PORTRAIT DE LA COMTESSE DE GRIGNAN
(Cliché Bulloi
de vapeurs ; elle changeait cent fois le jour de visage, " sans en trouver un bon " ; elle se promenait à peine, avait toujours froid ; les jours étaient trop longs pour elle. Mme de Sévigné, qui était la vie même et trouvait les jours trop courts, se sentit d'abord peu attirée vers cette jeune femme délicate et dolente. Puis, peu à peu, elle la trouva pleine de raison et " voyant les choses comme elles sont " ; elle lui fut reconnaissante d'avoir donné un peu de son bon sens à son étourdi de mari. Deux ans plus tard, elle retrouvait son fils " avec un fonds de philosophie chrétienne, chamarrée d'un brin d'anachorète, et sur le tout une tendresse infinie pour sa femme dont il est aimé de la même façon, ce qui fait en tout l'homme le plus heureux du monde ".
Le plus heureux du monde ? Pas encore. Cet anachorète se mit en tête d'être choisi pour député des Etats de Bretagne auprès du roi. Il échoua et eut besoin de toute sa philosophie chrétienne pour se consoler de sa déception. Cette poussée d'ambition surprend un peu chez un homme qu'on eût pu croire plus détaché ; mais son oisiveté lui pesait, il n'avait pas d'enfants. Sous l'influence de sa femme, il inclinait vers la dévotion, cependant il n'eût pas été fâché de différer l'heure de la retraite.
" Je meurs d'envie de rentrer dans le service, écrivait-il au ministre Pontchartrain ; la vie inutile que je mène en Bretagne m'est insupportable, et il faut que je finisse par cet emploi ou par une retraite entière où je ne pense plus qu'à mon salut. " Cet emploi était celui de lieutenant du roi en Bretagne. Il l'obtint et ajourna le soin de son salut. En effet, nous voyons le lieutenant de roi fort occupé d'une dame qui " embellit Nantes " ; et comme Jérôme de Pontchartrain, le fils du ministre,voyageait en Bretagne, Charles de Sévigné lui proposa de lui faire obtenir les bonnes grâces de cette personne, ce qui lui attira cette réponse un peu rude : " Cela est fort obligant à vous, mais il me serait plus agréable de ne les devoir qu'à elle-même, et je lui en saurais plus de gré. D'ailleurs, vous n'avez pas la main heureuse, et, soit dit sans vous déplaire, vous avez été assez infortuné en amour. " Décidément, elle était solidement établie, la réputation de l'homme aux " aventures bizarres ".
Enfin, il se démit de sa charge, quitta la Bretagne et vint, avec sa femme, s'établir à Paris, dans une maison du faubourg Saint-Jacques, en face du séminaire de Saint Magloire. Les deux époux passèrent leur vieillesse dans les pratiques de la
plus stricte dévotion. Charles de Sévigné mourut en 17 13 et fut, à sa demande, enseveli dans l'église Saint- Jacques du Haut-Pas.
De ce personnage aimable, mais un peu falot, vous auriez l'idée la plus fausse si je ne vous lisais au moins un fragment de la lettre qu'il avait écrite à sa sœur après la mort de leur mère :
Ma mère m'a toujours fait un secret de ce qui s'était passé entre vous depuis l'accommodement qu'elle eut la bonté de faire en faveur de mon mariage. Je n'ai jamais été bien connu d'elle sur ce sujet : elle m'a quelquefois soupçonné d'intérêt et de jalousie contre vous pour toutes les marques d'amitié qu'elle vous a données. J'ai présentement le plaisir de donner des marques authentiques des véritables sentiments de mon coeur. M. le lieutenant civil a été témoin des premiers mouvements qui sont toujours les plus naturels. Je suis très content de ce que ma mère a fait pour moi, pendant que j'étais dans la gendarmerie et à la cour ; j'ai encore devant les yeux tout ce qu'elle a fait pour mon mariage auquel je dois le bonheur de ma vie ; je sais toutes les obligations longues et solides que nous lui avons : ce sont là les mêmes paroles, dont vous vous servez dans votre lettre, tout le reste ne m'a jamais donné la moindre émotion. Quand il serait vrai qu'il y aurait eu dans son cœur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous, en bonne foi, ma très chère sœur, que je puisse trouver mauvais qu'on vous trouve plus aimable que moi ? et ma fortune, soit faute de bonheur, soit faute de mérite, s'est-elle tournée de manière à bien
encourager à me faire des biens de subrogation ? Jouissez tranquillement de ce que vous tenez de la bonté et de l'amitié de ma mère ; quand j'y pourrais donner atteinte, ce qui me fait horreur à penser, et que j'en aurais des moyens aussi présents qu'ils seraient difficiles à trouver, je me regarderais comme un monstre, si j'en avais la moindre intention. Les trois quarts de ma course, pour le moins, sont passés ; je n'ai point d'enfants, et vous m'en avez faits que j'aime tendrement ; je suis plus aise de leur laisser ce que Dieu m'a donné en ce monde, que si je le laissais à des marmots de ma façon, qu'on ne saurait ce qu'ils devraient devenir un jour. Je ne souhaite point d'avoir plus que je n'ai ; grâces à vous et à un ministre [Pontchartrain], je suis assez bien dans mon état. Si je pouvais souhaiter d'être plus riche, ce serait par rapport à vous et à vos enfants. Nous ne nous battrons jamais qu'à force d'amitié et d'honnêteté. Je veux que les Grignan me trouvent dignes d'eux et de moi. Je ne leur sacrifie rien, mais je leur sacrifierais beaucoup pour avoir leur amitié et leur estime...
Adieu, ma très chère et très aimable sœur : n'est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement par inclination, comme nous faisons, que nous obéissions à la meilleure et à la plus aimable de toutes les mères ? Soyons donc plus étroitement unis que jamais, et comptez que tout ce qui pourra vous faire plaisir, sera une loi inviolable pour moi.
La générosité, la modestie, la tendresse que révèle cette lettre si noble et si touchante, Mme de Sévigné ne pouvait pas les ignorer, pas plus qu'elle
n'ignorait, pour son malheur, la sécheresse et la vanité de sa fille. Et pourtant le plus aimable fut assurément le moins aimé !