GRAVÉ PAR EDEL1NCK, D'APRÈS LE FEBVRE
Mme de Sévigné écrit un jour à sa fille : " Ah ! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi ! Qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de confiance même superficielle, que tout cela me mène loin ! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie. " Ailleurs, elle dit qu'elle ignore entièrement " les délices de l'inconstance " ; ailleurs encore, que " l'ingratitude est sa bête d'aversion ". Un commerce agréable, de la constance, de la fidélité, voilà les trois vertus sur lesquelles se fonde la véritable amitié.
Mme de Sévigné eut beaucoup d'amis ; je ne puis songer à vous les présenter tous. Je suis obligé de laisser de côté le comte et la comtesse de Guitaut auxquels elle a adressé des lettres affectueuses et charmantes, la marquise de Lavardin, la marquise de La Troche, le marquis de Pompone auquel elle témoigna tant d'affection, quand il fut en disgrâce. Nous retrouverons le cardinal de Retz au cours d'une autre causerie. Aujourd'hui je parlerai seulement de Nicolas Foucquet, de Bussy-Rabutin de M. et Mme de Coula nges et de M me de La Fayette.
Elle ne leur donne pas à tous la même sorte d'amitié, et en découvrant à travers ses lettres comment elle aime chacun d'eux, nous distinguerons les nuances diverses de sa sensibilité. Comment connaître un paysage, si on ne l'a vu dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour ?
Nous connaissons de Foucquet deux portraits : l'un de Sébastien Bourdon représente un jeune homme artficieux et passionné : des yeux de ruse, des lèvres jouisseuses, des mains séductrices et un air de feinte nonchalance. Le second est une gravure de Nanteuil : Foucquet est à l'apogée de sa fortune ; les années ont plissé son visage, creusé ses traits, mais les yeux ont gardé leur brûlante et menteuse beauté, les lèvres se gonflent toujours d'une volupté inassouvie. L'une et l'autre image révèlent une de ces natures dont la duplicité frappe à la première rencontre, capables pourtant d'éveiller et retenir de ferventes amitiés, car, à force de vouloir plaire, elles peuvent donner l'illusion de la bonté, même de la tendresse.
Ce n'était pas un parvenu grossier. Issu d'une famille parlementaire, il avait été élevé parmi des amateurs de livres, de tableaux et de médailles. 11
recevait et pensionnait des poètes, il lisait même leurs vers. Il cultivait en amateur la poésie de salon, mais son goût valait mieux que ses bouts rimes. Enfin, il avait édifié le château de Vaux qui, avec ses magnifiquesjardins, ses bosquets et ses fontaines, était une des plus belles résidences de France.
11 y avait à peu près deux ans que Mme de Sévigné était veuve quand Foucquet se déclara. Ce qu'il en advint, nous allons le savoir par une lettre de Bussy à sa cousine : " Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant. C'est une marque qu'il se met à la raison, et qu'il ne prend plus tant les choses à cceurqu'il faisait. Quand vous nevoulez pas, madame, ce qu'on veut, il faut bien vouloir ce que vous voulez ; on est encore trop heureux de demeurer de vos amis. Il n'y a guère que vous dans le royaume qui puisse réduire ses amants à se contenter de l'amitié ; nous n'en voyons point qui d'amant éconduit ne devienne ennemi, et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant malheureux ne le porte pas à un coup d'éclat " (17 août 1654). On voit qu'en ce temps-là, Bussy était loin de penser de Mme de Sévigné tout le mal qu'il en devait dire un jour dans Y Histoire amoureuse des Gaules.
Foucquet ne se résigna pas. Un an après, Bussy demandait encore à sa cousine des nouvelles de l'amour du surintendant, et elle répondait : "J'ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes, de sorte que cela retarde notablement les progrès qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se lassera enfin de recommencer toujours inutilement la même chose. "
Se lassa-t-il ? Ou bien Mmt de Sévigné dut-elle prendre toujours les mêmes précautions, montrer les mêmes craintes ? On l'ignore. Quoi qu'il en fût, la douleur qu'elle ressentit, six ans plus tard, à la chute de Foucquet, montra bien la solidité de son attachement.
