‹ Madame de SévignéChapitre 11 sur 13 · PAR MIGNARD · texte numérisé non relu

PAR MIGNARD

(appartient à la famille de Luçay)

Mme de Sévigné raconte qu'un soir, chez M. de Pomponne, la conversation tomba sur les dessous des cartes :

Une de nos folies a été de découvrir tous les dessous des cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous ne voyons pas, tout ce qui se passe dans les familles, où nous trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage et du mépris, au lieu de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier et qui passent pour des vérités. Je souhaitai un cabinet tout tapissé de dessous de cartes au lieu de tableaux ; cette folie nous mena bien loin... Vous pensez donc que cela est ainsi dans une maison ; vous pensez que l'on s'adore en cet endroit-là ; tenez, voyez : on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de tout le reste ; vous pensez que la cause d'un tel événement est une telle chose : c'est le contraire; en un mot, le petit démon qui nous tirerait le rideau, nous divertirait extrêmement... (24 juillet 1675.)

Mme de Sévigné nous tire le rideau. Le " cabinet tapissé de dessous de cartes", c'est sa correspondance avec sa fille, et ses lettres forment la plus vivante et peut-être la plus vraie des chroniques du dix-septième siècle.

Au hasard de cette libre causerie apparaissent d'innombrables personnages qui vont et viennent sous nos yeux et que nous surprenons dans leurs propos familiers, leurs attitudes ordinaires, leurs manies et leurs tics. Ce n'est pas ici une galerie de grands portraits comme chez Retz où Saint- Simon, mais un simple album de croquis, prestement enlevés d'une main adroite et sûre. Mme de Sévigné excelle à saisir le geste, le soubresaut, la grimace où se trahit l'individu ; elle les rend d'un trait tantôt sommaire et estompé, tantôt mordant et comme gravé à l'eau-forte.

Un jour, feuilletant des estampes d'Edelinck et de Nanteuil, je me plaignais de ne pouvoir distinguer les uns des autres tous ces bonshommes solennellement emperruqués, car cette chevelure postiche "change les traits (la remarque est de La Bruyère) et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage". Quelqu'un qui a beaucoup exploré le dix-septième siècle me fit voir qu'on peut remédier à cet inconvénient, si l'on encadre l'ovale de la face dans un carton découpé qui recouvre toute l'épaisesur des cheveux. Grâce à ce stratagème, tout de suite apparaît le caractère original de chaque physionomie. Avec Mrae de Sévigné, il n'est pas besoin de cache-perruque.

D'un mot, elle met en lumière tout un visage, toute une âme, tout un homme.

C'est la vie même. Est-ce aussi la vérité, je veux dire la vérité historique ?

Jamais Mme de Sévigné n'a songé à "documenter ", comme on dit, les historiens de l'avenir, car elle ignorait que les historiens dussent s'occuper un jour de sa personne et de ses écrits. Cela déjà donne du prix à ses délicieux bavardages.

Cette chronique est sans doute incomplète : la correspondance s'interrompt entre la mère et la fille, quand l'une est à Grignan ou l'autre à Paris; les lettres aux Guitaut et surtout celles à Bussy sont surveillés et prudentes. Mais, dès que nous tenons des lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, la chronique est digne de foi : rédigée au jour le jour, elle acceuille parfois, — très rarement, — de faux bruits; le plus souvent, elle est puisée aux meilleures sources. Jamais le souci de ne pas tromper la postérité n'a inspiré à un auteur de mémoires les scrupules que suggérait à Mme de Sévigné le désir de fidèlement informer sa fille. D'ailleurs, la chroniqueuse mérite toute confiance. Dès qu'il ne s'agit ni des vertus ni des talents de Mme de Grignan, elle voit clair et raisonne juste ; elle est véridique. Douée d'une

imagination, si l'on peut dire, réaliste, elle voit les choses avec une acuité extraordinaire, mais elle les voit " telles qu'elles sont ". Elle devine, elle pressent ; le récit qu'elle vient d'entendre, elle le transforme aussitôt en une petite scène de drame ou de comédie, mais sans rien ajouter à ce qui lui fut conté, si ce n'est une soudaine vivacité de tour et d'expression. Elle ne brode jamais.

Enfin, le témoignage de Mme de Sévigné est d'autant plus sûr qu'elle regarde son siècle sans mépris, sans colère. Elle ne hait personne, si ce n'est une méchante femme qui s'est permis de décrier Mme de Grignan et qu'elle surnomme Merlusine. Elle assiste sans broncher à tous les scandales de son temps, et ils sont abominables. Tranquillement, elle rapporte à sa fille des anecdotes, comme celle-ci :

Je ne sais si vous avez su que Villarceaux, parlant au Roi d'une charge pour son fils, prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce que Sa Majesté avait quelques desseins pour elle ; que, si cela était, il le suppliait de se servir de lui ; que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait avec succès. Le Roi se mit à rire, et dit : " Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans..." (23 décembre 167 1).

