COMMENT ON INTERPRETE SA CONDUITE
On assurait que lo premier ministre travaillait à se porter au trône de Pologne, qu'il avait déjà expédié dans ce pays dix-neuf millions, qu'à défaut de la Pologne il se serait contenté de la principauté de Neufcliàlcl, qui était une souveraineté, qu'enfin il couchait en joue le duché de Bourgogne.
Sans parler de tout ce qui s'imaginait sur la dissolution de ses mœurs et de celles de sa maîtresse, sur leurs orgies plus dégoûtantes que les orgies du feu duc d'Orléans, sur des détails intimes et trop réalistes de leurs santés.
C'était de la fine mitraille qui accompagnait les fortes décharges précédentes.
Au demeurant, tant de criailleries, tant de médisances, ])rouvaient plutôt la faiblesse que la solidité du parti d'Orléans. Les forts, à l'ordinaire, parlent })eu et agissent. C'est ce que faisait M. le Duc.
Le vent soufflait dans ses voiles. Les mauvaises volontés du parlement, déjà vieilles d'un long mois, s'épuisaient petit à petit. Les récriminations des lîezons et des autres suppôts de Le Blanc, perdaient chaque jour de leur valeur.
Le Roi, adroitement façonné par Mme la Duchesse et par la favorite, approuvait une conduite qu'il ne j)ensait pas à contrôler. L'évèque de Fréjus se taisait. La naissance d'un fils au Palais-Royal ne parvenait pas à effacer la fâcheuse impression que l'union du premier prince du sang de France avec une princesse sans étals dans sa famille et sans biens avait causée à Versailles.
Les partisans du duc d'Orléans étaient en mesure de constater que leur maître, épuisé par l'elfort fait pour Le lilanc, ne s'emploierait plus utilement pour eux.
Par suite, le duc de Bourbon, Mme de Prie et leur entourage avaient la partie belle. Tls exploitaient leurs chances.
Qui ne les cûl blâmés, s'ils s'en fussent abstenus?
Ils l'avaient prouvé en marcliandant leur liberté à Le lilanc et aux Bellc-Isle^ et en se faisant la part du lion dans la disponsation des grâces. Ils s'en servaient également pour presser la grande allaire du mariage.
Là, il importait avant tout d'y préparer et d'endoctriner le public. C'était l'avis de Mme de Prie. On s'y était conformé et voici comment le conseil de M. le Duc avait opéré.
La cour de Madrid venait de produire avec une insistance croissante ses raisons pour le maintien des anciemies conventions. Elles reposaient comme toujours sur les mêmes arguments : sur la fidélité de l'Espagne à en observer les termes, sur l'obligation morale pour la Erance d'y faire bonneur, sur l'inopportunité ({u'il y aurait à bâter l'accomplissement du mariage quand le Roi terminait à peine sa quinzième année, quand, ajoutaiton, et Pbilippe Y montrait ici le bout de l'oreille, la succession au trône de Erance restait assurée par tant de ])rinces de ce sang « que si la cour de Versailles n'y faisait pas droit, concluait Pbilippe \, l'Espagne et son roi se vei raient forcés dv recourir à des mesures plus vigoul'cuses. »
A cela M. le Duc répondait avec non moins d'à-propos « (pie le Roi n'avait, en ellet, que quinze ans révolus, mais (jue l'infante en avait cinq seulement, par suite que le mariage espagnol devait être retardé de buit ou dix années encore, qu'il n'était personne au monde qui \n\l c<'rli(ier, en considérant la santé de Louis XV, qu'un événement malbeureux ne l'enlèverait pas avant ce terme à l'amour de ses sujets, que dès lors l'ancien accord serait éminemment préjudiciable à la France, à l'Es])agne ellemême et en dernier lieu à l'Europe. »
« Que d'autre part, quoique d'un sang discutable comme
1'R0.II:TS i)E MAUIAGH DU ROI xîOG
})iirclé, et en dépit de celte propension à de \iolenLs accès, le Roi n'en demeurait pas moins un beau prince, plus fort, [ilus (I<''v<d()pj)(' <|iic ne le comportait son âge. »
« Dès lors pourquoi attendrait-on à le marier? On avait bien songé <lans le public à lui nommer une maîtresse. S'il s'était refusé à se prêter à cette fantaisie, cela ne regardait que lui, mais personne ne se serait étonné qu'il y songeât. (Comment alors iiésiterait-on à lui donner une femme lég-itime s'il entrevoyait la nécessité d'en prendre uncî? »
« L'intérêt de ses sujets à ce qu'il s'y décidât le plus jtromptement possible ('tait immense. Par là cette race iihistrede tant de rois se perpétuerait sans encombre. Par lii, par la naissance d'un iiéritier direct, le royaume, dans l'iiypotbèsc de sa mort, serait à l'abri des conllits les plus regrettables. »
Bref, concluaient M. le Duc, Mme de Prie et leurs pa.rtisans, le Roi est parfaitement mariable. 11 ne s'agit plus pour lui que de fixer ses préférences sur telle ou telle princesse de l'Kurope.