Une fâcheuse mésaventure vint alors mettre le comble à son chagrin. La justice saisit les cassettes de Foucquet : elles ne contenaient pas seulement des secrets d'Etat. On y trouva aussi des liasses de billets doux, parmi lesquels s'étaient glissées des lettres de Mme Sévigné, — lettres bien innocentes, dit-elle, et qui concernaient uniquement les affaires d'un de ses parents, M. de la Trousse. Elle n'en fut pas moins calomniée et chansonnée. Alors, de Bretagne où elle se trouvait, elle supplia ses amis de la défendre. Mme de La Fayette, Pomponne, Chapelain, Ménage se mirent en campagne, chacun
d'eux plaidant à sa manière. Je voudrais en passant vous montrer la manière de Chapelain. Ce brave homme était, comme on dit aujourd'hui, la gaffe même.
Qu'est-ce donc que cela, ma très chère ? écrit-il à Mme de Sévigné. N'était-ce pas assez de ruiner l'Etat et de rendre le roi odieux à ses peuples par les charges énormes dont ils étaient accablés et de tourner toutes ses finances en dépenses imprudentes et en acquisitions insolentes qui ne regardaient ni son honneur, ni son service, et au contraire qui allaient à se fortifier contre lui et à lui débaucher ses sujets et ses domestiques ? Fallait-il encore, par surcroît de dérèglement et de crime, s'ériger un trophée des faveurs ou véritables ou apparentes de la pudeur de tant de femmes de qualité, et tenir un registre honteux de la communication qu'il avait avec elles, afin que le naufrage de sa fortune emportât avec lui leur réputation ? Est-ce, je ne dis pas être honnête homme, comme ses flatteurs, les Scarron, les Pellisson, les Sapho (Mlle de Scudéry) et toute la canaille intéressée l'ont tant prôné, mais homme seulement, de ceux qui ont seulement la moindre lumière et qui ne font pas profession de brutalité ?... J'ai couru tous les réduits où l'on a créance en mes paroles pour y soutenir votre justice et pour éclaircir tout le monde charitable, de l'occasion si louable qui vous a quelquefois obligée à lui écrire des billets... (3 octobre 1661.)
Evidemment Chapelain a raison. Oui, Foucquet a intrigué, volé et prévariqué et c'est très justement
que le roi lui fait rendre gorge. Oui, il a été ridiculement flagorné par ses artistes et ses poètes. Oui, il eût été plus honnête à lui de brûler les lettres de ses maîtresses que de les garder dans une cassette, mêlées à des papiers politiques. Mais était-ce bien Mme de Sévigné qu'il fallait assommer de ces périodes cicéroniennes, elle qui, la veille encore, prenait sa part des réjouissances de Vaux et comptait tant d'amis dans " la canaille intéressée " ? Et la belle idée que se faisait Chapelain de son ancienne élève, en la croyant incapable de pardon, de pitié et de tendresse devant une pareille infortune !
Voici maintenat le procès dont elle va conter les péripéties à M. de Pomponne, jour par jour, heure par heure, sur les rapports que lui viennent faire ses amis du Parlement, à l'issue de chaque audience. Quels tableaux! Les attitudes de l'accusé, sa fermeté, sa " mine fine et souriante ", l'à-propos de ses ripostes, ses ironies, les coups droits qu'il porte au chancelier Séguier, ses mouvements de colère et ses imprudences ; — les juges qui s'arrachent à leur somnolence pour laisser éclater surleurs visages et dans leurs propos les passions dont ils sont agités ; — au premier plan, le dramatique spectacle d'une cour de justice ; au fond, l'image de l'implacable Colbert. Tout cela animé, coloré par l'émotion d'une
femme anxieuse qui, au moindre indice, passe de la confiance au désespoir et dans ce grand trouble, éprouve un sentiment plus tendre, un sentiment qu'elle n'a peut-être jamais connu dans les bosquets de Vaux, au temps où le grand ambitieux,
Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.
Vous vous souvenez du passage de Foucquet conduit par d'Artagnan à l'Arsenal :
Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée, je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui ; cinquante mousquetaires derrière à trente ou quarante pas. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie, quand je l'ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez comme on est malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n'en n'êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais.
Elle est surprise de l'imperturbable confiance que montrent MUe de Scudéry et la famille de l'accusé. " Ce sera un vrai miracle si la chose va comme nous le souhaitons. " Elle ne veut pas renoncer à l'espoir de ce miracle.