Mme de Sévigné n'est pas une moraliste, elle fait comme le roi : elle rit. Chez elle, rien des sourdes colères d'un La Bruyère, rien des haineux emportements d'un Saint-Simon. Un peu de médisance, jamais de calomnie. Elle est une spectatrice qui s'amuse, et qui demain racontera la pièce, pour son plaisir et pour celui de sa fille.

Les historiens du dix-septième siècle ont donc trouvé beaucoup à glaner dans la correspondance de Mme de Sévigné. Il est impossible de tracer, sans recourir à ses lettres, le tableau de la cour et de la province sous Louis XIV. Je vous parlerai aujourd'hui de la cour, la prochaine fois de la

province.

Mme de Sévigné n'appartenait pas à la cour, n'ayant aucune charge auprès de la reine ou des princesses du sang. Elle le regrettait; elle disait à son fils que c'était un grand plaisir d'être obligé de se trouver à la cour, d'y avoir une place, une contenance. " Pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là ; c'était par n'en avoir point que je m'en suis éloigné; cette espèce de mépris est un chagrin; je m'en venge à en médire, comme Montaigne de la jeunesse... " Mais son

humeur libre, son franc parler se seraient-ils longtemps accommodés des sujétions de la cour ? Quoi qu'il en fût, elle allait de temps en temps à Versailles ; elle y était bien accueillie par la reine, les princesses, les favorites. Puis, chez Pomponne et chez La Rochefoucauld elle apprenait les nouvelles. De fidèles amies lui venaient rapporter les derniers commérages de Versailles. De tout cela, elle composait sa gazette.

On connaît les lettres célèbres sur le mariage de Lauzun, sur l'établissement des Stuart à Saint-Germain, sur la disgrâce de Pomponne et tant d'autres récits qui semblent faits pour illustrer le chapitre de La Bruyère sur la cour. Ne pouvant tout citer, je voudrais vous montrer à travers la correspondance de Mme de Sévigné comment déclina la faveur de Mmc de Montespan et grandit celle de Mme de Maintenon. C'est Saint-Simon lui-même qui, dans ses Mémoires, attire notre attention sur cette partie des lettres de Mme de Sévigné. Dans sa furieuse diatribe contre Mme de Maintenon, arrivé au moment où s'engage le duel des deux favorites, il écrit : il C'est ce que Mme de Sévigné sait peindre si joliment en énigme, dans ses lettres à Mme de Grignan, où elle l'entretient quelquefois des mou-

vements de la cour, parce que Mme de Maintenon avait été à Paris assez de la société de Mme de Sévigné, de Mme de La Fayette et de Mme de Coulanges, et qu'elle commençait à leur faire sentir son importance. On y voit aussi dans le même goût des traits charmants sur la faveur voilée, mais brillante, de Mme de Soubise. "

Recueillons donc les impressions de Mme de Sévigné sur ces longues intrigues dont bien des péripéties resteront toujours mystérieuses.

Voici le scénario du drame. En 1671, époque où nous commencerons de feuilleter les lettres de Mme de Sévigné, trois personnages occupent la scène : le Roi, M11' de La Vallière que le Roi n'aime plus et Mme de Montespan qui triomphe; Mme Scarron est encore dans la coulisse ; elle en sort quatre ans plus tard, devenue Mme de Maintenon, au moment même où MUe de La Vallière prend le voile au Carmel. Dès lors, pendant neuf ans, le drame se joue entre le Roi, Mrae de Montespan que le Roi n'aime plus et Mme de Maintenon dont, chaque jour, il subit davantage l'ascendant. Des comparses traversent l'action : Mme de Soubise, Mme de Ludres, MUe de Fontanges : elles satisfont les derniers caprices du Roi et l'aident à secouer la chaîne de Mme de

Montespan. En 1684, tout finit par un mariage, celui de Louis XIV avec Mme de Maintenon.

Au mois de février 1671, Mme de Montespan est depuis trois ans la maîtresse du roi. Un enfant est né en 1669, un autre, le duc du Maine, en 1670. Mlle de La Vallière vient de se réfugier à Chaillot, dans un couvent d'où elle a annoncé à Louis XIV sa résolution de faire pénitence ; mais le roi envoie Colbert au couvent de Chaillot et Colbert ramène la fugitive. Le Roi a beaucoup pleuré ; Mme de Montespan a couru au-devant de La Vallière " les bras ouverts et les larmes aux yeux". Ayant conté cette scène étrange, Mme de Sévigné ajoute : " Tout cela ne se comprend pas. Les uns disent qu'elle demeurera à Versailles, les autres, qu'elle reviendra à Chaillot ; nous verrons. " Et La Vallière reste à la cour ; elle y restera trois années pour assister à tous les triomphes de sa rivale.

En ce temps-là, Mme de Sévigné ne paraît guère compatir aux infortunes de La Vallière. Elle voit avec satisfaction grandir la faveur de Mme de Montespan. C'est qu'alors à la fortune de celle-ci est liée la fortune de Mme Scarron, et Mme Scarron, comme le rappelait Saint-Simon, est l'amie de Mme de Coulanges, de Mme de La

Fayette et de Mme de Sévigné, — amitié de jeunesse qui s'est formée au temps où le poète infirme réunissait dans son logis de la rue Saint-Louis " tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus distingué ". Mme de Montespan a tiré de la misère la veuve de Scarron ; elle lui témoigne l'affection la plus vive; elle lui a fait confier le soin d'élever les enfants qu'elle a eus du roi.

" Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron, écrit Mme de Sévigné. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit ; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un pays qu'elle connaît si bien. " Ce pays, c'est la cour, et Mme Scarron vient d'y être introduite.

La maison de campagne où Mme Scarron élève les enfants de Mme de Montespan reste longtemps mystérieuse. Mais le secret finit par s'ébruiter ; d'ailleurs Louis XIV va bientôt légitimer ses bâtards. C'est quelques jours avant la déclaration royale que Mme de Sévigné écrit à Mme de Grignan:

Nous soupâmes encore hier avec Mme Scarron et l'abbé Têtu chez Mme de Coulanges. Nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée. Nous trouvâmes plaisant de l'aller ramener à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne: une grande et belle maison

où l'on n'entre point. Il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements. [Cette maison n'a pas disparu; elle se trouve entre la rue de Vaugirard et la rue du Cherche-Midi, tout près du boulevard Montparnasse.] Elle a un carosse, des gens et des chevaux ; elle est habillée modestement et magnifiquement comme une personne de qualité. Elle est aimable, bonne, belle et négligée ; on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes, et dans la sûreté des voleurs." [Ces lanternes étaient des lanternes à chandelles qu'on allumait depuis peu dans les rues de Paris, durant six mois de l'année, les huit jours de lune exceptés.] (4 décembre 1673).

Cette façon de s'habiller modeste et magnifique était particulière à Mme de Maintenon. Son confesseur lui disait un jour : " Je vois tomber avec vous, quand vous vous mettez à genoux, une quantité d'étoffe à mes pieds, qui a si bonne grâce que je trouve quelque chose de trop bien.

Quant à Mlle de la Vallière qui demeure toujours à la cour, Mme de Sévigné continue de la railler : « jyjme ^e La yallière ne parle plus d'aucune retraite ; c'est assez de l'avoir dit ; sa femme de chambre s'est jetée à ses pieds, pour l'en empêcher : peut-on résister à cela ? " Un jour, pourtant, la voici qui franchit la grille du Carmel. Mme de Sévigné raille encore : " La pauvre personne a tiré

jusqu'à la lie de tout. Elle est aux Carmélites... Elle a fait couper ses beaux cheveux, mais elle a gardé deux belles boucles sur le front ; elle caqueté et dit merveille... Elle assure qu'elle est ravie d'être dans une solitude, elle croit être dans un désert, pendue à cette grille. Elle nous fait souvenir de ce que nous disait, il y a bien longtemps, Mme de La Fayette, après avoir été deux jours à Rueil, que, pour elle, elle s'accommoderait fort bien de la campagne. "

Cependant, un an plus tard, il faut se rendre à l'évidence : après une année de noviciat, le mardi de la Pentecôte de 1675, sœur Louise de la Miséricorde prend le voile en présence de la reine et de toute la cour. Cette fois, Mme de Sévigné ne raille plus : " Elle fit donc cette action, cette belle et charmante personne, comme toutes les autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle est d'une beauté qui surprit tout le monde... " (5 juin 1675).

Tandis que MUe de La Vallière entre au Carmel, un complot est ourdi afin d'arracher le Roi à Mme de Montespan. Mmede Sévigné ne dit rien de cette pieuse entreprise, mais elle en constate le succès : " Le Roi a fait ses dévotions à la Pentecôte ; Mme de Montespan les a faites, de son côté ; elle est très occupée de ses ouvriers, et elle va à

Saint-Cloud où elle joue à la hoca... " Et un mois après : " Cela est plaisant que tous les intérêts de Quanto \Quanto et Quantova sont les surnoms par lesquels Mme de Sévigné désigne le plus souvent Mm9 de Montespan ; jusqu'à présent on n'a donné de ces sobriquets aucune explication satisfaisante] et toute sa politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom [Bossuet]. Vous ne sauriez vous représenter le triomphe où elle est au milieu de ses ouvriers qui sont au nombre de douze cents : le palais d'Apollidore et le jardin d'Armide en sont une légère description. [Il s'agit du château de Clagny.] La femme de son ami solide [la Reine] lui fait des visites, et toute la famille tour à tour : elle passe nettement devant toutes les duchesses... " (3 juillet 1675.)

La politique de Bossuet était de ménager, au besoin de flatter l'orgueil de la favorite et de lui passer toutes ses prodigalités pourvu qu'elle consentît à ne plus être la maîtresse du roi. Cette politique se fût accordée, en effet, avec les intérêts de Mme de Montespan, car, sûre de son pouvoir, celle-ci pouvait toujours espérer une revanche ; mais, au même moment, une influence commençait de s'exercer sur Louis XIV, plus redoutable que

celle des confesseurs et de Bossuet lui-même. Le roi, qui avait d'abord témoigné peu de sympathie à Mme Scarron, prenait maintenant un goût très vif à la société de la " gouvernante ". Il lui avait permis d'acheter la terre de Maintenon et de s'en dire marquise. Mme de Montespan vit le danger, et, brusquement, dans cet été de 1675, la rivalité des deux femmes commença de faire l'entretien de la cour.