Ce raisonnement avait facilement séduit le pavsan, l'ouvrier, le petit bourgeois, la masse des bumbles. Dans leur amour pour ce prince, leur jeune maître, ils entrevoyaient avec joie son bonheur prochain. Dans leur goût des distractions, ils escompi aient de belles fêtes pour eu.x. Presque en tous lieux de Paris on augurait favorablenuint d'im semblable événement.
A la cour, les gens sensés jugeaient comme le premier ministre.
Par suite, le nombre des opposants se limitait h la faction adverse. Encore parmi eux s'en rencontrait-il (pii ne désap[)rouvaient pas les résolutions prises par le gouvernement.
Morosini constatait le fait. 11 écrivait de l'envoyé de Parme, précédemment fort rétif à toute explication sur ce thème, qu'il reconnaissait déjà que lorsque l'infante était entrée à Paris, la mort du Régent n'étant pas chose présumable à l'époque, il n'existait alors aucun fondement à ne pas différer le mariage du Roi, mais que cette union s'imposait maintenant à bref délai par suite des modifications survenues dans la situation du royaume, en considération aussi de l'intérêt pressant de l'Europe, de la France, du gouvernement de M. le- Duc à ce que le Roi eût des héritiers.
« Philippe V, ajoutait M. l'envoyé en propres termes, « avait suffisamment reçu de la France à l'heure oii elle répandait tant d'or et de sang afin de s'asseoir sur le trône d'Espagne, pour consentir à l'heure actuelle au sacrifice qu'on lui demandait et dont dépendait le salut de la nation française. »
« Louis XV, comme M. le Duc, n'avaient participé aux négociations précédentes qu'avec l'intention de défendre uniquement les vues particulières d'un prince (le Régent) qui n'avait jamais éprouvé, au demeurant, la moindre affection pour le roi d'Espagne.
« Ils étaient restés étrangers à toute intrigue. De })lus le Roi n'avait signé, au jour de sa majorité, aucun engagement relatif aux projets conçus durant sa minorité; les projets, à bien \oir les choses, pouvaient avoir été formés en dehors de son consentement. «
Des arguments aussi solides dans la bouche d'un rallié de la veille donnaient la mesure de ce que les convaincus (le la première b(nire pouvaient dire.
Si donc M. le Duc avait voulu consulter l'opinion publique en pénétrant son sentiment, elle lui répondait de la manière la plus conforme à ses désirs autant qu'à la sage interprétation des besoins du pays.
LE MAR[A(iE EST DESIRE l'AR LA NATION iMJ
En effet, à nos yeux, à deux siècles de distance, le mariage de Louis XY comme Féloig-nement de l'infante apparaissent encore comme des résolutions raisonnables par elles-mêmes, intrinsèquement parlant, en dehors de ce que pouvait être la personnalité de la future reine.
A l'époque où il se manifestait, l'assentiment tacite de lu grande majorité de la nation comportait une victoire évidente pour le gouvernement de M. le Duc. Elle lui laissait les coudées franches dans la poursuite des négociations relatives au choix d'une princesse.
On a dit parfaitement, en divers ouvrages récents, quel avait été ce travail diplomatique; notre objet à nous est d'y envisager seulement le rôle joué par Mme de Prie, sa conduite, ce qui doit y être attribué à son influence et surtout de quel effet fut cette intervention sur sa destinée, sur celle de son prince, sur celle de ses irri'conciliables adversaires.
