évèque. Us en souffrent, ils le craignent et le détestent, mais ils n'osent pas l'attaquer en face, trouvant sa position tro[) f()rt(^ »

Au résumé la marquise de Prie, analysant les événe-

ments en préparation, ne pouvait y entrevoir que des dangers, à ce moment même où, pour les inhabiles en politique, elle et son prince paraissaient avoir brisé toutes les résistances.

Danger venant de Le Blanc et de ses coaccusés au cas oii, leur procès se prolongeant, les sympathies qui s'indiquaient si nombreuses pour eux se multiplieraient encore : danger venant de l'éloignement instinctif du Roi, instruit par Fleury dans le mépris d'une vie irrégulière entre M. le Duc et elle ; danger venant de ce prêtre, dont le génie froidement calculateur avait marqué à une semaine près le temps qu'il concédait au gouvernement de son rival; des courtisans, qui tentaient ouvertement de lui susciter des rivales à l'affection de celui-ci, notamment la belle et gracieuse Mme d'Egmont; du populaire, qu'elle n'ignorait pas devoir lui imputer toutes les fautes commises; des Paris eux-mêmes, dont on avait su tourner les esprits à propos d'une préférence marquée par elle à Du Yernay; de ses parents et surtout de son éternelle ennemie, de sa mère, qui, après lui avoir écrit les excuses les plus plates, la déchirait de nouveau à belles dents.

Elle était profondément atteinte au point de vue de sa santé. La maladie qui devait l'emporter trois années plus tard la minait dès cette époque.

Elle eût pu faiblir, laisser transpirer au dehors quelque chose de cette impression de lassiludi^ qu'elle confiait à ses intimes sous le sceau du secret.

Loin de là, elle se raidit contre les difficultés de sa ]iosition. Elle se trouva assez de courage pour en comniuni(ju(M" à M. le Duc ainsi qu'à ses partisans.

Avec les Paris, dont la di'sunion avait peu duré, avec les ministres Doiluiu Broteuil, Morville, qui se confor-

PLAN DK CAMPAGNi: ADOPTK l'AR M. LK DUC 139

maient en tout à ses idées, elle dressa le plan de campag"ne suivant.

Elle écarta d'abord la broutille. La marquise ne souffrait pas du mal des petits esprits. Elle n'était pas jalouse. Elle était toute prête à céder à d'autres raffection banale et journalière du premier ministre, pourvu qu'elle se gardât tout ce qu'il y avait délevé dans leur liaison.

Elle jugea donc bien inutile de répondre aux menées qui tendaient à la supplanter dans le cœur de 31. le Duc. Elle supporta avec la même indillV-rence les assiduités de Mmes de Nesle et d'Eg'mont auprès de son amant. Elle n'avait rien à en redouter pour son crédit auprès de lui. Elle les encourag-ea donc j)lulôt à s'associer à elle pour embellir les fêtes qu'il donnait.

Elle ne prêta pas plus d'attention aux agissements de sa mère. Désespérant de jamais la ramener à de meilleurs sentiments, elle s'était promis à elle-même de l'oublier.

Elle estimait qu'il convenait avant tout de ne point disséminer ses forces, que l'important pour le moment était de contrecarrer Fleurv assez liabilemcnt pour qu'il n'eût pas trop de motifs de se révolter, de séparer momentanément le Roi de son précepteur en s'ingéniant à l'amuser: enfin et principalement, de terminer au jjIus tut le procès de Le Blanc, de Belle-Isle, de Séclielles et tutii quanti par une bonne condamnation.

En ce (jui concernait Fleurv, le mcilicui- mode de le combattre consistait, comme on lavait (b'jii imagin»'' un mois auparavant, à lui crt-er un concui'ieiil dans b^s affaires du Roi. Et de suite elle avait remis en avant le nom de Villeroy, parce que le marécbal restait, précédemment à l'évêque de Fréjus, l'unique personne à laquelle Louis XY eût témoignt'' (pichjuc atlacbeiuent.

En somme, son fidèle gouverneur lui avait été enlevé

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