Au fond de mon cœur, j'ai un petit brin de confiance. Je ne sais d'où il vient ni où il va, et même il n'est pas assez grand pour que je puisse dormir en repos. Je causais hier de toute cette affaire à Mme du Plessis : je ne puis voir ni souffrir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. [Quel trait de vérité !] Elle espère comme je fais, sans en savoir la raison. " Mais pourquoi espérez vous ? — Parce que j'espère. " Voilà nos réponses, ne sont elles pas bien raisonnables ? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde que si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais, rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi, et notre imagination nous donna plus d'un quart d'heure de campos (9 décembre 1664.)
Elle est là tout entière avec sa sensibilité, son imagination et son inlassable optimisme.
Et quelle explosion de joie quand elle sait que son ami aura au moins la vie sauve !
Louez Dieu, monsieur et le remerciez ; notre pauvre ami est sauvé... Je suis si aise que je suis hors de moi !
Et le lendemain :
Dès longtemps, je ne serai remise de la joie que j'eus hier ; tout de bon elle était trop complète ; j'avais peine à la soutenir.
Quelle chance que Foucquet ait été un ministre infidèle et qu'il ait par ses malversations mérité la rigueur des lois ! Sans cet heureux scandale, Pellisson n'eût pas écrit son discours, ni La Fontaine son élégie, ni Mme de Sévigné ses lettres à Pomponne, et la littérature française y eût perdu trois chefs-d'cevre.
Comme Foucquet et comme beaucoup d'autres, Roger de Rabutin, comte de Bussy, aurait bien voulu ne pas se contenter de l'amitié de Mme de Sévigné. Comme les autres, il s'en contenta. Cela commença par des gaillardises et des galanteries. On rompit. On se raccommoda. Et cela finit par une bonne et solide amitié.
Il était cousin germain de Marie de Chantai et avait huit ans de plus qu'elle. Son père eût souhaité qu'il épousât cette riche héritière. Bussy
a prétendu que l'humeur trop libre de la jeune fille l'avait épouvanté. Quoi qu'il en fût, Marie de Chantai épousa Henri de Sévigné, et Bussy se maria avec une de ses cousines qui mourut bientôt lui laissant trois filles.
Quand il se mit en tête de séduire la marquise de Sévigné, il était déjà célèbre par ses aventures, ses duels et sa bravoure à la guerre. Un joli visage, une mine effrontée, un esprit d'enfer et un grand fond de méchanceté. 11 avait déjà tâté de la Bastille.
De l'armée, il envoyait à Mme de Sévigné des missives moitié vers moitié prose. Le jeune ménage était alors aux Rochers, et de là Mme de Sévigné lui annonçait la naissance de son fils.
Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois... Eh bien ! je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un garçon à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait, et que j'en ferai bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant, le beau faiseur de filles...
Mais c'est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin ; le naturel l'emporte sur la politique. J'avais envie de vous gronder de votre paresse depuis le commencement de ma lettre jusques à la fin ; mais je me fais trop de violence, et il faut en revenir à vous dire que, M. de
Sévigné et moi, nous vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il y a à être avec vous. (1 5 mars 1 648).
Ce M. de Sévigné et moi fit faire la grimace à Bussy qui renvoya la balle à sa façon :
Je m'aperçois que vous prenez une certaine habitude de me gourmander qui a plus l'air de maîtresse que d'amie. Prenez garde à quoi vous vous engagez ; car enfin, quand je serai une fois bien résolu à souffrir, je voudrais avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses...
Tenez-vous-en donc, si vous m'en croyez, au garçon que vous venez de faire, c'est une action louable, je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit d'en faire autant ; aussi envié-je ce bonheur à M. de Sévigné plus que chose au monde... (12 avril 1648.)
Ce n'étaient là que les premières escarmouches.
La Fronde les trouve dans les deux camps opposés. Ils n'en continuent pas moins de correspondre. Bussy est avec les troupes du roi qui bloquent Paris où M. et Mme de Sévigné sont enfermés. De Saint-Denis il écrit à la marquise :
Sans l'espérance de vous faire quelque plaisir au sac de Paris et que vous ne passiez que par mes mains, je ne pense pas que je désertasse, mais cette vue me fait prendre patience... Si le cardinal de Mazarin avait à Paris une cousine faite comme vous, ou je me trompe fort ou la paix se ferait à quelque prix que ce fût... (5 mars 1649).