Je veux, ma bonne, écrit Mme de Sévigné, vous faire voir un petit dessous de carte qui vous surprendra, c'est que cette belle amitié de Mme de Montespan et de son amie qui voyage [Mmede Maintenon avait accompagné à Barèges le petit duc du Maine] est une véritable aversion depuis près de deux ans ; c'est une aigreur, une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir ; vous demandez d'où vient cela. C'est que Y amie [Mmede Maintenon] est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de l'autre ; elle veut bien être au père, mais non pas à la mère ; elle fait le voyage à cause de lui et point du tout pour l'amour d'elle. On gronde V ami [le Roi] d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse ; mais on ne croit point que cela dure, à moins que l'aversion ne se change, ou que le bon succès du voyage ne fît changer ces coeurs. Ce secret roule sous terre depuis six mois ; il se répand un peu ; je crois que vous en serez surprise. Les amis de l'amie en sont affligés. (7 août 1675.)

Et toute la cour est attentive. Mme de Montespan pleure : le Roi peut se passer d'elle ; tout ce qu'il veut, c'est sa liberté et " une place de sûreté contre la dame du château ", la Reine, et c'est ce qu'il trouve maintenant chez Mme de Maintenon. On observe qu'il est " gai et content de n'être plus dans le trouble ".

Mrae de Maintenon revient de Barèges d'où elle ramène le duc du Maine, et, tenant l'enfant par la main, elle apparaît dans le cabinet du roi, un jour plus tôt qu'elle n'est attendue. Le roi est transporté de joie. M. de Louvois se rend lui-même chez la gouvernante ; Mme de Richelieu l'invite à souper ; les uns lui baisent les mains, les autres la robe ; et, ajoute Mme de Sévigné, elle se moque de tous, " si elle n'est bien changée ".

Quelques mois plus tard, Mme de Sévigné mande à Mme de Grignan : " Tout est soumis à son empire ; toutes les femmes de chambre de sa voisine sont à elle ; l'une lui tient le pot à pâte, à genoux devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort ; elle ne salue personne, et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette servitude. On ne peut rien juger de ce qui se passe présentement entre son amie et elle. " (6 mai 1676.)

On ne peut rien juger, mais on regarde, et ce

qu'on voit, c'est l'affreuse agitation de Mme de Montespan, ses brusques caprices, ses folles prodigalités, tout le faste par le quel elle cherche à s'étourdir. Un jour la fantaisie lui vient d'accompagner la reine chez les Carmélites où MUe de La Vallière a pris le voile.

La Reine a été deux fois aux Carmélites avec Mme de Montespan où cette dernière se mit dans la tête de faire une loterie ; elle fît apporter tout ce qui peut convenir à des religieuses ; cela fit un grand jeu dans la communauté. Elle causa fort avec sœur Louise de la Miséricorde [La Vallière]; elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait. " Non, dit-elle, je ne suis point aise, mais je suis contente. " Elle lui parla fort du frère de Monsieur, et si elle ne lui voulait rien mander, et ce qu'elle dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée de ce style : " Tout ce que vous voudrez, Madame, tout ce que vous voudrez. " Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous pourrez imaginer. Après cela Quanto voulut manger, elle donna une pièce de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce, qu'elle fit elle-même et qu'elle mangea avec un appétit admirable... (29 avril 1676.)

Mme de Maintenon est-elle présente ? Mme de Sévigné n'en dit rien. Mais, pour la beauté de la scène, imaginons qu'elle se trouve là, en même

temps que la reine et M1Ie de La Vallière, regardant Mme de Montespan tourner sa sauce dans la cuisine du Carmel.

Quatre pistoles, c'est-à-dire quarante livres, pour une sauce de la façon de Quanto ! Mais Quanto a des régals et des divertissements qui coûtent plus de quatre pistoles.

Voici comment elle voyage : pour aller de Bourbon à Fontevrault, chez sa sœur l'abbesse, par l'Allier et la Loire, elle s'embarque " dans un bateau peint et doré et meublé de damas rouge par dedans qui lui avait été préparé par l'intendant, avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre ; jamais il n'y eut rien de plus galant; cette dépense va à plus de mille écus ".

Et voici comment elle est parée à Versailles. La description de cette parure se trouve dans une longue lettre qui pourrait s'intituler : une journée à Versailles. Le récit en est si brillant qu'il en faut citer au moins quelques traits : la figure de Mme de Montespan se détachera mieux dans ce cadre magnifique.

