SEJOUR DE LA COUR A FONTAINEBLEAU
la duchesse d'Orléans, le plus notable incident de cour avait été le voyag-e de Fontainebleau.
On s'y était rendu à la suite de Sa .Majesté, sans savoir quand on en reviendrait. Beaucoup de ceux qui par leurs fonctions devaient y suivre le maître opinaient pour que ce séjour ne s'étendît pas au delà de la fui d'octobre. Louis XV devait réaliser les prévisions des plus pessimistes d'entre eux, dont le sentiment était qu'on dépasserait cette date. On y resta, en réalité, jus(|u"à la (In de novembre.
Une fois à demeure, on y avait copié à peu de modifications près le train de vie de Chantilly; les chasses quotidiennes avec les équipages de Sa Majesté et de M. le Duc; les réceptions dans les appartements du Roi ou alternativement dans ceux de Mme la duchesse douairière; les j)romenadcs ; quelquefois les comédiens italiens dans Arlequin dh'aliseur de maisons, dont l'infanle-reine s'était fortdivertie,dans Ar/6'ç»//? sauvage, le Libertin italien, etc.; les comédiens français reprenant la Double inconstance, que M. de Marivaux avait dédiée à Mme de Prie; peu de bals, le Roi n'ayant aucun goût pour la danse; le jeu, par contre, un jeu effréné où Sa Majesté gagnait sept mille louis en quelques passes, et beaucoup de concerts.
La g-rande Cuzzoni, une ancienne protégée de la Mar- (jiiise, avait obtenu un congé du théâtre de Londres où elle était engagée. Elle était accourue à son appel, et durant deux mois elle s'était prodiguée aussi bien aux réunions des pai/eanti chez Crozat qu'à la chapelle du Roi et dans les appartements. Ici elle avait transporté son auditoire avec certains airs légers (hi maestro Rononccni, attaché à la cour de Vienne. Là elle avaitclianté, aux premiers jours de seplembre, un psaume du même compositeur, à l'applaudissement des connaisseurs les plus fins.
qui, au dire des gazettes, admiraient également son goût et sa méthode. Le Roi en avait été si enchanté qu'il avait ordonné qu'on lui remît incontinent son portrait entouré de hrillants.
L'habileté de l'amie de M. le Duc avait créé la plupart de ces arrangements dont il profitait, en prenant de la sorte sur le temps et la bienveillance du monarque ce qu'il enlevait au duc d'Orléans comme à l'évéque de Fréjus.
L'un et l'autre de ces personnages, au reste, avaient assez à faire à l'heure même avec de gros ennuis leur survenant d'autres puisssanccs et auxquels M. le Duc était entièrement étranger.
La jeune reine d'Espagne, après avoir été surveillée, enfermée, puis lavée de tout délit, puis réconciliée avec son époux, n'était subitement plus rien d'autre qu'une princesse d'Orléans, étrangère au milieu d'une cour passablement hostile à sa personne.
Don Luis, atteint de la petite vérole, qui causait d'effrayants ravages en Europe, était mort au bout de sept mois de règne. Philippe Y venait de reprendre la couronne, non point sans avoir joué à ce propos et à la face du monde la comédie la plus ridicule. Bien des beaux projets sombraient vraisemblablement ave^ ces événements imprévus, tant à Saint-IIdefonse (pi'au Palais-Royal. En tout cas, le lustre de M. le duc d'Orléans en pâlissait manifestement.
Quant au précepteur du Roi, à Fleury, des compétitions très inquiétantes de la part des Rohan le paralysaient temporairement. L'ambition des hommes de cette famille valant la sienne, il n'avait pas tardé à se trouver en o{)})osition avec eux sur une nudlitude de points. Le moindre n'était pas la prétention de leur champion pré-
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féré, du cardinal de Kohaii, dentror au conseil du Roi et de traiter à Rome l'ensemble des aflaires du royaume. Ces deux objectifs atteints pouvaient le rapprocher du ministère. On en jasait couramment en public et assez pour motiver le démenti que Morosini adressait au Très Excellent Sénat de Venise.
Il soutenait « que seul Tévèquc de Fréjus pourrait remplir l'ancien rôle du cardinal Dubois, que le cardinal de Roban n'appartenait pas au Conseil, qu'il n'avait jamais travaillé avec les secrétaires d'Etal, que les Roban avaient gâté leurs cbances en s'employant trop vigoureusement pour les prisonniers de la Bastille, (ju'ils s'étaient aliéné M. le Duc sans retour, et ainsi de suite. »
L'assertion de Morosini était vraie. Il n'y avait pas là comme ailleurs de fumée sans feu. Les intri"ues des Roban ne pouvaient se nier, pas plus que l'apprébension qu'elles causaient à l'évèque. Il oubliait de dire que, si de leur côté M. le Duc et Mme de Prie se méfiaient des Roban, ils ne redoutaient pas moins le précepteur du Roi.
En tout cas, la division momentanée des deux leur permettait, en penchant plutôt de ce côté-ci que de celui-là, d'imposer leurs conditions à celui avec qui ils se rangeraient. Ce fut avec l'évécjue de Fréjus, (jui [)résenlait plus de surface. Il y avait un intérêt supérieur à le ménager. On lui tendit la perche en faisant nommer le cardinal de Polignac comme chargé des allaires du Roi auprès du nouveau pape Benoît Xllï. Ce prince de TEglise vivait ignoré depuis le temps où il avait été impliqué dans la niaise parade du duc et de la duciiesse du Maine au complot de Cellamare. Auparavant il élait considéré comme le rival presque heureux de son collègue. Le ressusciter était un acte de bonne diplomatie, le dépêcher à Rome un trait de génie, puisque par cela même on retranchait au cardinal
(le Rolian une des ailes sur lesquelles il comptait s'envoler vers le pouvoir.
L'évêque de Fréjus devait payer ce service. Il le fit en acceptant en principe le renvoi de l'infante, puis le mariage du Roi. Villars nous a raconté par exemple avec quels tiraillements et quelle méchante humeur.
Suivant ce qu'il écrit, cette importante affaire s'était traitée à plusieurs reprises entre M. le Duc, Paris-Duverney et lui. Il ne mentionne pas Mme de Prie, mais nous savons qu'elle faisait plus que de figurer à ces entretiens, qu'elle en était l'inspiratrice.
Vers la fin de septembre, M. le Duc avait jugé à propos de s'en ouvrir à M. de Fréjus, qui avait paru y consentir, tout en éludant d'y répondre clairement et affirmativement. Quelques semaines plus tard, au cours d'une conférence 011 assistaient le premier ministre, le cardinal de Bissy, Morville, le comte de La Marck, qui y avait été appelé, parce qu'il centralisait les renseignements recueillis sur les princesses à marier, et l'évêque, tous les membres de ce cénacle s'étant prononcés pour la poursuite du projet, on avait poussé l'épée dans les reins à l'r(''jus, qui s'était brutalement récusé.
-Mais l'air brutal n'était qu'apparent. Au fond la parole de M. de Fréjus était donnée et son sièg-e si bien fait que jamais par la suite il ne songea à en diminuer la valeur, si ce n'est par quelques observations sur des articles de détail, des convenances à observer, des précautions à prendre.
11 devait forcément compter sur ses alliés du Palais- Royal, et s'il donnait la main aux Coudé, qui le délivraient du Roiian, il n'en gardait pas moins l'autre ouverte du coté du duc dOrléans. Telles étaient les causes de ce semblant de résistance.