Par une volte-face, comme on en voyait souvent en ce temps de guerre civile, voici maintenant Bussy dans le parti de Condé et Sévigné dans celui de la cour. " Quand je songe, écrit Bussy, que nous étions déjà l'an passé dans des partis différents, et que nous y sommes encore aujourd'hui, quoique nous en ayons changé, je crois que nous jouons aux barres. " (2 juillet 1650).
Après une longue partie de barres, on finit par se retrouver à Paris. Sévigné y trompe et ruine sa femme. Bussy se promet, comme il dit, de profiter de la "commodité de la conjoncture". Un matin, Sévigné lui vient conter triomphalement qu'il sort de chez Ninon de Lenclos. Toute de suite, Bussy va rapporter la confidence à sa cousine, en lui recommandant de paraître ne rien savoir. "Je crois que vous êtes fou, lui répond-elle, de me donner cet avis ou que vous croyez que je suis folle. — Vous le seriez bien plus, madame, si vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine, je serai de moitié de la vengeance, car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens. — Tout beau, monsieur le comte, je ne suis pas si fâchée que vous pensez. "
Le lendemain, Sévigné rencontre Bussy au
Cours et l'accuse d'avoir parlé à Mme de Sévigné. L'autre jure qu'il n'a rien dit. Il persuade de son innocence le mari, qui, rassuré, reprend avec mille détails le récit de sa bonne fortune. Bussy lui prodigue les plus sages conseils et l'engage à redouter des représailles ; mais rentré chez lui, il écrit à Mme de Sévigné pour l'informer de cet entretien et de nouveau s'offrir, si elle veut exercer contre son mari la plus juste des vengeances.
La sottise d'un page fait tomber le billet aux mains de Sévigné qui défend à sa femme de voir Bussy. Mais celle-ci mande à son cousin qu'avec un peu de patience tout s'accommodera.
Tout paraît en effet s'accommoder, quand Sévigné est tué par le chevalier d'Albert, et la marquise s'en va aux Rochers pleurer l'infidèle.
Jusqu'ici, jai suivi le récit de Bussy dans Y Histoire amoureuse des Gaules, récit vraisemblable: chaque personnage y joue un rôle conforme à son caractère. Bussy rapporte aussi qu'après la mort du mari, il continua de parler de " choses agréables " et qu'elle lui fit " une de ces réponses d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans les commencements ": ce n'est pas impossible. Mais il ajoute " qu'elle lui fit mille avances pour être son mari. " Cette fois, il se moque de nous :
lui-même était remarié depuis deux ans, quand Sévigné disparut.
A la vérité, il continua la poursuite, mais sans beaucoup d'entrain : il aimait ailleurs.
En 1654, il terminait encore une lettre par ces mots : " Adieu, ma belle cousine, songez quelquefois à moi et que vous n'avez ni parent ni ami qui vous aime tant que je le fais... Je voudrais... non je n'achèverai pas de peur de vous déplaire, mais vous pouvez bien savoir ce que je voudrais."
Elle le savait parfaitement ; elle en plaisantait avec d'autant plus de liberté que Bussy ne se gênait pas pour lui dépeindre les adieux très passionnés et très tendres qu'il venait de faire à sa Chimhne (Mme de Montglat), en quittant Paris pour l'armée. D'ailleurs, lui-même était chaque jour plus convaincu que sa cousine ne voulait pas ce qu'il voulait, et, pour atténuer l'humilation de son échec, il s'empressait de célébrer la vertu de Mme de Sévigné et la déroute de tous les prétendants.
Il faut que je vous dise que je ne pense pas qu'il y ait au monde une personne plus généralement estimée que vous. Vous êtes les délices du genre humain ; l'antiquité vous aurait dressé des autels et vous auriez été assurément déesse de quelque chose. Dans notre siècle, où l'on n'est
pas si prodigue d'encens et surtout pour le mérite vivant, on se contente de dire qu'il n'y a point de femme à votre âge plus aimable ni plus vertueuse que vous. Je connais des princes du sang, des princes étrangers, des grands seigneurs façon de princes, des grands capitaines, des ministres d'Etat, des gentilshommes, des magistrats et des philosophes qui fileraient pour vous, si vous les laissiez faire. En pouvez-vous faire d'avantage ? A moins que d'en vouloir à la liberté des cloîtres, vous ne sauriez aller plus loin. (7 octobre 1655).
