‹ Madame de SévignéChapitre 9 sur 13 · BELLA COSA FAR NIENTE · texte numérisé non relu

BELLA COSA FAR NIENTE

Et la liste des " aventures bizarres " est interminable. Chaque fois, la mère est avisée des

entreprises et des déboires de son fils. On fait ainsi la connaissance d'une "jolie abbesse" chez qui notre guidon va "chanter vêpres " ; d'une noble personne qui passe pour l'amie de l'archevêque de Reims ; d'une " beauté brune qui priait si joliment aux Capucins"; d'une proche parente des Coulanges dont le mari a mené un grand tapage, d'ailleurs vite apaisé ; d'une femme passionnée et dépourvue de toute orthographe dont les lettres font la joie de Mme de Sévigné et de Mme de Grignan ; enfin d'une dame de la cour qui laisse le pauvre garçon en si pitoyable état que Mme de Sévigné se met tout de bon en colère :

Ma fille, il y a des femmes qu'il faudrait assommer à frais communs : entendez-vous bien ce que je vous dis-là ? Oui, il faudrait les assommer : la perfidie, la trahison, l'insolence, l'effronterie sont les qualités dont elles font l'usage le plus ordinaire ; et l'infâme malhonnêteté est le moindre de leurs défauts. Au reste pas le moindre sentiment, je ne dis pas d'amour, car on ne sait ce que c'est, mais je dis de la plus simple amitié, de charité naturelle, enfin d'humanité ; enfin ce sont des monstres, mais des monstres qui parlent, qui ont de l'esprit, qui ont un front d'airain, qui sont au-dessus de tous reproches; qui prennent plaisir de triompher et d'abuser de la faiblesse humaine et qui étendent leur tyrannie sur tous

les états : comptez combien il y en a dans ceux de Bretagne; nous y voyons le clergé, la noblesse et le tiers: voilà justement ce que je veux dire ; mettez un cadre à cette belle peinture, et vous en ferez le portrait d'une dame que je ne veux pas nommer [les commentateurs ont été moins discrets] ; et plût à Dieu qu'elle fût seule dans le monde ! Mais enfin il y a des gens si malades, que ce sera un bonheur et un miracle si on n'est point obligé d'en venir aux extrémités. On [c'est son fils] trouve de la consolation à se plaindre avec moi de ces sortes de malheurs ; et en vérité j'y entre et je les comprends, ce me semble, mieux que personne. (28 août 1680).

Et o«, — maigre, desséché, abattu et la barbe longue, — vient mélancoliquement abriter aux Rochers sa lente convalescence.

Cet amoureux malchanceux et un peu ridicule avait de charmantes qualités, de jolies manières, un visage aux traits délicats, un peu efféminé. D'humeur facile, il était "tout ce qu'il plaisait aux autres ". Pour sa mère, il avait l'affection la plus attentive ; il lui montrait toutes sortes de gentillesses et de prévenances. Elle même, en recevant ses lettres de l'armée, disait : " Je ne crois pas qu'il y ait un air de politesse et d'agrément pareil à celui qu'il a pour moi. " Lorsqu'elle fut atteinte d'une crise de rhumatisme, il la soigna avec le plus gracieux dévouement.

Chaque fois qu'il la venait retrouver aux Rochers, il la divertissait par ses plaisanteries; il lui faisait de longues lectures : Rabelais, Montaigne, des romans, des comédies; il jouait "comme Molière." Ses lettres sont d'un tour agréable, d'un style alerte qui parfois fait penser à celui de Mme de Sévigné.

Ecoutez-le railler le cartésianisme de sa sœur :

Ah ! pauvre esprit ! Vous n'aimez point Homère. Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris; les beautés naturelles ne vous touchent point: il vous faut du clinquant ou les petits corps (les atomes de Descartes). Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile : je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Cependant, si vous pouviez vous faire expliquer le sixième livret et le neuf où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir : Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié ; et, en un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan, si un pareil personnage venait aborder en Provence. Pour moi qui suis son beau-frère, comme vous savez, je vous souhaiterai du meilleur de mon cœur une telle aventure ; puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tête tournée, il voudrait mieux que ce fût de cette manière que par Yindèfectibilité de la matière et par les négations non conversibles. Il est triste de n'être occupé que d'atomes et de raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre. (23 juillet 1677).