Vous connaissez la toilette de la Reine, la messe, le dîner ; mais il n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que leurs Majestés sont à table ; car, à trois heures, le Roi, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il

y a de princes et de princesses, Mme de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud ; on passe d'un lieu à l'autre, sans faire la presse en nul lieu. Un jeu de reversi donne la forme et fixe tout. C'est le roi (Mme de Montespan tient la carte), Monsieur, la reine et Mme de Soubise ; Dangeau et compagnie, Langlé et compagnie. Mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau... Il dit que je prenais part à son jeu, de sorte que je fus assise très agréablement et très commodément. Je saluai le roi comme vous me l'avez appris ; il me rendit mon salut comme si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une couche... Mme de Montespan me parla de Bourbon et me pria de lui conter Vichy et comme je m'en étais trouvée ; elle me dit que Bourbon, au lieu de lui guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait le maréchal de la Meilleraye ; mais sérieusement, c'est une chose surprenante que sa beauté ; et sa taille qui n'est pas de moitié si grosse qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de France ; coiffée de mille boucles ; les deux des tempes lui tombaient fort bas sur les deux joues; des rubans noirs sur la tête, des perles de la maréchale de l'Hospital, embellies de boucles et de pendeloques de diamant de la dernière beauté; trois ou quatre poinçons; point de coiffe ; en un mot une triomphante beauté à

faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez ; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure jusqu'à six heures depuis trois. S'il vient des courriers, le roi se retire pour lire ses lettres, puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute et qui fait un très bon effet. Il cause avec celles qui ont accoutumé d'avoir cet honneur... A six heures donc on monte en calèche, le roi, Mme de Montespan, Monsieur, Mme de Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin... La reine était dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie, minuit sonne, on fait medianoche ; voilà comme se passa le samedi. (29 juillet 1676.)

Dans l'enivrement de sa gloire, il y a des jours où la " triomphante beauté " oublie les faveurs dont est comblée Mme de Maintenon et l'humiliation d'en être réduite à la " pure et simple amitié ". Alors elle se sent " au-dessus de toutes choses et ne craint non plus ses petites morveuses de nièces que si elles étaient charbonnées [Mme de Nevers et Mme de Thianges qui avaient, un moment, dit-on, attiré l'attention du Roi]. Comme elle a bien de l'esprit, elle paraît entièrement

délivrée de la crainte d'enfermer le loup dans la bergerie ; sa beauté est extrême, et sa parure est comme sa beauté, et sa gaieté comme sa parure. " (7 août 1676.)

Cependant ces beaux jours sont suivis d'amers lendemains, où elle tâche en vain de cacher aux autres ce qu'elle ne peut plus se dissimulera ellemême. " Elle affecte fort de ne pas avoir d'heures particulières [pour recevoir le Roi] ; tout le monde est persuadé que la bonne politique veut qu'elle n'en eût point, et que, si elle en avait, elle n'en aurait plus. " (14 août 1676.)

Enfin, si Louis XIV a bien voulu se séparer de Mme de Montespan pour obéir aux directions de Bossuet et de son confesseur, il ne paraît pas d'humeur à laisser vacante la place de Mme de Montespan : " On dit qu'on sent la chair fraîche dans le pays de Quanto... On sait que le cavalier [le Roi] est gai et réveillé, et la demoiselle toute contrariée et quelquefois larmoyante. " (21 août

Et voici tous ces " mouvements de la cour " que Saint-Simon louait Mme de Sévigné d'avoir si bien décrits :

2 septembre 1676. — " La vision de Mme de Soubise [d'aucuns avaient cru qu'elle allait succéder à Mme de

Montespan] a passé plus vite qu'un éclair ; tout est raccommodé. Quanto, l'autre jour, au jeu avait la tête appuyée familièrement sur l'épaule de son amie ; on crut que cette affection était pour dire : " Je suis mieux que jamais. " Mme de Maintenon est revenue de chez elle ; sa faveur est extrême.

4 septembre. — La belle des belles est gaie, c'est un bon témoignage.

il septembre. — Tout le monde croit que l'étoile de Mme de Montespan pâlit. Il y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des bouderies; enfin, ma bonne, tout finit. On regarde, on observe, on s'imagine, on trouve des rayons de lumière sur des visages que l'on trouvait indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres ; on joue fort gaiement, quoiqu'on garde la chambre. Les uns tremblent, les autres se réjouissent, les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement de théâtre ; enfin l'on est dans le temps d'une crise d'attention, à ce que disent les plus clairvoyants.

30 septembre. — Tout le monde croit que le roi n'a plus d'amour... Mme de Montespan est embarrassée... Tant de beauté et tant d'orgueil se réduisent difficilement à la seconde place... Il est certain qu'il y a eu des regards, des façons pour la bonne femme [Mme de Soubise] ; mais, quoique tout ce que vous dites soit vrai, elle est une autre, et c'est beaucoup. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée pour lever l'étendard d'une telle perfidie avec si peu d'apparence d'en jouir longtemps; elle serait précisément en butte à la fureur de Mme de Montespan ; elle ouvrirait les chemins de l'infidélité et ne servirait que

LA COUR ET LE ROI l6l

comme d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes...

2 octobre. — Enfin la joie est revenue et tous les airs de jalousie disparus. Ce que l'on mande aujourd'hui, n'est plus vrai demain... C'est un pays bien opposé à l'immutabilité...

En effet, un moment, Mme de Montespan croit qu'elle a retrouvé son empire. Aux cadeaux dont les courtisans l'accablent, on peut voir que cette confiance est partagée par toute la cour. C'est Lenglé qui lui offre "une robe d'or sur or, rebrodée d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé à un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait été imaginée ; ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage ". C'est Dangeau, qui voulant enrichir la ménagerie de Clagny, a " ramassé pour plus de deux mille écus de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons...