Cependant, un jour, sur le point d'aller rejoindre l'armée en campagne, Bussy, dont les affaires étaient en fort mauvais état, manqua d'argent et s'adressa à Mme de Sévigné. Le terrible abbé de Coulanges se renseigna, empila ses jetons, consulta ses livres, et ce fut un refus. Mme de Montglat offrit alors ses bijoux à Bussy qui les accepta.
On connaît la vengeance du quémandeur évincé.
Pour amuser Mme de Montglat, il composa YHistoire amoureuse des Gaules où il contait les aventures des dames galantes de la cour. Parmi ces anecdotes, il plaça le portrait de Mme de Sévigné que vous connaissez. 11 laissa son manuscrit pendant deux jours entre les mains d'une amie de sa maîtresse. Des copies en circulèrent sous le manteau, et le livre enfin parut en Hollande.
Ce scandale eut pour Bussy des suites terribles.
Déjà par ses insolences et ses déloyautés, il s'était fait de nombreux et puissants ennemis. Bien qu'il eût servi avec valeur sous Turenne et sous Condé, il était méprisé du premier, détesté du second. Deux fois, ses équipées l'avaient mené au bord du précipice : un jour, avec une bande armée, il avait enlevé Mme de Miramion dont il convoitait la main et surtout la fortune ; deux ans plus tard, il avait, avec quelques libertins, pris part à la fameuse orgie de Roissy où les convives avaient chansonné les choses saintes et la personne du roi. La publication de YHistoire amoureuse des Gaules mit le comble au ressentiment de Louis XIV. Bussy fut enfermé à la Bastille.
Il y resta treize mois, au bout desquels, comme sa santé paraissait atteinte, il eut la permission d'aller se faire soigner chez un chirurgien. Puis on lui fit savoir que l'air de la Bourgogne était le seul qui convînt à sa convalescence. Il dut se retirer dans ses terres. Sa disgrâce était complète, elle dura jusqu'à sa mort. Il la supporta sans résignation, sans dignité, ne reculant devant aucune flagornerie pour appeler sur lui la clémence du roi. Dans ses propos, dans ses lettres, dans ses Mémoires et jusque dans les peintures dont il couvrit les murs de son château, il ne cessa d'exhaler
COMMENT ELLE AIMAIT SES AMIS 8l
ses dépits d'ambitieux déçu et ses fureurs d'amant trompé, car Mme de Montglat l'avait trahi, tandis qu'il était à la Bastille.
Pendant huit ans, Mme de Sévigné avait gardé le silence ; mais, quand Bussy fut autorisé à sortir de la Bastille et à se faire soigner chez un chirurgien, la première visite qu'il reçut fut celle de sa cousine. Elle venait par bonté, par compassion, et aussi pour reconnaître un service rendu : elle savait que, pendant leur brouille, Bussy avait pris sa défense à l'occasion des lettres trouvées dans les cassettes de Foucquet. Mais elle n'avait encore ni pardonné ni oublié.
Elle fut longue à pardonner.
Quand Bussy fut retourné en Bourgogne, on échangea quelques lettres, puis on passa des mois sans s'écrire : d'où de mutuels reproches. Dès que Mme de Sévigné faisait mine de plaindre l'exilé de sa disgrâce, il se rebiffait, prenait des airs de philosophe et jouait la résignation. On essayait aussi de plaisanter comme autrefois, mais ces railleries forcées laissaient deviner des arrière-pensées assez amères. Enfin, comme Bussy tentait maladroitement de justifier sa conduite, Mme de Sévigné lui adressa une longue lettre, un vrai réquisitoire qu'elle terminait ainsi :
Voilà, ce que je voulais dire une fois en ma vie, en vous conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ai tort. Gardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût passée entre deux autres personnes. Que votre intérêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas; avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort ; car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai toujours : au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille ; et enfin, j'en ferai tant par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui mortel, que je vous obligerai malgré vous à me demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce... (26 juillet 1668.)