En dépit de cet appel détourné fait à ro[)inion de la nation et malgré que les mots mariage du Roi revinssent constamment dans toutes les bouches, le secret des négociations avait été admirablement gardé. L'ambassadeur (le Venise s'en plaignait avec une nuance de dépit assez plaisante. Il s'écriait : « Je me vois réduit aujourd'hui à parler de tout au hasard, tant le secret de cette cour est impénétrable. »
Et de fait on clmchotaitdes noms sans pouvoir en citer un seul avec (juelque assurance. Certains mêmes allaient jusqu'à prétendre qu'il n'y avait rien de véritable dans le mariage de Louis XV, que le Roi en plaisantait le pre-
mier, en affichant son intention arrêtée de rester célibataire durant un long temps encore.
Cependant les agents de M. le Duc comme ceux de la marquise ne perdaient pas leur temps. Ils se multipliaient au delà de tout ce qu on aurait pu supposer.
Ils avaient des l'abord dressé une liste de cent concurrentes extraites de cliacunedes cours d'Europe. Ce chiffre avait été, à vrai dire, rapidement limité à celui de dix-neuf privilégiées plus dignes d'attention. On avait poussé ce mode d'élimination beaucoup plus loin dans la suite. Le conseil de M. le Duc avait récusé peu à peu la majorité de ces dix-neuf princesses de façon à n'en laisser subsister que cinq, puis trois, puis deux.
Les unes étaient écartées en raison de leur religion, comme la princesse de Mecklembourg, celle de Prusse, celle de Danemark; d'autres à cause de la sujétion des leurs àl'Empire : telle était la piémontaise; d'autres encore, par suite de l'état de leur santé. Les ministres de Portugal s'étaient hautement lamentés del'indidércnce qu'on témoignait à la fille de leur Roi. Mais on les avait réduits au silence en invo(iu;uit le motif du climat et de la petite vérole qui avait gâté le visage de cette aimable princesse. On avait écarté la lorraine, (jui pendant un mois avait paru réunir le plus de chances.
Elle étaitde tous points séduisante. On aurait retiré des avantages sérieux de cette union. On n'en voulait pas néanmoins. On prétextait la mésalliance de l'arrière-petitfils du plus grand Roi du monde avec une héritière de maison subalterne.
On n'ignorait pas en public qu'il s'agissait non point de cela, mais des rapports des Lorrains avec les Orléans. Une sœur du Régent avait épousé le duc Léopold père de la princesse. Les Condé ne pouvaient songer à une union
A LA RbIGUKRClIE l>"ljNE REINK 213
(le ce genre, qui aurait été à l'eiicontrc de lous leurs desseins.
Une fille du prince de Galles, petite-fille conséquemment de Georges r% aurait mieux convenu. Le roi d'Angleterre y consentait en principe. L'échange de propositions entre les deux cours s'était poursuivi avec assez de persistance pour autoriser les nouNcllistes à arnioncer bruvainment la déclaration prochaine des fiançailles. Toutefois la aussi on s'était heurté à la question de religion, et suj'toul à la difficulté de faire accepter une pareille alliaiice au parlcv nieiit de Grande-Bretagne.
Ces multiples exclusions ne signifiaient nullenieiit, n^ous le savons, une mauvaise volonh' du gouvernement de M. le Duc, ni bien moins encore une opposition venant de la marquise de Pj'ic ou. des anus de celle-ci.
C'était bien, au contraire, avec un déplaisir n(jn jou('' (ju'ils se voyaient contraints d'abandonner une piste apfès l'autre. S'ils s'y décidaient, c'est (pie k's obstacles (Haient \ raimenl insurraontabl(\s.
.Mme de Prie avait, elle, [x'rsonncUemcnt un doubli' intérêt à ce que ce grand acte s'acconijjlit. !nlérèl (U^ M. le Duc, dont elle ne pouvait se séparer, et qui portait, comnie on l'a dit, sur ravènenient d'une reine ('due par lui. A côté de cela son intérêt pro})re, le mariage du Roi devant servir à retarder le mariage de son amant.
Car. tout en n'entreprenant rie[i contr(> rétablissement de M. le Duc, elle était dûment iidbrmée de ce (jui se tramait contre elle.