Cependant une chanoinesse de Lorraine, Mme de Ludres, fille d'honneur de la princesse Palatine, fort belle, mais dont l'accent tudesque divertit la cour, rêve un instant de supplanter Mme de Montespan. Celle-ci fait une vie enragée à ce haillon^

comme elle l'appelle. Louis XIV se dégoûte vite de Mme de Ludres ; et de la réconciliation qui suit cette brève infidélité, Quanto tâche de se servir pour raffermir son crédit. " Ah ! ma fille, quel triomphe à Versailles ! Quel orgueil redoublé ! Quel solide établissement ! Quelle duchesse de Valentinois ! Quel ragoût même par les distractions et par l'absence ! Quelle reprise de possession !.. (n juin 1677) Quanto et son ami sont plus longtemps et plus vivement ensemble qu'ils n'ont jamais été ; l'empressement des premières années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies." (2 juillet 1677.)

C'est la dernière flambée, elle s'éteint vite ; l'ascendant de Mme de Maintenon devient chaque jour plus puissant sur l'esprit de Louis XIV. D'ailleurs, après Ludres, voici Fontanges, celle dont l'abbé de Choisy dit qu'elle est " belle comme un ange et sotte comme un panier. " Elle est d'abord " la personne qu'on ne voit point et dont on ne parle point ", mais qui " paraît quelquefois comme une divinité ". Tant de discrétion n'a qu'un temps. Le mois suivant, on représente à la cour le ballet de Proserpine. Une scène entre Mercure et Cérès contient les allusions les plus transparentes aux reproches dont Mmede Montespan

ne cesse d'accabler le roi. Cérès se plaint des infidélités de Jupiter :

Peut-être qu'il m'estime encore, Mais il m'avait promis qu'il m'aimerait toujours.

Mercure répond qu'un amant chargé d'un grand empire

N'a pas toujours le temps de bien aimer.

Et Cérès réplique :

Quand de son cœur je devins souveraine, N'avait-il pas le monde à gouverner ?

Et ne trouvait-il pas sans peine Du temps de reste à me donner?

" Cette scène, dit Mme de Sévigné, n'est pas bien difficile à entendre ; il faut qu'on l'ait approuvée pour qu'on la chante, vous en jugerez. (9 février 1680.)

La semaine suivante, on voit dans la cour de Saint-Germain " un très beau carrosse tout neuf à huit chevaux avec des chiffres, plusieurs chariots, quatorze mulets, beaucoup de gens autour habillés en gris ; et dans le fond de ce carrosse monte la plus belle personne de la cour. " Enfin, quand le roi part pour l'armée, il y a un bal à Villers-Cotte-

rets où Fontanges se montre parée des mains de Mme de Montespan. Bientôt duchesse avec vingt mille écus de pension, elle prend son tabouret, et va passer le temps de Pâques dans une abbaye que le roi a donnée à une de ses sœurs. " Voilà, remarque Mme de Sévigné, une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité des confesseurs. Il y a des gens qui disent que cette séparation sent le congé ; en vérité, je n'en crois rien. Le temps nous l'apprendra. Voici ce qui est présent : Mme de Montespan est enragée ; elle pleura beaucoup hier ; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil ; il est encore plus outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.

De Mlle de Fontanges, Mme de Montespan songe à se débarrasser en se résignant à jeter dans les bras du roi Mme de Nevers, une de ses " morveuses de nièces ". D'ailleurs, la tentative échoue.

Contre Mme de Maintenon, elle ne peut rien. " Sa Majesté va passer très souvent deux heures de l'après-midi dans la chambre de Mme de Maintenon, à causer avec une amitié et un air libre et naturel qui rend cette place la plus souhaitable du monde. (6 avril 1680.) Elle fait connaître au roi un pays nouveau qui lui était inconnu, qui est le commerce de l'amitié et de la conversation sans

contrainte et sans chicane, il en est charmé. " (icr juillet 1680.)

On sait la brève et malheureuse destinée de Mlle de Fontagnes, sa maladie, sa retraite dans un couvent, sa mort ; mais sa disparition ne pouvait plus servir les intérêts de Mme de Montespan. Par les révélations de la Voisins, Louis XIV connaissait alors tous les crimes que sa maîtresse avait commis ou médités. Par égard pour la mère de ses enfants légitimés et dans la crainte que le scandale n'atteignît la majesté royale, il se refuse à tout éclat. Mais Mme de Maintenon a le champ libre. Les courtisans l'appellent Mme de Maintenant. " Elle passe, dit Mme de Sévigné, tous les soirs depuis huit heures jusqu'à dix avec Sa Majesté. M. de Chamarande la mène et la ramène à la face de l'univers. " (18 septembre 1680.)