Après des explications sans fin, Bussy se rendit à merci.
Alors elle généreuse, magnanime :
Levez-vous, comte, je ne veux point vous tuer à terre, ou reprenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne la vie et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose comme elle s'est passée : c'est tout ce que je veux... (4 septembre 1668.)
On pourrait croire la paix signée. Il n'en est rien. Nouvelles chicanes à propos du mariage de MUe de Sévigné : Bussy, susceptible et grincheux,
refuse d'écrire le premier au comte de Grignan, estimant que celui-ci le doit d'abord complimenter. Cette querelle est à peine apaisée que Mme de Sévigné, retrouvant dans ses paperasses une vieille lettre de Bussy, renouvelle ses reproches. L'autre se plaint de ce manquement à la foi jurée. Elle s'excuse : " Point de rancune, ne nous tracassons plus ; j'ai un peu tort ; mais qui n'en a point dans ce monde ? " Elle n'en continue pas moins ses picoteries, avoue chaque fois qu'elle eût mieux fait de se taire et recommence. Une femme, eût-elle cent fois tort, chipotera toujours avant de prononcer et surtout de pratiquer le " N'en parlons plus." Allez donc demander à celle-ci, qui a cent fois raison, de ne pas marchander un peu son pardon ! Cependant un singulier personnage se démenait entre le cousin et la cousine et leur prêchait la concorde : c'était l'officieux Corbinelli. Tous deux paraissaient apprécier ses services : il séduisait l'un par ses flatteries sans mesure, l'autre par les éloges qu'il donnait à Mme de Grignan. Ce descendant d'une famille florentine venue en France au seizième siècle avait la souple échine d'un courtisan, de l'intrigue, des mœurs peu réglées et une malchance incroyable. Il fabriquait beaucoup de maximes et de sentences, et, libertin forcené, se pas-
sionnait pour les choses religieuses, si bien que Mme de Grignan l'appelait le mystique du diable. Pour le moment sa grande occupation était de réconcilier les deux Rabutin.
Grâce aux conseils de Corbinelli et surtout grâce au temps qui use les ressentiments, Mme de Sévigné finit par respecter la lettre des traités ; elle fit taire sa rancune. Mais à quels soins, à quelle prudence fut-elle désormais obligée pour que rien ne vînt ébranler cette amitié si péniblement rétablie ! Il lui est impossible de demeurer l'amie de Bussy, si elle ne ménage ses susceptibilités et ne compose avec ses lubies.
Au besoin elle flatte sa vanité d'homme de lettres, qui est sans bornes. Elle encourage le projet qu'il a formé d'écrire une Histoire du Roi. Pour lui complaire, elle plaisante Racine et Despréaux chevauchant avec les armées où ils font leur métier d'historiographes. " Ah ! que je connais, dit-elle, un homme de qualité à qui j'aurais bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois, si j'étais le maître ! " Elle l'entretient volontiers des événements de la guerre et amuse ainsi le vieux soldat dont la douleur la plus cuisante et la plus noble est de ne plus servir. Elle qui sent si finement le comique des gens et des choses, elle se tait quand,
lors d'une promotion de maréchaux, Bussy a l'idée de renoncer à son titre de comte et lui écrit froidement :
Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre de comte, j'ai cru que vous entendriez d'abord la raison que j'avais d'en avoir ; mais puisqu'il vous la faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la promotion aux grands honneurs de la guerre qu'on a faite, m'ayant donné meilleure opinion de moi que je n'avais, et que, m'étant fait à moi-même la justice qu'on m'avait refusée, j'ai été honteux de la qualité de comte. En effet, me trouvant, sans vanité, égal en naissance, en capacité, en service, en courage et en esprit aux plus habiles de ces maréchaux et fort au-dessus des autres, je me suis fait maréchal in petto, et j'ai mieux aimé n'avoir aucun titre que d'en avoir un qui ne fût plus digne de moi...