Elle avait pu aisément démêler les intentions de Mme la duchesse douairière de liourbon oA. comme quoi celle-ci l'avait toujours tenue pour l'objet d'une passion passagère de son fils, d'une passion propre seulement à le distraire entre un premier et un second mariage.
Le premier avait fini en 1720. Quelques mois d'un veuvage ainsi compris avec le tempérament d'une cliarmante maîtresse avaient semblé plus que suffisants à la mère de M. le Duc. A son avis, chaque cliose devait avoir son temps. Après le plaisir, les all'aires sérieuses. Elle estimait M. le Duc mûr pour une deuxième épreuve.
Il fafiait lui donner une femme de laquelle il pût avoir des héritiers, tout comme M. le duc d'Orléans qui ne l'égalait ni physiquement ni intellectuellement.
Mme la duchesse n'était pas une personne fort maniable. Son rang- et son inmiense orgueil de fille du Grand Roi, son esprit incisif la rendaient redoutable. Sa prétention de marier son fils n'avait rien que de parfaitement légitime.
M. le Duc et la favorite devaient éviter de la heurter de front, mais au contraire paraître abonder dans son sens, s'ils tenaient à défendre une situation si difficile. En s'opposant brutalement aux désirs de sa mère, le prince eût fomenté des divisions de famille dont il n'avait pas besoin. En se gendarmant, la marquise se fût exposée à l'accusation de tenir son amant en tutelle. En se prêtant aux vues (hi plus grand nombre, ils pouvaient se donner le semblant, lui, d'une raison supérieure à ses goûts, elle, d'un dévouement allant jus(iu'au sacrifice. Avait-elle si lorl. encore une fois, de veifier sur son bien et surtout avec le consenlenicnl de son prolecteur lui-même?
Elle aimait M. le Duc, qui l'aimait. Il était son appui, sa défense. Sans lui elle devait perdre non point seulement sa place à ses côtés, sa fortune, sa liberté^ mais réellement le droit de vivre. L'avenir \c prouva surabondamment.
Comment ne se serait-elle pas rattachée désespérément, n'eût-ce été que par linslinct de sa conservation, à ce qui
LA l'Ul.NCKSSI': \)K l'OLOdNK MISK SDK LKS RA.MiS i>la
lui assurait, avoc l'adecLion du second princo du sang, le repos et rcxislenco?
Elle avait donc accepté le rôle de complaisante lors de ces projets de mariage de Louis-Henri de Bourbon-Condé, (juand il n'était pas encore ([uestion de celui du Roi. Elle avait i)rété à Mme la duchesse ses serviteurs les plus dévoués et ceux-là inéines qu'elle devait utiliser ensuite l)Our le ser\ ice d(^ Louis W.
Le comte de la Marck, (pii était pareillement à M. le Duc et dont on usait officiellement; l'cx-secrétaire de l'ambassade de Turin, Lozillières, compagnon sûr des bons comme des mau\ais jours, souple, adroit, capable, sous le déguisement du chevalier de Méré, de percer les secrets les mieux tenus des cours: puis des aides d'occasion, connue de Yauchoux, cet officier de qui nous allons parler dans un instant, le marcjuis de Cand)is, etc.
Elle les avait lancés à la recherche d'une nouvelle duchesse chez les princes les plus voisins, sans se douter encore qu'elle travaillait ainsi au mariage du Roi.
Une des filles du prince de Galles avait été sollicitée de la soric au nom de M. le Duc.
Rien des gens étaient même si convaincus plus lard du succès de ces pourparlers, qu'ils voulaient (|ue M. le Duc devînt le beau-frère de Louis XY cm épousant la cadette.
Le clie\alier de Mrvr a\ai( ('■gahîment visite" à ce propos de petites cours allemandes, mais sans succès.
Une mission idcntiejue, qui u'tHait pas toutefois aussi absolument connnand(''e, avait conduit son collègue Vauchoux à Wissend)0urg,
La fannlle de Stanislas Leczinski, roi «lun jour, roi détrôné, fugitif et exilé, y végétait tristement. (.)u(d(pie délaissés (pj'ils fussent, la fille n'en restait pas moins une princesse royale. Son père pouvait être rappelé en Po-