Je n'insisterai pas sur les lettres de Mme de Sévigné relatives à l'affaire des poisons. " Il n'y a guère, dit-elle, d'exemples d'un pareil scandale dans une cour chrétienne. " Mais, pour elle, le scandale ce n'est pas la longue suite d'empoisonnements et de sacrillèges alors révélés ou soupçonnés, c'est la conduite des juges assez hardis pour mêler les plus grands noms aux turpitudes de quelques misérables. Elle traite l'affaire de

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" bagatelle ", et donne des interrogatoires de la duchesse de Bouillon une certaine version qui se colporte à la cour, mais s'accorde mal avec les procès-verbaux des audiences. Ici, elle n'est que l'écho des opinions de Versailles. Trop de hauts personnages sont compromis pour que la noblesse de cour, — Mme de Sévigné y tient par ses alliances et ses amitiés, — ne cherche pas à dissimuler tant d'abominations. Du rôle de Mme de Montespan elle ne dit rien ; comme le reste du public, elle l'ignore.

De 1 68 1 à 1684, Mœe de Grignan est auprès de sa mère: la correspondance s'interrompt ; donc rien à recueillir sur la dernière phase de l'élévation de Mme de Maintenon. Dans une lettre du 27 septembre 1684, cette simple remarque : "La place de Mme de Maintenon est unique dans le monde ; il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais..." En effet, en janvier 1684, six mois après la mort de la reine Marie-Thérèse, Mme de Maintenon a secrètement épousé Louis XIV. Un nouveau règne va commencer: des influences nouvelles agiront sur l'esprit du roi et sur les affaires de l'Etat. Les historiens ne pouvaient pas négliger les lettres où Mme de Sévigné s'est divertie à montrer les " dessous de cartes ", et à

conter les intrigues de cour qui, de très loin, préparèrent l'humiliation de l'altière Vasthi, l'avènement de sa rivale et la politique des dernières années du règne de Louis XIV.

Comme tous ses contemporains (Saint-Simon excepté), Mme de Sévigné a subi les prestiges de la cour. Elle a éperdument admiré la " royale beauté " des bâtiments, la splendide ordonnance des fêtes, la magnifique liturgie qui réglait tous les rites de la religion de Versailles. Un jour qu'elle avait assisté à une fête, éblouie, enivrée, elle écrivait: "Tout est grand, tout est magnifique, et la musique et la danse sont dans leur perfection... Mais ce qui plaît souverainement, c'est de vivre quatre heures entières avec le souverain ; c'est assez pour contenter tout un royaume qui aime passionnément son maître." Et l'on voit bien qu'elle-même partage la passion de tout le royaume. Jeune, il lui a suffi de danser avec le roi, pour annoncer à son cousin Bussy toutes les grandeurs du règne qui commençait. Si tout à l'heure elle nous contait tant de galantes aventures avec une si souriante impassibilité, c'est peutêtre qu'à son avis,

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Un partage avec Jupiter

N'a rien du tout qui déshonore.

Quand la foudre tombait sur un de ses plus chers amis, comme Nicolas Foucquet, ce n'était pas Jupiter qu'elle accusait, mais quelques divinités de second rang, coupables de mal interpréter les volontés du maître des dieux. Elle se désespérait qu' "on fît entendre les choses de cette façon-là à un prince qui aimerait la justice et la vérité, s'il les connaissait. " Lorsqu'on persécutait les amis et la famille de Foucquet, elle allait jusqu'à dire : " Voilà une grande rigueur : Tantœne animis cœlestibus ira ? " (De si grandes colères entrent-elles dans l'âme des Dieux ?) Mais aussitôt elle se reprenait, confuse de son audace. " Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances, rudes et basses, ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître. "

La Fronde l'avait marquée de son empreinte, comme tous ceux et toutes celles qui, au temps de leur jeunesse, avaient pris part à cette folle équipée. Ceux-là gardèrent une liberté d'humeur qu'on ne retrouve plus dans la génération suivante, liberté qui s'exerça dans les choses de

l'esprit et même de la religion; mais à tous la majesté royale resta sacrée. Mme de Sévigné, ainsi que tous ses contemporains et toutes ses contemporaines, pratiqua l'idolâtrie qui prosternait aux pieds de Louis XIV les plus grands par la naissance ou par le génie.

Si l'on veut voir Mme de Sévigné à la cour et connaître ses sentiments à l'égard du roi, il faut la suivre à cette représentation d'Esther dont elle a fait un si charmant tableau.

On a souvent reproché à Mme de Sévigné d'avoir trop peu admiré les tragédies de Racine et l'on a cité à sa honte une lettre de 1672 où elle critique assez vivement Bajazet : Racine ne dépassera jamais Andromaque; il fait des comédies pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les siècles à venir; si jamais il n'est plus jeune et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose, etc. Et on lui a attribué, d'après Voltaire, ce mot qu'elle n'a jamais écrit : Racine passera comme le café.

11 ne faudrait pourtant pas oublier : i° qu'en 1672, tout éloge donné à Racine offensait mortellement le vieux Corneille, et que pour Mme de Sévigné, Corneille, c'était sa jeunesse, son enthousiaste jeunesse; 2° que Racine était l'amant

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de la Champmeslé, "cette petite comédienne" chez qui, l'année précédente, Charles de Sévigné se livrait à toutes les diableries et payait les soupers ; 30 que, depuis six ans, Racine s'était brouillé avec Port-Royal, après avoir répondu par des injures et des sarcasmes aux remontrances de Nicole, — Port-Royal où elle comptait tant de bonnes amitiés, Nicole qu'elle admirait au point qu'elle en voulait " faire du bouillon pour l'avaler " !