Elle le défend de son mieux à l'occasion du mariage de la marquise de Coligny avec le sieur de la Rivière — extraordinaire roman d'aventure qui est en même temps un curieux tableau de mœurs. Une fille du premier mariage de Bussy, Louise-Françoise de Rabutin, veuve du marquis de Coligny, vit auprès de son père dont elle tient la maison, recopie les manuscrits et essuie les redoutables colères : elle est à la fois son intendante, son secrétaire et son souffre-douleurs. Un officier d'origine obscure, complimenteur, spirituel
et bien taillé, Henri-François de La Rivière, s'introduit chez Bussy et gagne la confiance du vieil exilé dont il flatte toutes les manies. Comme il se juge lui-même "fort capable d'amuser une veuve qui n'a rien à faire ", il amuse Mme de Coligny. Celle-ci, qui a trente-huit ans, s'éprend de l'aventurier et lui adresse des lettres passionnées, des lettres " portugaises " dit Mme de Sévigné faisant allusion aux lettres naguère publiées par le marquis de Chamilly. Enfin, elle lui signe " du plus pur et du plus beau de son sang " une promesse de mariage, l'épouse secrètement et finit par tout avouer à son père. Fureur et vociférations de Bussy. Après cette scène terrible, Mme de Coligny jure à La Rivière de ne jamais renoncer à lui, et, huit jours plus tard, par un revirement dont on n'a point pénétré le mystère, elle lui envoie une lettre désespérée, mais catégorique : elle ne le reverra plus ; et le grand amour se change en une haine implacable. L'affaire est portée devant le Parlement. Bussy voudrait plaider que le mariage n'a pas été consommé. Impossible : Mœe de Coligny est enceinte. On fera donc disparaître l'enfant. Bussy ordonne à sa fille de venir à Paris. La Rivière met la police à ses trousses. Le père et la fille se cachent dans un cabaret
borgne de la rue du Four. Elle y accouche. Dix heures après son accouchement, elle prend la fuite. Bussy enveloppe le nouveau-né dans son manteau et le porte chez une nourrice. Mais le lieutenant civil, averti par ses espions, se rend chez la nourrice et recueille l'enfant qui, dès lors, sera représenté au procès. Tout le plan de Bussy a échoué. On plaidera donc de simples questions de forme. Inscriptions de faux; expertises d'écriture ; calomnies ; injures ; plaidoiries. Bussy perd son procès. L'opinion une fois de plus se déchaîne contre lui. Et Mmede Sévigné écrit à sa fille : " Bussy bondit dans les nues ; sa fille est forcenée dans son lit. Dieu l'a ainsi réglé de toute éternité. Amen. "
Mme de Sévigné sent l'odieux et le ridicule de cette affaire pour laquelle Bussy a convoqué et fait comparaître tous ses parents et tous ses alliés. Cependant, elle plaide auprès de ses amis la cause de sa nièce. Dans ses lettres à Bussy, pas un mot du fâcheux procès, et, jusqu'à sa mort, elle ne cessera de donner à Mme de Coligny des marques d'estime et d'affection.
Quand elle écrit à Bussy, elle est décidée à ne rien blâmer, à ne sourire de rien. Elle garde son sérieux, même quand celui-ci lui fait part gravement de ses pieuses résolutions et lui annonce
que, pour expier les chansons sacrilèges de sa jeunesse, il compose une version française du cantique de Pâques : O filiï et filiœî
Telle fut cette longue amitié qui avait survécu à tant d'orages. Pour Bussy, il y entrait le désir de faire oublier ses anciennes déloyautés ; pour Mme de Sévigné, de la pitié et le souvenir des années heureuses où elle confondait en riant les insolences du beau séducteur. Toutefois, dans cette liaison, le cœur eut moins de part que l'esprit. On ne vit jamais pareilles affinités de goût et d'intelligence chez deux êtres que ne pouvait réunir aucune sympathie morale, car, en somme, Bussy était un aimable chenapan et Mme de Sévigné une honnête femme : "Vous savez bien, lui disait-elle, qu'autrefois nous avions le don de nous entendre avant que de nous être parlé. L'un de nous répondait fort bien à ce que l'autre avait envie de dire ; et si nous n'eussions point voulu nous donner le plaisir de prononcer assez facilement des paroles, notre intelligence aurait fait tous les frais de la conversation. " Et il répondait : " Je demeure d'accord avec vous que nous devons nous aimer. Personne ne sait si bien que moi ce que vous valez, ni que vous ce que je vaux. " Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre, ayant, l'un pour l'autre, une sincère admiration.