INCIDENTS ET APPRÉCIATIONS
pressé que les autres de gagner la porte. Sur quoi, un conseiller, se levant à son tour, avait «lit tout haut : « Messieurs, ne vous étonnez pas : ce n'est pas la première fois que M. le maréchal lève le siège. »
Cette plaisanterie d'un goût discutable, puisqu'elle avait Irait à un hasard malheureux de la guerre, à la levée du sièg'e de Turin par M. de La Feuillade, avait été reproduite sous des formes différentes, ainsi qu'attribuée aux uns et aux autres, notamment à M. de Montmorency, premier gentilhomme de M. de Conti.
D'autre part, on reprochait amèrement au procureur général de s'être interrompu en parlant, au moment oii l'un des mêmes ducs pénétrait dans la salle, de n'avoir poursuivi qu'après que ledit duc se fut assis, chose qui ne s'était jamais vue au parlement.
En un mot l'excitation des serviteurs du duc d'Orléans était extrême. Par contre leur confiance en la bonté de la cause de leurs clients semblait fort hésitante. 11 courait en effet toutes de sortes de bruits sur la tournure que prendrait le procès, ceux-ci optimistes, ceux-là pessimistes.
Les uns considéraient l'aU'aire de l'ancien ministre comme devant être particulièrement dangereuse pour lui. Ils croyaient sa perte assurée par le fait des nombreuses inimitiés que son ambition lui avait suscitées.
Les autres envisageaient au contraire son cas sous le jour le plus favoral)lc. Les juges s'aimonraient particulièrement bien disposés à son endroit. Il n'y avait rien, dans les crimes (jui lui étaient reprochés à lui et à ses amis, qui pût se formuler nettement, sauf la mort violente de Gazan de la Combe. Ils avaient toute chance d'être acquittés.
Enfin une impression bien nouvelle pointait du milieu de ces contradictions. M. le duc de Bourbon n'était pas,
assurait-on, aussi avide du sang de M. Le Blanc qu'on avait bien voulu l'insinuer. 11 aurait même déclaré devant témoins qu'il serait bien aise de voir le ministre destitué sortir sans encombre de ce défilé.
Ce n'était encore là qu'une opinion en l'air dont peu de gens osaient se faire l'écho, mais qui se débitait quand même dc-ci de-là, et à laquelle les incidents subséquents d'audience paraissaient donner raison.
Pourquoi, par exemple, les trois ducs de La Feuillade, de Brancas et de Richelieu avaient-ils cessé de se rendre aux séances dès le troisième jour du procès"?
On pouvait supposer, à vrai dire, qu'ils avaient craint de se compromettre trop gravement en tenant ouvertement tête au premier prince du sang. Mais ne s'étaient-ils pas suffisamment compromis dès les premières réunions pour ne plus avoir à se ménager de ce côté? Cette abstention ne leur avait-elle pas été conseillée parleurs commettants?
Pounjuoi la totalité des conseillers-juges du parti de M. le Duc, qui formaient certes la minorité du parlement, mais qui auraient été en position, néanmoins, d'appuver utilement le ré(juisitoired'.\riiauld de Boëxe tendant, ainsi (ju'on l'a vu, à décréter Le Blanc, s'étaient-ils retirés en corps le même jour (jue les ducs susnommés?
Pounjuoi la plupart des dépositions étaient-elles écartées ou étoullées et le huis clos maintenu avec une rigueur sans exemple?
M. le duc d'Orléans ne persistait-il pas à siéger quand les autres pairs s'étaient récusés, et n'avait-on pas pour lui des complaisances étonnantes? C'est ainsi que, comme il se formalisait de certaines piu'ases qu'il jugeait attentatoires à la mémoire du Régent, son père, 3L le premier l'avait assuré du regret infini que l'assemblée éprouverait si elle pensait lui avoir déplu.
LE PARF.EMENT ACQUITTE LE liLANC 185
Ce dernier fait s'expliquait par la bienveillance avérée du Parlement pour les êtres du Palais-Royal, mais que sif^nifiaient les autres?
Ne serait-il pas intervenu un accord, continuait-on à penser, entre les deux maisons sur des gages (pi'on était encore à deviner : le premier ministre s'engageait à s'humaniser à l'endroit des prisonniers de la Bastille, et M. le duc d'Orléans à lui rendre quelque service pour le futur.
Grâce à ce compromis^ on ne laissait point tomber l'affaire à plat. On feignait de l'alimenter avec des accusalions vagues, imprécises, dans l'intention bien arrêtée de décharger à la fin Le Blanc de toute culpabilité.
Que ce fût ce motif ou un autre, les débats languissaient. Après le lîi janvier, le duc d'Orléans aussi bien que le prince de Conti s'étaient abstenus à leur tour de paraître au Parlement.
Ils ne s'v rendaient plus « parce (pie, disait-on, la cour les en avait dissuadés, sachant qu'ils étaient parties secrètes ».
La famille de Le Blanc, par compensation, n'en bougeait d'une semelle. On allait même jusqu'à certilier que le maréchal de Bezons y prenait le café chez le greflicr alin d'observer constamment les abords du [»alais.
Le 21, après s'être reposé quatre jours, on avait emplové une séance entière à aller aux voix. Le lendemain on rendait un jugement que Villars appréciait de la faron suivante :
« Les chambres ass(Mnblées du parlenumt viennent de déclarer (pi'il n'y avait rien dans les accusations portées contre l'ancien ministre Le Blanc (jui pût l'incriminer. L'abbé Menguy, conseiller, a parlé longtemps, et a même fait son éloge. Les deux rapporteurs Pallu et Delpech lui ont été entièrement favorables. Le second s'est récrié
contre le grand nombre de lettres de cachet. Un Cochin de Saint-Vallier s'est étendu en louanges. Enfin l'ensemble du parlement a traité de bagatelles les trois accusations. Il a oublié volontairement que Le Blanc a été le plus intime confident du feu M. le duc d'Orléans, qui avait assez maltraité le parlement, que c'est lui qui a fait toutes les lettres de caciiet pour l'envoyer à Blois, quoique M. de Maurepas eût la ville <le Paris dans son département et dût les expédier de son cru, qu'il a eu grand nombre d'espions, contre lesquels on a paru si animé. Enfin dans cette occasion le parlement a montré combien il pense différemment sur un ministre en place et sur un ministre disgracié, et le peu de penchant qu'il a toujours fait voir pour ce qui s'appelle premier ministre. »
En ceci Villars interprétait les événements à sa façon large de général victorieux, habitué' par les succès de sa carrière à planer au-dessus des misères du dtHail.
Il oubliait par exemple que, si Le Blanc avait pu indirectement molester le Parlement, il lui avait d'autre part prêté main-forte, comme nous l'avons dit, en des circonstances mémorables.
Il n'avait pas noté, ou ne voulait pas noter les dessous ou pour mieux dire les subtilités de l'afl'aire, les emportements des parlementaires plus orléanistes que le Palais- Royal, l'application de leurs collègues, mieux avertis de ce qui se tramait, à refréner leur ardeur, mais malgré tout l'insidieuse manœuvre des uns et des autres, tendant à renverser les rôles et. en innocentant Le Blanc, à incriminer ses accusateurs.
Arnault de Boëxe était devenu la bête noire du Parlement. Il le lui fit bien sentir à cette occasion. Dans la même séance du 22, où, h l'unanimité des voix, soit de soixante-dix-neuf juges, la cour ac(}uittait Le Blanc, un