De ces trois raisons une seule suffirait à expliquer l'erreur de Mme de Sévigné. D'ailleurs, avant de la condamner, jurez que pour juger les ouvrages de vos contemporains, vous n'avez jamais suivi vos sympathies ou vos antipathies, jamais subordonné votre goût à votre sentiment.

En 1689, c'est-à-dire dix-sept années plus tard, Esther est représentée à Saint-Cyr par les petites filles de Mme de Maintenon : Corneille est mort il y a cinq ans ; Racine est réconcilié avec Nicole depuis douze ans ; quant à Charles de Sévigné, marié en Bretagne, il est depuis longtemps à l'abri des diableries de la " petite comédienne ". Les vieilles préventions sont donc effacées. Et comment Mme de Sévigné ne serait-elle pas prête à admirer Esther? Ceux qui ont vu les premières

lUh de Vlliu»

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représentations lui mandent de Versailles que le roi a trouvé Esther admirable, que " M. le prince y a pleuré ", que " Racine n'a rien fait de plus beau ni de plus touchant ", que " Mme de Caylus fait mieux que la Champmeslé ". Enfin, elle est dans les meilleures dispositions pour souscrire à toutes les opinions de la cour : les Grignan sont en faveur, et, le mois passé, le comte a reçu le cordon du Saint-Esprit.

Elle est invitée à la sixième représentation et se rend à Saint-Cyr avec Mme de Coulanges, Mm* de Bagnols et l'abbé Têtu.

Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à Mme de Coulanges que Mme de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle ; vous voyez quel honneur ! " Pour vous, Madame, me dit-il, vous pouvez choisir. " Je me mis avec Mme de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c'étaient Mmes d'Auvergne, de Coislin, de Sully. Nous écoutâmes le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce ; c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée ; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien ; les filles qui

font des rois et des personnages sont faites exprès ; on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent ; tout y est sublime et touchant ; cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirés des psaumes ou de la Sagesse et mis dans le sujet, sont d'une beauté qui ne se soutient pas sans larmes ; la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention.

Il est indifférent à la gloire de Racine que Mme de Sévigné n'ait pas compris Bajazet. Mais quel service elle a rendu au poète en exprimant d'une manière si délicate la particulière beauté dJEsther, ce " rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes " ! Cette beauté, nous ne pouvons plus, aujourd'hui, nous la figurer que par un jeu d'imagination. A la rigueur, il est possible de rendre à Esther un peu de son charme primitif en lui restituant l'accompagnement de la musique de Moreau, si touchante, si vraiment racinienne. Mais le reste, la grâce singulière de ce spectacle, divertissement de cour et de pensionnat, où pour amuser Louis XIV, les petites filles de sa noblesse récitaient les vers harmonieux et édifiants de l'auteur de Phèdre^ il n'y a plus que la lettre de Mme de Sévigné pour nous le faire soupçonner.

La marquise continue :

J'en fus charmée, et le maréchal aussi qui sortit de sa place, pour aller dire au Roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther. Le Roi vint vers nos places, et, après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit : " Madame, je suis assuré que vous avez été contente. " Moi, sans m'étonner, je répondis : " Sire, je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus de mes paroles. " Le roi me dit : " Racine a bien de l'esprit. " Je lui dis : " Sire, il en a beaucoup ; mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. " Il me dit : " Ah ! pour cela, il est vrai. " Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie ; comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, il eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince, Mme la Princesse me vinrent dire un mot ; Mme de Maintenon un éclair ; elle s'en allait avec le roi ; je répondis à tout, car j'étais en fortune. Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez Mme de Coulanges, à qui le Roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier (le chevalier de Grignan) ; je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes ; il en fut content, et voilà qui est fait ; je suis assuré qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise ; demandez lui. (21 février 1689.)

Toutes les peintures que l'on a faites et que l'on fera de la cour de Louis XIV ne vaudront

jamais ces quelques lignes. Tout y est : les visages, les gestes, les enfantillages, le jeu des compliments, la joie d'être "en fortune", en un mot l'air de la cour, de cette cour dont La Fontaine disait :

Je définis la cour, un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,

Tâchent au moins de le paraître.

Peuple caméléon, peuple singe du maître ; On dirait qu'un esprit anime mille corps ; C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Les moralistes ont souvent cité des vers de La Fontaine pour flétrir la " servilité " des courtisans de Louis XIV. Et sans doute, il n'avait rien de sublime, le spectacle de la cour de France : l'agenouillement de la noblesse et la déification du roi. Tout de même ne rions pas trop des "petites prospérités" de Mme de Sévigné ; ne soyons pas trop sévères pour le " peuple caméléon ". En ce temps-là le monarque était l'unique dispensateur de tous les bénéfices, de tous les emplois, de toutes les grâces, de toutes les faveurs. Ce que chacun cherchait laborieusement à Versailles,

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