Il ne partage pas non plus tous les engouements de sa mère. On sait l'enthousiasme un peu déconcertant que celle-ci montrait pour les ouvrages de l'honnête Nicole. Un jour, envoyant à Mme de Grignan les Essais de morale^ elle lui déclarait " qu'on croit n'avoir lu de français que ce livre ". Charles de Sévigné qui est alors auprès d'elle, ajoute à la lettre cette apostille :

Pour les Essais de morale, je vous demande très humblement pardon, si je vous dis que le Traité de la Connaissance de soi-même me paraît difficile àcomprendre, sophistiqué, galimatias en quelques endroits et surtout ennuyeux presque partout. J'honore de mon approbation les Manières dont on peut tenter Dieu [c'est un autre traité de Nicole]; mais vous qui aimez les bons styles et qui vous y connaissez si bien, du moins si l'on peut juger parle vôtre, pouvez-vous mettre en comparaison celui du Port-Royal d'aujourd'hui (1676) avec celui de M. Pascal ? C'est celui-là précisément qui dégoûte de tous les autres ; et M. Nicole met une quantité de belles paroles dans le sien, qui fatigue et qui fait mal au coeur à la fin ; c'est comme qui mangerait trop de blanc-manger : voilà ma décision.

Qui n'y souscrirait aujourd'hui ? Après une lecture des Provinciales , lisez quelques pages de Nicole et vous donnerez raison à Charles de Sévigné, contre sa mère et sa sœur.

Enfin, il a écrit une Dissertation critique sur

V Art poétique d'Horace où il prend Dacier à partie. Dacier répliqua. Il y a certes plus de style et de bon sens chez l'amateur que chez le critique de profession.

On devine combien la conversation de cet esprit curieux et orné devait séduire, entraîner Mme de Sévigné.

Le seul chapitre sur lequel la mère et le fils s'entendirent toujours assez mal, ce fut celui de l'économie. Il était prodigue ; " sa main, dit-elle, était un creuset où l'argent se fondait. " Sans cesse il criait misère. Mme de Sévigné marchandait les subsides, tandis qu'elle envoyait sans compter des perles à Mme de Grignan, et il fallait que le pauvre guidon allât plaider sa cause auprès de Mme de La Fayette. Alors celle-ci, avec sa " divine raison ", faisait entendre à son amie qu'elle ne tenait pas la balance égale entre ses deux enfants : " Il est impossible que votre fils ne fasse pas comme les autres ; et, de plus, la grande amitié que vous avez pour Mme de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère. " Mrae de Sévigné sentait la vérité du reproche ; mais le moyen de ne pas céder aux exigences de sa fille ! Le conflit devint aigu, lorsqu'il s'agit du mariage de Charles de Sévigné.

Cet homme de toutes les velléités et de toutes

les fragilités se montra, un beau jour, têtu comme un Breton qu'il était. L'idée dont il ne voulut point démordre fut tout justement d'aller s'établir en Bretagne. Il sentit, dit sa mère, " la force secrète qui attire naturellement les Bretons en leur pays ". Dans ce dessein, il voulait vendre sa charge et prendre femme en Bretagne. Il arriva, non sans peine et sans perte, à se défaire de son guidonat. Quant au mariage, l'opération fut plus difficile encore. Mme de Sévigné avait déniché " une petite fille, un peu juive de son estoc, mais dont les millions paraissaient de bonne maison ". Charles de Sévigné la refusa et tomba amoureux d'une fille de trente ans sans biens ni fortune, et dont le seul mérite était d'être native de Basse-Bretagne. Il poussa les choses fort loin, puis se déroba. Il finit par épouser Mlle de Mauron, fille d'un conseiller au Parlement de Rennes, riche de 60.000 livres de rente. Sous l'influence de Mme de Grignan, Mme de Sévigné s'efforça de ménager, plus qu'il n'était juste, les intérêts des Grignan dans le partage des biens paternels. Il fallut l'adresse, l'obstination et la bonne grâce de Charles de Sévigné pour accommoder l'affaire et apaiser le mécontentement de son beau-père.

La jeune marquise était maladive, tout accablée

KoBJilU Nahtbuil PORTRAIT DE LA MARQUISE DE SE VIGNE

(Cliché Bulloz)

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